I. Correspondance, p. 29, 3o
■2. Beethoven eut l'occasion de revoir la comtesse de Gallcaberg en iSaS : il écrit à ce propos, en français, dans un cahier de conversation au milieu d'un entretien avec Schindler: « elle cherchait moi pleurant (c'est-à-dire en pleurant) mais le la méprisais ».
i6 BEETHOVEN
ménager ses oreilles, ne fit qu'aggraver son amertume. C'est de là qu'il écrivit pour ses deux frères' la déchirante confession connue sous le nom de « Testament d'Heiligenstadt » : « O hommes qui me jugez haineux, revêche ou misanthrope, Hit-il, combien vous me faites tort; vous ne savez pas la cause secrète de ce qui vous paraît ainsi ; mon cœur et mon esprit furent dès l'enfance portés au tendre sentiment de la bienveillance, et même j'ai toujours été disposé à accomplir de grandes actions, mais pensez seulement que, depuis six ans, un mal incurable m'a frappé, aggravé par des médecins inintelligents... Né avec un tempérament vif et ardent, sensible même aux distractions de la société, il a fallu de bonne heure m'isoler, mener une vie solitaire... Il ne m'était pas possible encore de dire aux hommes : Parlez plus haut, criez, car je suis sourd. Ah ! comment me serait-il possible d'alléguer alors la faiblesse dun sens qui devrait être chez moi à un plus haut degré de perfection que chez les autres... Mais quelle humiliation quand quelqu'un, se tenant près de moi, entendait au loin une fîùte et que moi Je n'entendais rien ou que quelqu'un
I. Ses deux frères l'avaient suivi à Vienne : il avait procuré à Cari un emploi dans l'administration de la deUe publique; .'ohann acheta bientôt une pharmacie à Linz.
entendait chanter le pâtre, et que je n'entendais rien non plus ; de tels événements me jetaient presque dans le désespoir ; peu s'en fallait que je misse moi-même fin à mon existence. L'art seul m'a retenu... Peut-être irai-je mieux, peutêtre pas, j'ai pris courage ; à vingt-huit ans * déjà contraint de devenir philosophe, ce n'est pas possible, et plus pénible pour l'artiste que pour quiconque. Divinité, ton regard descend en moi, tu le peux, tu sais que l'humanité et un penchant à la bienfaisance y demeurent. O hommes, si jamais vous lisez ceci, pensez que vous m'avez fait tort! Que le malheureux se console en trouvant un être pareil à lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, a tout fait cependant pour être admis au rang des artistes et des hommes dignes... C'en est fait, je vais avec joie au-devant de la mort... etc.^ » Et quatre jours après, le 10 octobre, il ajoute ces quelques lignes : « Gomme les feuilles de l'automne tombent, sont fanées, elle aussi [l'espérance de la guérison] est desséchée pour moi ; presque comme je vins ici je m'en vais. Même, ce haut courage qui m'animait souvent dans les beaux jours de l'été, il a disparu. O providence! laisse
I. Rappelous que Beethoven se croyait plus jeune qu'il ne l'était en réalité. Cf. supra p. 5.
r\. Heiligenstadt, 6 oct. 1802, Correspondance, p. 4^ etsuiv.
une seule fois un pur jour de Joie m'apparaître; depuis si longtemps déjà l'écho intime de la vraie joie m'est étranger. Oh ! quand, oh ! quand, ô Divinité! pourrai-je de nouveau le sentir dans le temple de la Nature de hommes. Jamais? Non. Oh ! ce serait trop dur ! »
La vie reprit cependant et les années qui suivirent furent particulièrement fécondes : VHéroïque, la sonate op. LUI, la composition de Léonore, sa représentation au théâtre « An der Wien » le 20 novembre ï8o5, sa reprise en mars 1806, en forment les principaux événements. Chaque année aussi, Beethoven donnait un grand concert, une a académie » pour l'exécution de ses œuvres les plus récentes : il était discuté, sans doute, mais admiré, célèbre.
En 1806, un nouvel amour s'empara de lui : il s'éprit violemment de Thérèse de Brunsvik, sœur de son ami Franz de Brunsvik. Trois lettres de passion « à son immortelle bienaimée », et qui ne portent ni suscription ni millésime, s'adressaient sans doute à elle ' : « Mon
I. Il est douteux que les historiens parviennent jamais à identifier avec certitude la destinataire de ces lettres qui, du reste, ne furent probablement jamais expédiées. Schindler et après lui M. Kalischer opinent pour Giulietta Guicciardi ; M. von F' rimmel pour Magdalena Willmann; ThayeretLaMara pour Tliérèse de Brunsvilc, etc. La question domeure ouverte. Voir notamment Thayer-Deiters, Bi'.ctiioven's f.eben, cd.
LA VIE ag
ange, mon tout, mon moi ! Pourquoi cette
tristesse profonde quand la nécessité parle! Notre amour peut-il vivre d'autre chose que de
sacrifices et de renoncements? Ma poitrine
est pleine de choses à te dire. Ah ! il y a des moments où je trouve que la parole n'est rien
encore » Et le même soir : « Ah! là où
je suis, tu es aussi avec moi, avec moi et toi, je ferai que je puisse vivre avec toi, quelle vie !!!... Ah ! Dieu! si près ! si loin ! n'est-ce pas un vrai édilice céleste que notre amour, mais solide commele firmament?» Puis, le lendemain : « Bonjour, le 7 juillet. — Encore au lit, mes idées se pressent déjà vers toi, mon immortelle bienaimée, de-ci, de-là, attendant du destin qu'il nous exaucera ; je ne puis vivre qu'entièrement avec toi ou pas du tout ; oui, j'ai résolu d'errer au loin jusqu'à ce que je puisse voler dans tes bras, me dire tout à fait chez moi auprès de toi, et élever mon âme, entourée par toi, jusqu'au royaume des esprits... Sois calme, ce n'est qu'en envisageant avec calme notre existence, que nous pourrons atteindre notre but : vivre ensemble ; — sois calme, — aime moi, — aujourd'hui, -— hier, quels désirs et quelles larmes pour toi, — toi, toi, ma vie, — mon tout. —
Riemann, tome II, et La Mara, Beethoven's unsterbliche Geliebte (Leipzig, 1909, Breitkogt et Hartel).
3o BEETHOVEN
Adieu. Oh! continue à m'aimer, ne méconnais pas le cœur très fidèle de ton aimé,
« Éternellement à toi, éternellement à moi, éternellement à nous'. »
La comtesse Thérèse répondait au sentiment de Beethoven : ils s'étaient fiancés et Beethoven séjourna avec elle, pendant l'été de 1806, à Martonvasàr en Hongrie, chez Franz de Brunsvik. UAppassionîiata, qui traduit en musique les lettres à « l'immortelle bien-aimée », fut terminée alors ; la quatrième Symphonie, pleine d'une si heureuse sérénité, date de la même époque. Un instant, Beethoven put croire qu'il touchait au bonheur et une fois encore le bonheur lui échappa. Il est difficile de déterminer avec précision quand et comment eut lieu la rupture : dans des souvenirs tardifs, communiqués verbalement% la comtesse Thérèse la place en 1810; c'est inadmissible car, dès 1809, Beethoven écrit à son ami Zmeskall : « Maintenant, tu peux m'aider à chercher une femme; si là-bas, à F..., tu en trouvés une qui peut-être accorde ub soupirâmes harmonies... engage d'avance. Mais