‹ BeethovenChapitre 24 sur 61 · I. Correspondance, p · texte numérisé non relu

I. Correspondance, p

a. De rente. Ihid., p. 21.

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en peu de temps il est tiré d'affaire ». Il y a presque de la vanité chez ce jeune homme qui tutoie les nobles et se flatte d'imposer aux éditeurs. Les molles séductions de Vienne l'entourent et vont le conquérir : une crise terrible le replie violemment sur lui-même, crise physique et morale qui, après avoir couvé longtemps, éclate en 1802. La surdité, menaçante depuis 1796 ou 1797, s'installe dans ses oreilles : il lutte d'abord, il déguise, il veut tromper les autres et lui-même, il joue la distraction, feint l'étourderie, mais en vain ; la vérité impitoyable est là : il n'entend plus. Au même moment il s'éprend de Giulietta Guicciardi, « magique enfant » : il croit être aimé, malgré la difTérence des conditions, et il oublie son mal. Mais bientôt la coquette lui échappe, pour épouser cet aventurier de Gallenberg. Malade, infirme, trahi, blessé dans son corps et dans son âme, Beethoven songe d'abord à mourir. Plutarque — nou.« sommes en pleine période « antiquisante » — Plutarque l'en détourne ; pour lui obéir Beethoven, quand tout l'abandonne, cherche une nouvelle raison de vivre ; il la trouve dans son art : « L'art seul m'a retenu, écrit-il dans le Testament d'Heiligenstadt ; il me semblait impossible «le quitter le monde avant d'avoir produit tout ce pour quoi je me sentais fait. »

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La musique, désormais, lui tiendra lieu de tout, de santé, d'amours, de plaisirs, de distractions. Seulement, cet art ne ressemblera plus à celui qu'il a exercé jusqu'à présent, pour distraire les amateurs et approvisionner les éditeurs : séparé du monde par la muraille, chaque jour plus épaisse, de ses oreilles sourdes, repoussé de Giulietta, il confiera à son art ses peines et ses joies. Aussi, dès la fin de 1802, se déclare-t-il peu satisfait de ses œuvres antérieures et annonce-t-il une nouvelle manière, dont les prémices seront la sonate en /e mineur, op. XXXI, n° -j^ et la Symphonie héroïque. Sans doute, Beethoven composera encore des œuvres faciles et secondaires, en marge des autres, car il faut vivre quand on est « un pauvre musicien autrichien », mais dès lors, il distinguera toujours les , œuvres profondes et sincères de celles qu'il « barbouille pour du pain et de l'argent », bagatelles, variations, chansons irlandaises, écossaises ou galloises, etc. '.

A partir de cette date, l'art de Beethoven épouse les reliefs de son existence : non pas qu'on doive chercher dans son œuvre des confessions ou un journal; ce serait peine perdue, et les pages sont rares dont nous conjiaissons

I. Ce ne sera donc pas lui être inlidèle que d'en négliger Uii certain nombre dans la pivsente étude.

avec exactitude l'origine intime, comme il arrive pour l'adagio du quinzième quatuor et le finale du seizième. Sur cette œuvre, les événements de la vie se projettent de loin, de haut, par larges touches comparables aux taches errantes que font, sur un vaste horizon ensoleillé, les nuages poussés par le vent. On peut du moins remarquer dès lors que chaque grande crise dans l'âme de Beethoven aura son écho dans son œuvre, et que, souvent, des liens plus ou moins profonds — analogie de forme, de tonalité, d'écriture, rencontres mélodiques — unissent entre elles les productions d'une même période. Une tendresse partagée, et alors pleine d'espoir, pour « l'immortelle bien-aimée », Thérèse de Brunswick, dicte la sérénité de la quatrième symphonie en si bémol, et du concerto de violon. En 1810-1811, Bettina Brentano paraît communiquer à Beethoven quelque chose de Gœthe, une héroïque aisance, et voici que naissent Egmont,\e trio en si bémol, op.XCVII.De 1812 à i8i5, Beethoven semble reprendre contact avec le monde extérieur : li écrit alors mainte œuvre de circonstances, les Ruines d'Athènes, le Roi Etienne, la Bataille de Viitoria, les cantates patriotiques le Momejit glorieux et Tout est accompli î C'est assez pour montrer que le vrai Beethoven n'est pas là, et les œuvres venues

d'une émotion spontanée vibrent d'un autre accent. Plus tard, de 1816 à 18 18, divers soucis domestiques le réduisent presque au silence, jusqu'à l'heure où la chicane et l'adversité ayant exaspéré ses instincts de lutteur, il répond ati défi par des œuvres opiniâtres et gigantesques, le sonate en si bémol (op. GVI), le Credo de la Messe solennelle, acte de foi dans sa propre énergie. Enfin nous trouverons à certaines pages des derniers quatuors un caractère nettement autobiographique.

A mesure d'ailleurs qu'il approfondissait et renouvelait ainsi son art, Beethoven y découvrit une sorte de philosophie, assez vague, mais très élevée, qui fut sa religion et sa morale. L'art devient le monde idéal, le seul où il se trouvera des amis, et qu'il doit se créer à luimême : « Se transporter dans le ciel de l'art, il n'y a pas de joie moins mélangée, moins troublée, plus pure que celle qui vient de là. » « La musique est une révélation plus haute que la sagesse et la philosophie. » Elle fait de l'homme inspiré une sorte de divinité bienfaisante : « Il n'y a rien de plus haut que de s'approcher de la divinité plus que les autres hommes, et de répandre de là les rayons de cette divinité sur la race humaine. » Mais « être infini doué d*uu esprit iini » l'artiste ne saurait atteindre un but

si élevé. Il est condamné à un effort sans fin, à un Streben, qui ne l'égalera jamais à l'infini, mais qui l'en approchera indéfiniment. Certains philosophes contemporains de Beethoven — en particulier Fichte dans sa Bestimmung des Mc/ischen — ont appliqué à la vie morale de l'homme des conceptions analogues. Mais, si l'artiste ne doit jamais se reposer dans la terre promise que son imagination entrevoit, il peut du moins exprimer ses désirs, ses espoirs, ses douleurs, se soulager ainsi des tourments qui l'oppressent, et parvenir « à la joie par la douleur », ce qui est la marque des esprits distingués. Par là s'explique que Beethoven ne s'arrête jamais dans des formules fixes, mais qu'il cherche toujours des idées, des harmonies nouvelles et des formes également originales. Il a conscience de son progrès, de sa force, mais aussi de sa faiblesse, contre laquelle il s'acharne : « Chaque jour, dit-il à Wegeler en 1800, me rapproche du but que je sens et que je ne puis décrire. » En i8o3, il termine ainsi une lettrfl au peintre Macco : « Peignez, — moi, je ferai de la musique, et ainsi nous vivrons — éternellement ? Oui, peut-être éternellement. » Mais il écrira aussi en 18 12 : « L'artiste voit, hélas 1 que l'art n'a point de limites ; il sent obscurément combien il est éloigné du but, et tandis

que peut-ôtre d'autres radinirent, il déploré de n'être pas encore arrivé là-bas où un meilleur génie ne brille pour lui que comme un soleil lointain. » Et en 1824 : « Apollon et les Muses ne voudront pas déjà me livrer à la mort, car je leur dois tant, et il faut qu'avant mon passage aux Ghamps-Elyséens je laisse après moi ce que l'esprit m'inspire et me dit d'achever. Il me semble que j'ai à peine écrit quelques notes \ » Parmi ces « quelques notes » il vient d'achever la Symphonie avec chœurs et la Messe en ré.

Ainsi la conception que Beethoven se faisait de la musique, a profondément varié, à partir de 1800, jusqu'à sa mort; il y a vu d'abord un art agréable, comme presque tout le xviii® siècle ; il en a fait un art lyrique; il y a entrevu peu à peu un art plus sublime encore, et d'une élévation surhumaine presque inaccessible à luimême.

Une modification parallèle se remarque dans sa méthode de travail : les témoignages externes et ceux de ses propres esquisses concordent sur ce point d'une façon parfaite. Nous

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