LES 0L0S8ATEURS
JliTRANGE et fatale destinée que celle de Beethoven; destinée incroyable et sans exemple! Que le sort lui eût épargné toutes les misères dont il l'accabla, que son ouïe fut demeurée intacte et sa tête parfaitement saine; qu'après une longue suite des chefs-d'œuvre, sa production se fut arrêtée à l' and an te de la symphonie en la; — et Beethoven aurait sans doute conquis l'immortalité, comme tant d'autres artistes; on l'eut reconnu pour le plus grand compositeur du dix -neuvième siècle, et quand même on- l'eut placé, jusqu'à nouvel ordre, au dessus de tous les musiciens morts, vivants et à naître, sa destinée n'en aurait pas été plus extraordinaire pour cela: il demeurait toujours un artiste et rien de plus ; son nom allait s'associer modestement aux noms de Raphaël et de Michel -Ange, de Palestrina et de Mozart ; mais personne assurément n'aurait cherché l'histoire de l'avenir dans ses œuvres; personne n'aurait dit de lui qu'il marchait en tête de la civilisation humaine. Une pareille gloire ne saurait jamais appartenir à aucun artiste ni même à aucun homme. Beethoven seul la possède aujourd'hui, et il la mérita parce qu'il fut sourd et en proie à certaines illusions provenant de ce malheur, qu'il écrivit de la musique inintelligible pour tout le monde, comme le prouve
ma dernière citation, qu'il négligea de mettre un programme à sa dernière symphonie et surtout parce qu'il crut à la république de Platon. Il est évident que ce sont les infirmités morales et physiques du grand artiste qui Font transformé en précurseur d'une nouvelle ère de l'humanité, en apôtre du socialisme démocratique et de l'athéisme, en ime idole symbolique, figurant les rêves les plus insensés et les plus criminelles tentatives des révolutionnaires et émeutiers allemands de 1 848. Quelle étrange et fatale destinée, je le répète. Pourquoi cette gloire, je veux dire cette honte posthume, après les cruelles et terribles épreuves que Beethoven vivant eut à traverser. Est-ce ainsi que les Allemands devaient honorer la mémoire du compatriote dont ils sont si fiers ajuste titre, d'un compatriote qui outre Fhéritage immortel de ses œuvres, a laissé au monde l'exenq^le de la vie la plus irréprochable, de la vertu la plus pure! On a osé se prévaloir d'un simple travers de l'imagination, d'une innocente folie, puisée dans la lecture des anciens, pour jîoser en révolutionnaire et en athée, un homme qui supporta tout sans murmure, tout jusqu'au joug de ses misérables parents, et qui copia de sa main, pour avoir sans cesse devant les yeux, les mots par lesquels se définissent, dans toutes les religions, les attributs de l'Etre des êtres.
On a osé bien davantage; on n'a pas reculé devant la plus palpable des extravagances, en attribuant à certaines combinaisons de notes, bonnes ou mauvaises sous le rapport musical, n'importe, la faculté de représenter des idées politiques et philosophiques, de dire la bonne aventure aux peuples! En vérité, on rougit pour la raison humaine, en la voyant descendre si bas et l'on hésite à prouver que deux fois deux font quatre, ou ce qui est la même chose, que la musique ne peut raconter, raisonner, discuter, enseigner, prévoir ni prédire. On voudrait
imiter un ami h dîner, qu'on ne le pourrait pas, si l'invitation devait être transmise en notes ou adressée par l'intermédiaire d'un piano. La nnisique n'est devenue un langage universel, (ju'à la charge de rester un langage impersonnel et irrationnel. Elle s'adresse à l'homme , sans distinction des particularités innombrables qui divisent les hommes entre eux ; elle exprime l'état des âmes, jamais celui des esprits, deux états qui en eux-mêmes se rapportent toujours, il est vrai, comme la cause à l'effet, mais qui manquent de lien dans les expressions de la nuisique où tout ce qui est causal disparaît nécessairement. Cette impossibilité d'être logique est l'attribut négatif et en même temps le plus beau privilège d'un art qui nous charme et nous console mieux que tout autre, en nous procurant cet oubli momentané mais complet de la réalité et de nous-mêmes, cet oubli dont les plus heureux ont besoin pour se distraire de leur bonheur, les malheureux de leurs peines, tous pour se dérober n'importe comment et pour combien d'heures ou de minutes, au lour<l fardeau de l'existence.
La musique qui exprime tous les sentiments tendres et affectueux, toutes les sympathies de l'âme, a aussi des accents ou des analogies pour les passions répulsives et haineuses. Elle donne, entr' autres, lorsqu'on le lui demande, l'image d'une frénésie aveugle, d'un délire furieux. Beaucoup d'individus pourront se reconnaître dans de la musique ainsi faite ; ils pourront vouloir la rattacher au mobile qui produit en eux ces louables émotions, la frénésie et le délire furieux; ils nommeront cette musique républicaine ou démocratique, socialiste ou communiste, mais ce ne sera de leur part qu'une erreur risible ou un grossier charlatanisme , car jamais la musique qu'ils auront ainsi baptisée, ne dira d'aucune façon, la haine des inégalités sociales et naturelles , l'orgueil frémissant de se voir retenu dans
les ëgoiits de la société, la soif du pillage, rimpatience du moment où Ton déchaînera la bête, garrotée et muselée par les précautions que Thomme à dû prendre contre lui-même; la musique, en un mot, ne dira jamais le pourquoi de fureurs qu'elle aura exprimées.
Lorsque je me décidai en 1852 à écrire sur Beethoven, je fis venir les ouvrages nouveaux qui avaient un rapport direct ou indirect à Tobjet de mon travail. On m'envoya, enti^'autres, une brochure française, ayant pour titre: La foi nouvelle cherchée dans ïart^ de Rembrandt à Beethoven, publiée à Paris, Tannée 1850, sans nom d'auteur. Ni les idées ni le style qu'on trouve dans cet opuscule, ne me paraissent d'origine française. C'est, comme le dit M. Scudo, une obscure divagation, quelque chose de nuageux et de sibyllin, de sentimental et de néologique. On y devine une tête faible et exaltée, que les doctrines du socialisme ont obscurcie et que l'application de ces mêmes doctrines à la peinture et à la musique, a fini par tourner entièrement. Du reste, l'auteur va se recommander et se définir lui-même, dans les citations suivantes, que je hii emprunte :
« Beethoven ne s'est jamais décidé à rien sacrifier de lui- « même. Voici pourquoi il a trouvé l'harmonie. C'est la fatalité « de son temps qui l'a contraint à n'être qu'un musicien ; mais « son cœur a toujours protesté contre ce sacrifice des puissances «humaines. Une action à distance, indirecte, comme celle de (( sa musique, ne lui suffisait pas; il aurait voulu agir directement « dans la plénitude de lui-même. Privé de l'expansion qu'aurait «un homme dans une société libre, il a gardé tout pour son art. «Ses œuvres en sont devenues si humaines, qu'elles dépassent «la nationalité et qu'elles évoquent en tous ceux qui l'écoutent, « une action individuelle. »
« Les Allemands y entendent leur rêve ; les Français la «réalité. Dilïerence légitime, profonde entre ces deux nations. »
« Il n'y a que le mariage des deux peuples , dans les œuvres « de cet homme de génie, qui puisse donner tout le sens et la « portée de cette musique. »
« Génie tout humain , Beethoven souffrait de n'avoir point «de société et il s'en créa une en lui-même, qui servira de «modèle à la société des hommes; car il reste entier dans son «art et il y garde si bien l'intention d'agir, que cette société « idéale devient de plus en plus réalisable. »
«Il nous a appris quelle peut être l'unité de l'âme dans les « temps modernes ; de combien de voix différentes et consonnantes «elle dispose; et comment par la discipline et l'économie qu'il mit «dans ce monde intérieur , il fit ces grandes œuvres harmoniques, «images d'une société future.»
«Rien n'est plus vrai que le chant de Beethoven. C'est le «chant de vie, la voix de vérité, voix infaillible qui créera un «monde et fera crouler le monde faux. Trésors de vérités éter- « nelles qui ne se découvrent qu'aux hommes sincères. »
«Né du peuple, le peuple chante en lui, quoiqu'il soit inconnu «du peuple. Génie insociable pour les hommes au milieu des- « quels il vivait , il trouva dans les tempêtes qui naissaient de son «amour malheureux, de la souffrance de son infirmité physique, «de rinjustice sociale qui l'entoura, les harmonies d'un monde «plus vrai qui n'est p^ encore.»
«Sa voix est comme la trompette qui fit tomber les murs de «Jéricho; elle ébranle les citadelles et les bastilles, cette musique «qui dans tout cœur d'homme, réveille l'instinct des dévouements «héroiques.»
L'autenr dit de Weber : «S'il n'est pas assis dans les senti- «ments humains,' comme Mozart et Beethoven, il donne les voix «inassociées de Tâme moderne, en face de la nature qui est aussi «une société, une harmonie. C'est ce caractère étrange qui a pris « ceux mêmes qui n'ont pas cherché à pénétrer le sens de sa mu- « sique. »
Et savez -vous pourquoi Weber n'est pas assis dans les sentiments humains et pourquoi sa musique a un caractère étrange? parce que Weber n'était pas du peuple et qu'il était né gentilhomme !
«Le finale de la symphonie en lU mineur est une des plus gran- «des œuvres humaines. C'est l'épanouissement de l'homme mo- «derne dans le vrai, dans la victoire. Cette œuvre triomphale a « vengé des siècles d'équivoque. Plus de voiles , plus de masques ; «la tyrannie est vaincue; voici la colonne du libre esprit, la co- «lonne de feu qui ouvre l'avenir.»
« Ces œuvres sont plus qu'individuelles : c'est la voix du genre «humain, dans une langue qui n'a plus de frontières.»
« Quelle péroraison plus magnifique et combien imprévue! car «elle ne finit pas dans la fanfare, mais dans la joie du monde «nouveau.»
Si l'auteur anonyme de cette brochure est Français , ce dont je doute pourtant beaucoup, il s'est fait initier certainement, en Allemagne , aux mystères de la glose et il a reçu la bénédiction de Richard Wagner ou de l'un de ses disciples, car les glossateurs vivent tous sur un même fonds d'idées et n'ont qu'un seul et même lansaoe. Tous attendent la o-uérison du 7non(le malade
ou la régénéi-ation de la société humaine , (|ue présagent les symphonies de Beethoven et qui par elles doivent s'accomplir.
Le pauvre fou que Ton vient d'entendre délirer, est au moins de bonne foi: il parle dans la sincérité de son cœur; il n'est pas de ceux qui mènent, mais qui se laissent mener, brebis honteuse du troupeau dont les béliers conducteurs signent leurs faits en toutes lettres. Je crois même que l'anonyme a un sentiment vrai de la musique qu'il n'a jamais apprise, lui-même le dit. Les deux passages suivants m'ont frappé.
«Quelle sublimité dans l'orage! (de la symphonie pasto- (crale). Les lamentations des arbres, f effroi des voix humcmies, «la furie de l'ouragan y restent harmoniques.» N'est-ce pas beaucoup que d'avoir démêlé l'accent des voix humaines, dans l'orage de Beethoven , pour C[uelqu'un qui ne sait pas la musique. D'autres critiques plus savants n'ont pas aussi bien écouté. La deuxième observation de Tanonyme contient un aveu encore plus remarquable, pour un écrivain de sa couleur.
«Beethoven ne put être étouffé: il fut circonscrit à lui-même «dans la plus vaste harmonie individuelle. Mais quelque vaste «qu'elle puisse être, c'est un état contre nature d'être réduit à «soi-même.»
Bientôt après l'envoi de cette brochure, je reçus un livre allemand : Das Kunstwerk der Zvkimft (l'œuvre d'art de l'avenir), un livre de Richard Wagner lui-même, l'homme de l'avenir par excellence, le père et le chef de la glose dont les auti*es écrivains de cette école ne sont que l'écho, la paraphrase ou le commentaire, et dont Beethoven fut le précurseur, comme nous allons voir. Mes compatriotes musiciens et amateurs de musique ont entendu prononcer ce nom déjà fameux, mais très peu, je crois, connaissent l'homme, ses faits et gestes, ses œuvres tant musicales que littéraires. Poui- donner une idée complète de Richard Wag-
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ner. il faudrait écrire un fort volume: rétudier comme réformateur de fart dramatique, comme théoricien, comme écrivain didactique et polémique, comme philosophe, comme poète et comme compositeur musical de ses propres pièces. A Dieu ne plaise que je sois jamais chargé d'une pareille tâche. J'ai à m'occuper de Wagner, uniquement en sa qualité de glossateur de Beethoven; mais pour le faire comprendre, même sous ce rapport tout-à-fait accessoire, il est indispensable d'indiquer quelques unes des bases de sa réforme qui ne s'étend pas seulement à la musique et au drame , mais à tout ce que l'on peut imaginer. Rendre le texte de R. Wagner en français , me paraît décidément et absolument impossible. Je dois donc renoncer à ma méthode habituelle qui est de citer ou de traduire les auteurs dont je parle, et résumer les propositions de Wagner en moins de mots qu'il n'a employé de pages pour les développer. Ce sera un travail fort aisé, car la prodigieuse enflure , j'allais dire l'hydropisie de son style , ne sert qu'à masquer un cadavre informe : la folie complète des idées et le manque total de démonstrations logiques, de jDreuves de fait, de vérité et de sens commun.
Toute la théorie du Kiimtwerk de l'avenir est montée sur deux échasses : l'une philosophique, l'autre pratique. La première, c'est le docteur Feuerbach à qui le livre est dédié et qui est le fondateur ou le rénovateur d'une religion, où Dieu se trouve supprimé et remplacé par l'homme, non par celui que nous connaissons tous, l'homme plein de faiblesses, de passions mauvaises et de misères , luttant sans cesse contre le mal qui est en lui et le mal qui est hors de lui, une engeance déplorable; mais l'homme, tel qu'il est fraîchement sorti des ateliers du docteur, l'homme beau, l'homme fort, l'homme divinisé, parce qu'il est véritablement divin, toute sagesse et toute félicité au dedans, au dehors toute abnégation de soi-même, tout dévouement et tout amour
pour ses semblables. Il est évident que Thomme du doeteur Feuerbacli vaut un niillic^n de fois plus que rhomme du bon Dieu. Or, rhomme atteindra infailliblement aux susdites perfections et à bien d'autres encore, du moment où il M'y aura plus de religion. de gouvernement, de propriété, d'état, de nationalité, ni de famille. Voilà l'échasse pliilosopliique ; elle est solide. L'échasse pratique ce sont les Grecs, les anciens s'entend, chez qui avait déjà paru Thomme beau, l'homme fort, Thomme libre, l'homme divin en un mot. Ils avaient pourtant des dieux et des esclaves, si j'ai bonne mémoire. Seuls de tous les peuples , les Grecs possédèrent aussi Tart humain, l'art véritable et complet, sorti naturellement du peuple et réalisé dans leur tragédie. En se divisant par la suite, la poésie, la musique et la danse, les arts humains par excellence, de même que l'art dramatique, l'architecture, la peinture et la statuaire, se corrompirent, s'entachèrent d'égoïsme et de mensonge, de sorte que la totalité des productions de l'art , en général . depuis les Grecs jusqu'à Wagner exclusivement , doit être mise au rebut et remplacée par le h'unstloerk de l'avenir. Il faut que la poésie, la musique et la danse meurent et s'anéantissent l'une par l'autre ou Tune dans l'autre, pour renaître à des conditions d'existence nouvelles, ne vivant plus désormais toutes les trois que d'une vie collective indissoluble, ne formant qu'un seul et même tout. Ainsi d'un côté, plus de Dieu, plus de gouvernement, plus de lois ni d'entraves d'aucune espèce; de l'autre, plus d"opéra, plus de symphonie, plus de pièces où l'on chante, plus de pièces où l'on parle, plus de pièces où l'on danse: plus de littérature, plus de peinture, plus de sculpture : le Kunstwei'k humain et suprême a absorbé tout cela. Wagner ne fait grâce qu'à l'architecture qu'il charge de consacrer désormais tous ses efforts à construire avec l'aide de peintres -décorateur s et de sculpteurs en ornements, les
édifices où le Kunstwerk^ le drame de Tavenir, déjà offert au public, dans Tannhauser et Lohengrm, pourra être dignement représenté.
Je ne crains pas qu'on me reproche d'avoir dénaturé, sur quelque point que ce fût, les idées de Wagner en les résumant. J'ai été aussi exact que possible. Est -il étonnant après cela, que M. Franz Liszt, l'ami^ le protecteur et le disciple de Wagner, ait chanté les louanges du maître, dans une fantaisie poétique en prose, aussi mirobolante qu'aucune de ses fantaisies musicales pour le piano. Admirateurs du foudroyant pianiste , écoutez ceci:
«Il se trouva une imagination ardente, un génie extraordi- «naire, destiné à porter une double couronne de flamme et d'or; «qui rêva ambitieusement, comme rêvent les poètes, un progrès ((tel que s'il est jamais donné à l'art de le réaliser et aux sociétés «de le goûter, ce ne peut être que dans un temps où les publics «ne se composeront plus de cette masse flottante, ennuyée, dis- « traite, ignorante, présomptueuse qui vient, de nos jours, dans «les salles de spectacle, prononcer des arrêts et dicter des lois, « que les plus hardis tentent à peine d'éluder. »
Toujours des appels à l'avenir, comme on voit, un avenir sur lequel M. Liszt ne donne aucune indication chronologique , mais dont Wagner lui-même a eu soin de préciser la date. «La poé- «sie», dit -il, «ne pourra retrouver de l'espace que lorsque nous «aurons de nouveau un destin, et ceci ne peut arriver que lors- « qu'il n'y aura plus de politique, c'est-à-dire lorsque les états n auront cessé d'exister.» A cette condition, les publics du drame de l'avenir pourraient bien se faire attendre.
Mais qu'est-ce donc enfin que le drame de l'avenir, demanderont les lecteurs; qu'est-ce que Tannhauser et Lohengrin ., veuillez nous l'expliquer de grâce en langage du présent, en termes quelque peu compréhensibles et pratiques. Hélas, Messieurs, je
n'ai pas eu le bonheur de voir ni d'entendre ces merveilles; mais voici deux honnnes dignes de votre confiance, M. Scudo et le bien connu qui poiUTont satisfaire votre juste curiosité. Ils vous diront ou vous feront comprendre que jamais montagne n'accoucha d'une souris plus mal conformée, avec un fracas plus solennel. Le drame de l'avenir n'est en partie que la résurrection du passé le plus oublié et le plus vieux. Wagner voulut renchérir sur Gluck, ou plutôt il voulut ramener le drame lyrique à son point de départ, à la mélopée florentine de Péri, de Caccini et de Monte verde, qui, eux aussi, prétendirent avoir retrouvé la tragédie grecque. Il n'y a dans les drames de l'avenir, ni airs, ni duos, ni ensemble formant des pièces séparées et distinctes, comme dans nos opéras; il n'y a même pas de mélodie vocale proprement dite; tout cela est remplacé par la continuité d'une récitation à laquelle l'auteur s'efforce de donner d'autres formes que celles du récitatif connu, comme j'en ai pu juger moi-même, par quelques fragments de Tannhiiuser et de Lohengrin. Wagner tient cette récitation pour la mélodie naturelle et primordiale de la voix humaine, tandis que celle que nous comprenons, appartient, selon lui, à la musique des instruments et à la danse. En revanche, son orchestre est aussi nombreux, aussi cuivré et aussi bruyant que possible et il forme , avec les chœurs, la seule musique véritable du drame de l'avenir, du drame humain, ainsi nommé, je suppose, parce que le chant humain en a été banni.
Selon Wagner, la musique instrumentale ne put éviter, non plus que l'opéra, de tomber dans l'égoïsme et la corruption qui s'attachent à la culture et au développement isolés des trois arts humains. L'harmonie , cet élément primordial de la musique, appelé à l'action par l'esprit du christianisme, répondait pendant les siècles où cet esprit domina, aux vagues aspirations de l'âme
humaine vers Tinfini qu'elle ne pouvait saisir ni comprendre, vers un Dieu qui n'existait pas. La musique (pure) se suffisait alors; elle exprimait tout ce qu'elle avait à dire, et les paroles n'y faisaient rien. Mais du moment que l'homme eût secoué le joug des vieilles croyances, et reconnu qu'il n'y avait d'autre Dieu que lui-même, ni d'autres lois que ses besoins, la musique instrumentale devint pour lui un océan sans rivages et sans fond, un abîme d'où sortaient, il est vrai, mille voix prophétiques, mais qui ne disait jamais son dernier mot. L'artiste eut beau parcourir, dans toutes les directions, cet élément infini, il n'y trouvait pas de terme à sa course, d'exercice à sa volonté, de but précis aux élans nouveaux de son cœur. La musique était donc captive dans sa liberté; elle attendait sa délivrance., comme ses sœurs, la poésie et la danse également prisonnières, parce qu'elles étaient indépendantes l'une de l'autre, ainsi que de leur troisième sœur. Alors un héros qvii portait en lui l'àme du monde moderne, les besoins et les vœux de Ihumanité tout entière, vint délivrer la musique. Ce héros fut Beethoven. Navigateur plus hardi et plus habile que tous les autres, il entreprit successivement huit courses d'exploration sur cet océan de l'harmonie, auquel il soupçonnait des limites, malgré la croyance générale. De chacune de ces courses, il rapporte quelque découverte humanitaire et des trésors d'art inconnus , mais le but principal reste encore inaccompli, Beethoven n'a pas abordé. Avant de mourir, le grand explorateur se décide à un neuvième et dernier voyage. Il se bâtit un vaisseau immense, bien supérieur à ses embarcations précédentes; il le monte de tous ses agrès et apparaux; ill'arme en guerre; il cingle à pleines voiles à travers des régions que nul avant lui n'avait même soupçonnées; il arrive aux dernières limites de l'élément infini et siehe da! il aperçoit enfin le rivage
tant cherché, tant désiré. Nouveau Christophe Colomb, il découvre un autre nouveau monde, le monde de l'avenir et il s'écrie dans le ravissement de son âme: Freude ! et cette parole, la première qu'il prononce, est la délivrance de la musique, retenue jusques-là captive dans ses éléments et dès ce moment émancipée, élevée à la hauteur de l'art humain universel! C'est beau, n'est -il pas vrai? Or, la neuvième symphonie fut un acte humanitaire sans précédent dans l'histoire, et qui consommé en une fois, ne doit plus se répéter dans la durée des siècles, car après la neuvième symphonie, il n'y avait plus de musique instrumentale possible ; le Kunstwerk de l'avenir suivait immédiatement. Beethoven était donc le précurseur de Wagner, et la neuvième symphonie était l'étoile du matin, annonçant le soleil du Kunstwerk^ dans les rayons duquel elle-même devait disparaître, après toutes les autres étoiles qui éclairèrent la nuit de l'art, depuis les Grecs jusqu'au grand réformateur de toutes choses. Et il y a encore des idiots, ajoute Wagner, qui continuent à écrire des symphonies, sans se douter le moins du monde, que la dernière a été faite depuis longtemps.
N'est- il pas assez étrange que Richard Wagner et moi, qui ne nous ressemblons pas beaucoup, je m'en flatte, nous soyons tombés d'accord sur un point de la plus haute importance. Je disais, il y a quinze ans, dans ma biographie de Mozart, en parlant de la symphonie avec chœurs de Beethoven et d'une symphonie de M. Berlioz : « C'est ainsi que les principes de la « théorie nouvelle , poussés à leurs dernières conséquences, « achèvent de parcourir le cercle vicieux qui ramène la sym- «phonie au drame chanté, purement et simplement.» Il est encore plus extraordinaire que Wagner et moi ayons dit la même chose, dans des intentions diamétralement opposées ; lui pour
détruire d'un coup la musique instrumentale . moi parce que je tenais à sa conservation.
M. Brendel, rédacteur d'une feuille nuisicale de Leipzig et auteur d'une histoire de la musique, publiée en 1852, s'est chargé de répandre les doctrines de Wagner, mais modifiées et corrigées d'après ses propres vues, sans quoi elles eussent été de trop difficile digestion, même pour les enthousiastes allemands. Deux ans plus tard, parut un second volume intitulé: La musique du présent et l'art collectif (Gesammtkunst) rie l'avenir. C'est une bien singulière histoire de la musique que celle de M. Brendel. Elle se divise en 22 leçons ou lectures, et se renferme en un volume de 546 pages. Point de planches; ni dessins, ni textes ou exemples en notes, ni commentaires et détails techniques, rien de pratique en un mot; de sorte que parfaitement inutile à ceux qui connaissent l'histoire de la musique, ce livre ne saurait rien apprendre à ceux qui ne la connaissent pas, sinon les biographies de quelques musiciens. Du reste, M. Brendel qui est un homme de talent et d'esprit, juge les nuisiciens et leurs œuvres, les hommes et les faits jusqu'à Mozart inclusivement, à peu près comme en ont jugé d'autres historiens et comme j'en ai jugé moi-même. Il veut bien m'accorder les éloges les plus flatteurs et nommer ma biographie de Mozart un chef-d'œuvre. Je lui en suis fort reconnaissant; mais ce sentiment de gratitude ne saurait changer mes opinions ni influencer mon langage. Arrivé à Beethoven , M. Brendel le reconnaît pour le représentant de l'esprit moderne en musique, ce qui est très vrai et ne le serait j3as moins par rapport à d'autres grands compositeurs de notre siècle. Il établit ensuite entre Haydn, Mozart et Beethoven, un parallèle ingénieux et également acceptable à beaucoup d'égards; puis s' abandonnant peu à peu aux idées socialistes et radi-
cales ([iii le préoccupent, il vient se heurter contre la neuvième symphonie de Beethoven, symbole de ces mêmes idées chez ses compatriotes. Dès lors, M. Brendel tombé dans la glose, produit sur le lecteur, il faut bien le dire, Teffet d'un de ces monomanes, qui après avoir parlé des heures entières d'une manière raisonnable et suivie, trahissent tout -à- coup le mal dont ils sont atteints, par quelques paroles d'une incongruité stupéfiante. Je vais le traduire librement, une traduction exacte dépassant les ressources verbales de la langue française.
« Depuis quelque temps , on s'est rapproché de la neuvième « symphonie de Beethoven ; on commence à pressentir la portée « immense de cette œuvre, mais nul encore n'en a saisi le sens « primordial. Pour le pénétrer, il faut s'entendre en premier lieu, « sur quelques particularités extérieures de cette composition. «Et d'abord, en ce qui concerne la partie technique et surtout «le plan, Beethoven s'est totalement mépris dans le finale, où «l'esprit et la matière, le contenu et la forme, loin de se cor- «respondre, se repoussent mutuellement. Il faut aller au delà « de la représentation extérieure , il faut savoir reconnaître ce «que Beethoven a voulu dire et n'a pas dit clairement, pour «trouver la signification de l'œuvre. Ce n'est pas l'apparence « (das Erscheinende) qui peut mener ici à la compréhension du «contenu. C'est au contraire le contenu qui doit se dévoiler «d'abord dans un moment d'intuition ou de clairvoyance (in «geweihter Stunde) et qui, une fois découvert, pourra seul ex- « pliquer aussi le contenant ou la partie extérieure (c'est-à-dire «la partition). Cest de la musique purement spirituelle, (rein « geis tige Mus ik) et non plus de la musique dont le contenu (le (isens) puisse se manifestej' en entier dans le domaine des so/js.»
Etudiée, pénétrée et commentée d'après cette méthode, la neuvième symphonie se reconnaît infailliblement comme le plus
grand acte de Thistoire, depuis la fondation du christianisme, et comme FEvangile futur de Fliumanitë.
Si tant est que j'aie compris M. Brendel et qu'il se soit compris lui-même, ce qui est fort douteux, le sens humanitaire et ^prophétique de la neuvième symphonie de Beethoven, n'est pas dans les notes dont elle se compose. Il faut le chercher ailleurs, où — c'est ce que l'auteur ne dit point, et lorsqu'on l'aura trouvé quelque part, on verra que les notes y sont conformes, bien que, d'un autre côté, la forme de Fouvrage soit en désaccord avec le contenu. Comme, d'un autre côté encore, cette musique est purement spirituelle et qu'elle dépasse le domaine des sons, il est évident qu'on doit la juger avec autre chose qu'avec ses oreilles ! ! !
Galimatias pour galimatias, j'aime encore mieux les gloses de Wagner et de Griepenkerl. Elles sont beaucoup plus poétiques. Richard Wagner a aussi le mérite d'être infiniment plus sincère que M. Brendel. L'un nomme toujours les choses par leurs noms ; l'autre se livre à d'interminables circonlocutions pour toujours éviter le mot propre. AVagner renie Dieu ; M. Brendel se borne à le passer sous silence, et à équivoquer sur le mot de religion. Wagner exhorte hautement les peuples à traverser encore une fois la mer rouge, si le salut d'Israël l'exige: M. Brendel fait seulement allusion aux circonstances (jui pourraient en rendre le passage nécessaire. Pour tout dire, le premier vocifère de loin, à l'abri de l'exil; le second qui fait ses lectures historiques à Leipzig, ville sise dans le royaume de Saxe, est tenu à certains ménagements vis-à-vis de la police. Il y a encore cette différence entre M. Brendel et Wagner, que celui-ci condamne toute la musique qui s'est faite avant lui, n'exceptant que Beethoven, son précurseur, et que l'autre ne la condamne point. M. Brendel rend justice à chacun; il soutient
([lie Palestrina . Monteverde , Scarlatti , Léo , Bach , Handel, Gluck, Haydn, Mozart et Beethoven, ont été bons pour leur temps, mais il ajoute que leur temps à tous est passé sans retour. En outre, les égards qu'il a témoignés aux grands compositeurs du passé jusqu'à Cherubini, Méhul et Spontini, il ne s'y croit plus tenu envers d'autres musiciens plus modernes et non moins illustres. Rossini, selon M. Brendel, fut le compositeur d'une époque misérable (4815 — 1830), d'une époque où il n'y eut ni révolutions, ni émeutes, ni barricades. Aussi, l'auteur du Barbiere, tombé dans l'oubli le plus profond, n'est- il que le survivant de lui-même, depuis vingt-cinq ans. Weber, musicien tout au plus du second ordre, qui représentait le romantisme musical et une fausse nationalité allemande, a vu passer ses beaux jours. 1848 l'a emporté. Meyerbeer est un artiste sans conscience et sans honneur , indigne des libretti qu'il a mis en musique et qui plaident la cause de l'humanité. (Les Huguenots et le Propliète.) Ce n'est pas cela. Le grand crime de Meyerbeer, aux yeux des hommes de l'avenir, c'est qu'il se fait applaudir dans le présent de toute l'Europe. Les têtes de Rossini, de Weber et de Meyerbeer ainsi abattues, que nous reste- t-il donc aujourd'hui, bon Dieu! Il nous reste l'avenir et l'espérance, le grand Richard Wagner.
n m'est facile de deviner la réponse de M. Brendel, s'il juge à propos de me répondre. M. Brendel s'armera contre moi de quelques uns de ses termes favoris, du substantif composé Standpunki., par exemple (point de vue, manière de voir) et du verbe wurzeln^ être enraciné, lequel en allemand est neutre. Il me dira que je tiens au passé par toutes mes racines ; que mon Standpunkt est dépassé ou vaincu depuis longtemps; (ein ûberwundener Standpunkt), et qu'en outre je fais partie d'une nationalité barbare. Eh bien, en disant cela, M. Brendel
aura dit vrai. Les Russes, je dois l'avouer, ne sont pas encore assez avancés en civilisation, pour comprendre le grand œuvre de l'avenir autrement que comme une bouffonnerie sérieuse, dont le résultat, si elle était mise en pratique, serait la neutralisation ou plutôt l'anéantissement des beaux arts, les uns par les autres. Nous ne voulons pas que Corneille et Molière, Shakspeare et Schiller, Raphaël et Canova, Mozart et Beethoven, Weber et Mendelssohn, Sontag et Taglioni, Romberg et Paganini, aillent mourir pour renaître et se confondre dans la personne de l'individu central qui prétend aujourd'hui, à les remplacer tous. Assez gastronomes de notre nature, nous préférerons toujours un dîner de six plats excellents, à la fameuse macédoine chinoise, mélange de tous les liquides et de tous les solides qui sont entrés dans la composition du repas.
Et maintenant, lecteur, vous savez, aussi bien que moi, ce que sont les nouveaux adeptes ou glossateurs de Beethoven sortis, comme tant d'autres fantaisistes du même genre, de la décomposition des idées religieuses, philosophiques et sociales, à laquelle l'Allemagne a été en proie, pendant le deuxième quart de notre siècle et dont l'année 1848 est venue mûrir et répandre les détestables fruits. Si incroyable que paraisse Richard Wagner, il n'est point un fait isolé et sans cause apparente, comme on le pourrait croire, en dehors du milieu qui lui a donné naissance. Il se rattache, au contraire, de la manière la plus logique à l'ensemble des doctrines que professent, aujourd'hui, bon nombre de philosophes et d'écrivains en Allemagne. Espérons qu'une éclipse aussi totale de la raison et de la conscience humaines ne saurait durer, et que le spiritualisme ne tardera pas à refleurir sur cette terre savante, où il avait trouvé, autrefois, ses apôtres les plus zélés et ses propagateurs les plus illustres.