‹ Beethoven, ses critiques et ses glossateursChapitre 3 sur 12 · ÉTUDE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE

JLes ouvriers de la pensée, savants, écrivains ou artistes, obéissent toujours, en produisant, à une double loi: à leur nature individuelle d'abord et à l'esprit du temps, qui entraîne tout le inonde, à commencer par ceux-là mêmes, qui voudraient lui résister. Toujours Toeuvre individuelle se relie par quelque point à Tœuvre commune que les élus de Tintelligence exécutent en collaboration, sans se savoir collaborateurs, et qui est précisément la leçon ou la tâche donnée d'une époque. C'est pourquoi il m'eut été impossible de présenter Beethoven, isolé des contemporains illustres qui furent ses rivaux de gloire. On ne mesure qu'au moyen d'une échelle ; on n'apprécie les travaux d'un artiste qu'en prenant son individu moral pour point de départ, et les travaux d'autres artistes pour points de comparaison.

L'époque ayant passée sous les yeux du lecteur, il me faut maintenant chercher à reconnaitre l'homme, pour arriver par cette double étude à l'interprétation naturelle et logique de l'œuvre du grand artiste.

Beethoven est sans contredit un des hommes les plus extraordinaires que Ton connaisse. Il n'eut été ni poète , ni musicien , ni artiste d'aucune autre façon, qu'un esprit philosophique aimerait encore à étudier Louis van Beethoven , bourgeois natif de Bonn,

qui vécut et mourut sans avoir rien fait. Improductif, il serait resté à l'état d'énigme; mais Dieu qui l'avait créé musicien, voulut que ses œuvres fussent la manifestation la plus complète de son être intellectuel et moral; qu'elles tinssent lieu d'événements, de péripéties et de catastrophes, dans une vie uniforme et que l'immutabilité d'une grande infortune seule devait remplir.

J'avais dit dans mon premier livre, en parlant de Beethoven: « Voyez ce musicien fixé toute sa vie sur un point du sol , où il «parait avoir pris racine et végéter tristement, tel qu'une plante « malade ; sans famille et presque sans entourage domestique , sé- «paré du monde, par la plus anti- sociale des infirmités, une sur- « dite complète ; célibataire qui n'eut jamais une liaison d'amour ; «hypocondriaque dont l'âme emprisonnée plutôt que logée dans «un corps accablé de souffrances, anticipait de toutes les forces « d'un génie sublime , sur le mode d'existence future que la mu- «sique lui dévoilait; homme le plus mélancohque de tous les «hommes, qui cacha sous une écorce de glace, le cœur le plus «chaud et les qualités les plus généreuses; stoïcien par système, « et bourru bienfaisant par caractère. » Cette silhouette me parait encore, assez exacte, à une circonstance près. Beethoven ne fut point sans entourage domestique, comme je l'avais cru. Il avait deux frères, Charles et Jean, plus un neveu, fils du premier, qu'il adopta dans sa vieillesse. L'année 1840, lorsque je publiai ma biographie de Mozart, la vie de Beethoven était peu connue, et ce que j'en ai dit, avait été puisé dans le recueil du chevalier de Seyfried: Beethoven s Studien, où l'on trouve des détails biographiques précieux, mais insuffisants. Cette publication date de 1832. Six ans plus tard, parut la brochure de Wegeler et Ries: Biographische Notizen iiber Ludwig van Beethoven. Le docteur Wegeler avait été l'ami d'enfance de Beethoven, qui lui écrivait encore, peu de jours avant de mourir. Ries, compositeur

et pianiste distingué, que j'ai connu à S' Pétersbourg, fut Télève de Beethoven de 1801 à 1805. A peine âgé de 15 ans, lorsqu'il entra en apprentissage, mot qui caractérise parfaitement les rapports qu'il eut avec Beethoven , Ries voit et décrit ce qui devait surtout frapper les yeux d'un enfant, dans la personne de son maître. Le portrait quil en fait, est celui d'un homme bizarre, capricieux , irascible et violent , au langage brutal , aux manières lom-des et gauches, maladroit à l'excès, brisant ou renversant tout ce qu'il touche. Parmi les anecdotes rapportées dans cette brochure, il en est d'intéressantes au plus haut degré et dont je ferai mon profit.

Les renseignements fournis par Seyfried, Wegeler et Ries, irritaient la curiosité du public sans la satisfaire , et faisaient vivement désirer uue biographie complète de Beethoven, qui parut enfin en 1845. Elle était de M. Schindler, le seul homme de notre temps qui put l'écrire en pleine connaissance de son sujet, et avec toutes les garanties exigibles, dans un travail de cette importance. M. Schindler, qui occupe aujourd'hui une position honorable comme directeur et professeur de musique, avait été depuis l'année 1814 jusqu'à la mort de Beethoven, l'élève, l'ami et le confident intime du grand homme, son comj)agnon de tous les jours et son commissionnaire pour toutes choses. Lui seul était la clef de cette porte habituellement close, autour de laquelle se pressait la foule des enthousiastes et des curieux. Enfin, il se trouvait possesseur d'une multitude de lettres, manuscrits notés, partitions autographes et autres documents que la confiance du maître avait déposés entre ses mains. Schindler a noblement répondu à ce que l'Europe attendait de lui, et son livre n'est pas à refaire , comme l'était celui de M. de Nissen. Il ne laisse rien à désirer quant à l'exactitude des faits , à l'ordre dans lequel ils ont été présentés et surtout quant à la bonne foi du biographe.

On ne saurait être plus vëridique, ni plus sincère. Schindler a divisé la vie de Beethoven en trois périodes, division que je trouve parfaitement naturelle et parfaitement logique, mais dont Fauteur lui-même ne parait pas avoir saisi toute la portée. Le premier période embrasse Fenfance et la jeunesse de Beethoven (1770 — 1800), le second, son âge mûr (1800 — 1813), le troisième son déclin que le malheur et la souffrance rendirent précoce (1813 — 1827). Nous allons jeter un coup-d'œil rapide sur chacun de ces trois périodes, pour en faire ressortir les caractères les plus marquants , mais sans donner la suite des faits que le lecteur doit chercher dans Schindler, s'il ne les connaît déjà.

Premier période. Beethoven ne fut pas un enfant aussi précoce que Mozart, quoique ses dispositions pour la musique, se fussent également annoncées de très bonne heure. A onze ans, il jouait, sans fautes, le Clavecin bien tempéré de Bach et il s'essayait en composition. Quatre ans plus tard, nous le voyons organiste à la chapelle électorale de Cologne ; mais ce ne fut qu'à 22 ans que Beethoven commença des études régulières d'harmonie et de contre-point, d'abord sons la direction de Joseph Haydn dont il n'apprit rien , circonstance étrange que la tradition n'explique pas, et ensuite sous Albrechtsberger , qui lui donna des leçons pendant deux ans. D'autre part, Salieri se chargea de lui enseigner la composition dramatique, tâche assez épineuse avec un élève qui discutait les principes ou même les contestait, au lieu de les admettre sur autorité. Aussi Salieri disait -il que plus tard, Beethoven fut obligé d'apprendre tout seul et à grand'peine, ce qu'il aurait appris avec facilité, s'il avait été plus confiant et plus docile. Le jeime homme continuait l'enfant, et celui-ci parait avoir été têtu en diable, ein ûbellauniges Eselein, comme dit Wcaeler.

Porté, dès son début, dans les cercles de lu haute noblesse de Vienne, Beethoven en devint bientôt l'idole. C'était à qui lui ferait le plus de caresses et aurait des indulgences plénières pour ses bizarreries et ses incartades, et plus tard à qui le comblerait de présents, de pensions, de marques de respect et d'honneur. A peine Beethoven eut-il écrit son premier chef-d'œuvre, ses trios de piano publiés en 1 795, que la renommée et la fortune s'empressèrent de répondre à ce brillant appel. Les éditeurs et les marchands de musique accouraient de toutes parts, la bourse en main : Beethoven fixait lui-même le prix de ses ouvrages et nul n'osait marchander avec lui. Travailleur infatigable, il gagnait beaucoup d'argent : il en dépensait très peu pour ses besoins personnels et il ne fut guère plus riche que Mozart, qui gagnait peu, lui, et dépensait beaucoup.

Mais déjà au milieu de ces prospérités, apparaissait sur l'horizon du grand artiste, ce point noir qui, approchant et grossissant de plus en plus, devait envelopper son âme et toute sa vie comme dun voile funèbre. Beethoven n'avait que 27 ans lorsqu'il éprouva les premières atteintes de la surdité. Il en frémit comme à l'annonce du plus épouvantable des malheurs: il s'en cacha comme d'une honte et d'un opprobre , et le spectre du suicide vint se dresser devant lui; mais le mal, périodique dans l'origine, ne paraissait pas incurable: les médecins promettaient et les malades espèrent toujours.

Malgré cette terrible menace du sort, qui rendait Beethoven taciturne et l'éloignait du monde auquel il voulait cacher son infirmité, ce période fut le temps le plus heureux de sa vie, son âge d'or, suivant l'expression de Schindler. Les récits du chevalier de Seyfried qui se rapportent à cet âge et au commencement du période suivant, c'est -â- dire aux j^remières années de notre siècle, nous feront juger de ce que Beethoven était alors. Inti-

mement lié avec lui , Seyfried qui était chef d'orchestre , dirigea les premières représentations deLéonore (Fidelio) et l'exécution d'une multitude de chefs-d'œuvre de musique instrumentale, jusqu'à la sixième symphonie inclusivement, à mesure que Beethoven les écrivait et les faisait entendre dans ses concerts. «Si «depuis longtemps déjà, dit Seyfried, j'avais admiré en Beethoven « un astre de première grandeur sur Fhorizon musical , je m'at- « tachai de plus en plus, à l'homme foncièrement bon, simple et «pm* comme un enfant et qui prenait à tout un intérêt plein de «bienveillance.» Ce n'est pas là tout -à-fait le Beethoven que nous connaissons. Il exista cependant, nous devons le croire, mais il dura peu, car Seyfi'ied lui-même nous peint en détail, le grand artiste, tout autrement qu'il ne l'avait ébauché en gros. Il nous apprend que les manières de Beethoven furent toujours froides et peu avenantes, et que ses émotions les plus vives ne se trahissaient ordinairement en rien , sur son visage de marbre. Allait -il, par exemple, entendre un opéra de Cherubini ou de Méhul, deux maîtres qu'il avait en grande estime, il se tenait, pendant la représentation, immobile comme une pagode, et restait ainsi jusqu'à la fin du spectacle, preuve unique, mais toujours suffisante, que le spectacle l'avait intéressé. La musique, au contraire, ne lui plaisait -elle pas, on le voyait décamper sans mot dire, après le premier acte. Hypocondriaque, dès ce temps -là, mais non encore misanthrope, Beethoven avait, comme beaucoup d'autres individus aôéctés du même mal, des accès de gaîté spontanée. Gaîté bizarre et puérile, parfois taquine, toujours inofîensive. Une de ses habitudes était de parcourir le clavier du revers de la main , en riant d'un rire formidable qui le défigurait horriblement. La même chose lui arrivait aussi en d'autres occasions , sans aucun motif apparent et sans qu'il se donnât jamais la peine d'apprendre aux témoins de cette hilarité subite, pour-

quoi ou de quoi il avait ri. Beethoven eut cela de commun avec Mozart, que de la musique détestable et détestablement exécutée le réjouissait beaucoup. Il en éprouvait ein wahres Gaudium, dit Seyfried, il en faisait lui-même de cette espèce et pouvait y passer pour virtuose. S'agissait -il de répéter une symphonie nouvelle , Beethoven prenait le bâton du commandement , dont personne ne se servit plus mal que lui, et son rire de trombone éclatait aussitôt que l'orchestre culbuté par quelque brusque changement de mesure, dans le scherzo, s'en allait improvisant une fugue, à laquelle le compositeur n'avait point songé. «Ce m'est «une sensible joie, disait -il aux musiciens, d'avoir pu désar- «çonner des cavaliers aussi fermes en selle, que vous l'êtes, Mes- « sieurs. »

L'égalité d'humeur ne compta jamais parmi les vertus du grand artiste. Ses accès de colère servaient de pendant à ses accès de rire. Ils éclataient avec le même bruit et les uns ne paraissaient pas plus motivés que les autres. Seulement, la furie de Beethoven avait le mérite d'être beaucoup plus divertissante et plus originale que sa gaîté. C'étaient toujours des bourrasques sans conséquence, mais qui souvent donnaient lieu aux scènes les plus comiques. x\insi, dînant un jour à Fauberge du Cygne, Beethoven appela le garçon pour le réprimander sur certain plat qui ne lui convenait point; et comme les excuses du domestique lui parurent encore plus mauvaises que le ragoût, il lui jeta le plat à la tête, accompagné de force injures. Le pauvre diable, qui avait dans ses deux mains et sur ses deux bras, une multitude de portions destinées à d'autres personnes, voulut se servir de sa langue qui était libre et qu'il croyait devoir rester telle: mais à peine eut -il ouvert la bouche, que la sauce, dont on l'avait aspergé , découla en ruisseaux de graisse , le long de ses tempes, de ses joues et de son nez et vint intercepter la parole,

au moment où elle allait sortir. Beethoven , lui , maugréait toujours et le garçon, pour toute réponse, en était réduit à se lécher les babines, comme font les chats. Il était impossible de voir quelque chose de plus burlesque que les grimaces et les contorsions du patient. Tous les dîneurs partirent d'un éclat de rire immense. Le grand artiste fut obligé d'interrompre sa philippique. Il finit par rire plus fort que les autres.

Ries qui rapporte cette anecdote, faillit lui-même recevoir, non pas un plat à la tête précisément, mais un soufflet, pom* avoir donné au maître, im avis quïl croyait utile. On répétait la symphonie héroïque , et lorsqu'on fut arrivé , dans le premier allegro, à l'endroit, où le motif établi dans la tonique de mi bémol majeur, reparait accompagné par un fragment de l'accord de septième du même ton. Ries, qui se tenait auprès de Beethoven et qui crut qu'on avait fait une faute, dit à son maître: le maudit cor! ne sait -il donc pas compter; mais cela est abominablement faux ! Es klingtjainfamfalschî Beethoven qui savait très bien que le cor ne s'était pas trompé, devint furieux et de longtemps il ne put pardonner à Ries Ténorme blasphème que celui-ci avait proféré.

Rien de plus curieux que la description de l'appartement ou des appartements innombrables que Beethoven occupa pendant ses pérégrinations mcessantes à travers la ville de Vienne; car il changeait de logement comme on change de chemise et il lui est arrivé d'en avoir et d'en payer quatre à la fois. C'était, chez lui, une confusion au delà de tout ce qu'on imagine, le chaos organisé, pour ainsi dire. Livres et musique gisaient épars sur tous les meubles ou s'entassaient en pyramides, dans les quatre coins de l'appartement. Une multitude de lettres reçues dans le courant de la semaine ou du mois, couvraient le plancher, comme un tapis blanc, moucheté de rouge. Ici, sur une fenêtre, on voyait les

débris d\m succulent déjeuner, mêlés à des épreuves qui attendaient riieure de la délivrance; là, une rangée de bouteilles, les unes cachetées, les autres à moitié vides; plus loin un pupitre à écrire debout, portant l'ébauche d'un quatuor; sur le piano, une feuille volante de papier réglé , dépositaire de quelque symphonie à l'état d'embryon; et pour harmonier tant d'objets disparates, une couche épaisse de poussière, brochant sur le tout. C'était beau! On conçoit que dans un milieu si bien ordonné, le grand artiste ait eu quelquefois de la peine à trouver les choses dont il avait besoin. Il s'en plaignait amèrement, mais c'est toujours aux autres qu'il attribuait le désordre; lui-même se regardait comme l'homme le plus systématique pour la manière de ranger ses effets. Il eut trouvé de nuit et sans lumière, une épingle à lui appartenant, mais c'est qu'on ne laissait jamais rien à sa place. Croiriezvous , que Beethoven chercha pendant quinze jours , non pas une esquisse ni une feuille volante, mais une volumineuse partition, déjà copiée au net, la partition de la messe en ré qu'il regardait comme son plus bel ouvrage. Il la trouva enfin, devinez où; dans la cuisine , où elle servait à envelopper les comestibles. Plus d'une malédiction tonnante fut proférée ; plus d'un œuf couvi vola à la tête de la cuisinière, je suppose. Quant aux œufs frais, Beethoven les aimait trop, pour avoir pu les employer, en manière de projectiles. Les femmes de ménage et cuisinières étaient ordinairement les victimes innocentes, auxquelles le grand artiste faisait payer l'écot de ses distractions. Une fois qu'il avait renvoyé une d'icelles , bonne et respectable personne qui ne tarda pas à être graciée, il prit la résolution de se rendre indépendant, de n'avoir plus de domestiques qui missent tout, chez lui, sens dessus dessous. Et pourquoi donc ne se ser\irait-il pas lui-même, le service de la cuisine y compris. Préparer un dîner serait -il donc plus difficile que d'écrire la symphonie en ut mineur? Enchanté d'une

idée aussi lumineuse , Beethoven s'empresse de la mettre à exécution. Il invite quelques amis à dîner, et après avoir choisi au marché et emporté lui-même les provisions de bouche, il ceint le tablier blanc, se coiffe du bonnet de nuit classique, s'arme du couteau de cuisine et le voilà à l'œuvre. Les invités arrivent et le trouvent devant l'âtre culinaire, dont la flamme pétillante semble agir sur lui comme le feu de l'inspiration. La patience des estomacs viennois, toujours réglés à l'heure et à la minute, fut mise à une longue épreuve. On servit enfin et l'Amphytrion prouva que son dîner valait la peine d'être attendu. Le potage rivalisait avec les soupes économiques que l'on distribue aux mendiants; la viande, à moitié cuite, supposait dans les individus de notre espèce, des facultés digestives égales à celles de l'autruche; les légumes nageaient dans un océan mi -partie d'eau et de graisse; le rôti d'un noir magnifique et charbonneux, avait l'air d'être arrivé par le tuyau de la cheminée; rien n'était mangeable. Aussi personne ne mangea, excepté l'Amphytrion lui-même qui fit honneur à tous les plats et en fit également l'éloge, prêchant ainsi ses convives d'exemple et de paroles. Ce fut en vain. Personne, je le répète, ne toucha aux chefs-d'œuvre culinaires de Beethoven. On mangea du pain, des fruits, des pâtisseries sucrées et on but largement, pour se consoler de n'avoir à manger que cela. Ce repas mémorable ayant convaincu le grand artiste que faire des symphonies et des sonates était une chose , et faire la cuisine une chose différente, la cuisinière évincée et bannie injustement, fut rétablie aussitôt dans la plénitude de ses droits.

La plupart des détails que je viens d'emprunter à Seyfried et à Ries, se rattachent non pas au premier, mais au second période de la vie de Beethoven , suivant la division adoptée par Schindler ; mais le lecteur doit comprendre qu'entre des époques biographiques qui se touchent et se confondent par leurs extrémités, et

ne présentent qne la continnité cVinie existence uniforme, sans péripéties ni changements de lieux, une ligne de démarcation rigoureuse serait impossible à tracer. D'ailleurs, Beethoven fut sujet, tant qu'il vécut, à des lubies tantôt colériques, tantôt bouffonnes. Elles étaient inhérentes à sa nature et formaient comme le revers changeant de cette grande médaille humaine , dont nous n'avons pas encore examiné l'effigie. Observons, en outre, que le premier période se trouve lié au second, par un rapport, le plus essentiel à relever dans la vie de Beethoven. Après avoir vécu dans le cercle des relations habituelles de la société jusqu'à 1800, il n'en était pas encore sorti pendant les douze premières années de notre siècle. Son infortune n'était pas consommée; un mur d'airain ne s'élevait pas infranchissable entre les hommes et lui. Il entendait encore. Toutefois des circonstances diverses, qui influèrent considérablement sur la position non moins que sur le moral de Beethoven , établissent une distinction suffisante entre le premier période et celui qui va nous occuper.

neuacièmè période, Haydn venait d'écrû-e son dernier quatuor de violon, inachevé et terminé par l'aveu de son impuissance: Hin ist aile meine Kraft; ait und schwach bin icli. Rossini et Weber n'avaient pas encore paru. Beethoven se trouvait donc sans rivaux en Allemagne, au commencement de notre siècle, et déjà les contemporains s'habituaient à joindre aux noms glorieux de Haydn et de IMozart, le nom qui devait compléter la grande triade de la musique. Jamais la gloire ne s'était fait moins attendre pour personne, mais jamais aussi personne ne paya la gloire plus chèrement que Beethoven. A mesure que ses rapports avec le monde s'étendaient et se compliquaient, que le nombre des enthousiastes grossissait avec celui des ennemis et des envieux, le grand artiste devenait, de jour en jour, plus in-

Ollibiciteff , Beethoven. 5

capable cle se gouverner. Il n'entendait rien aux affaires: il savait à peine le compte de Targent, et sa surdité croissante transformait pour lui, en obstacles et en embarras, les plus simples relations de la vie domestique et sociale. Ce fut alors qu'il tomba aux mains de deux misérables que la nature lui avait donnés pour frères et dont le sort lit ses bourreaux. Le frère Charles domina Beethoven pendant tout le second période, et il usa de son pouvoir sur le grand homme, pour le dépouiller d'abord et pour ensuite remplir son esprit, déjà malade, de défiances et de craintes, de calomnies et de contes absurdes, dans le but d'éloigner de lui ses amis les plus vrais et les plus dévoués et, en général, tous les honnêtes gens. Il mourut, et sa mort fut encore plus funeste à Beethoven que ne l'avait été sa vie, car elle le livrait au frère Jean, plus détestable que le frère Charles, et le chargeait d'un pupille qui les valait tous les deux. Beethoven ne s'abusait point sur le mérite de ces individus ; il avait même pour Jean , l'apothicaire et le propriétaire, inie aversion marquée; mais à tout ce qu'on pouvait lui dire sur l'un ou l'autre, s'agît -il d'une tromperie infâme ou d'un vol constaté, il répondait: pas un mot de plus; c'est mon frère! — Comment supporta- 1 -il ce joug inconcevable et honteux, lui si indépendant, si brusque, si opiniâtre? Hélas! c'est que le grand homme ne fut jamais qu'un enfan>t, comme le dit Schindler, et que tous les enfants ont besoin de tutèle, y compris ceux à barbe grise. Or, ses frères étaient les seuls tuteurs qui pussent lui convenir. Beaucoup trop orgueilleux pour donner de l'empire sur soi à quelqu'un qu'il aurait estimé, Beethoven vécut dans la dépendance de ses frères, par les mêmes raisons que J. J. Rousseau vécut dans celle de sa femme, l'ignoble Thérèse.

Fabuleux ou impossible , partout ailleurs , c'est en Allemagne seulement, que Beethoven , nature allemande par excellence , pou-

\'ait devenir ce qu'il l'ut: un homme de bien, d'intelligence et de savoir, un honnne vertueux, allais -je dire, si le mot n'était tombé en désuétude, — un philosophe de l'école de Zenon, mais constamment dominé par la fantaisie et n'écoutant presque jamais la raison pratique. Il avait le sentiment le plus élevé de tous les devoirs moraux, mais il en faisait une application que la vie réelle ne comporte point. Ses mœurs furent toujours d'une pureté irréprochable; elles étaient même austères et claustrales, et cette austérité, il eut voulu l'étendre aux pièces de théâtre et jusqu'aux opéras. Des discours licencieux lui inspiraient la même horreur que la licence en action; et entrer, avec la vérité stricte et littérale, dans une de ces compositions, sans lesquelles les hommes ne sauraient vivre ensemble, équivalait pour lui au mensonge et à la trahison. 11 se dévoua au bonheur de ceux qu'il aimait, mais il prétendit qu'on fut heureux comme il l'entendait, sans examiner si cette manière d'être heureux ne trouvait pas d'obstacle dans les circonstances, ou même dans les élans les plus irrésistibles du cœur humain. Il désirait ardemment aussi le bonheur de l'humanité ; mais ce vœu ,. auquel rien de ce qui existait ou avait existé ne lui paraissait répondre , il en demanda l'accomplissement aux rêves politiques les plus absurdes. Le vrai et le beau étaient les dieux de Beethoven, niais s'il demeura toujours fidèle d'intention à leur culte, il ne lui en arriva pas moins de tomber dans le péché involontaire, parce qu'un orgueil supérieur à son intelligence et à son génie même, lui fit croire, qu'il avait sur le beau et le vrai des- notions plus justes que tous les hommes pris ensemble. Enfin Beethoven, que l'on sait avoir été profondément religieux, n'eut pas de religion, dans le sens théologique du mot. 11 était déiste. Il avait copié de sa main et fait encadrer, pour être suspendues devant sa table de travail, les deux inscriptions suivantes qu'il croyait avoir appartenu à un temple d'Isis. 1) Je

suis ce qui est, ce qui a été et ce qui sera. Nul mortel n'a jamais soulevé mon voile. 2) Il existe par luimême et c'est à lui seul que toutes choses doivent leur existence. Du reste, Beethoven ne parla jamais de ses opinions religieuses et ne discuta les dogmes qui divisent les communions chrétiennes. Un autre sujet, sur lequel il ne s'expliquait guère non plus, c'était la basse générale (la théorie de la composition). La religion, disait -il, et la basse générale sont deux choses dont il ne faut point parler. Et pourquoi donc pas? C'est que, d'après Beethoven, la musique était une science au dessus de toute philosophie et de toute sagesse pratique. 1\ y voyait une révélation des choses divines, et il en parlait quelquefois dans ce sens, mais toujours en très peu de mots et sans jamais employer le style amphigourique et ridicule que Bettina Arnim lui prête, dans une de ses lettres à Goethe. Simple et négligé dans sa manière de parler, comme dans sa manière d'écrire, Beethoven eut toujours en horreur les phrases prétentieuses.

Pour ce qui est des opinions politiques du grand artiste, elles étaient plus que singulières. Il considérait la république de Platon comme le modèle de tous les gouvernements à établir dans les cinq parties du monde ; sorte d'idée fixe qui le domina toute sa vie et sur laquelle il ne souffrit jamais la moindre contradiction. Schindler le dit en propres termes. Beethoven était persuadé que Bonaparte, premier consul, n'avait d'autre but que d'établir la république de Platon en France, d'en confier la propagande à ses armes, et de fonder par là le bonheur du genre humain. Dans cette conviction , il écrivit la symphonie héroïque , pour en faire hommage au vainqueur de Marengo. L'œuvre allait être envoyée à Paris, avec une dédicace, lorsqu'on reçut à Vienne la nouvelle, que Napoléon Bonaparte s'était fait proclamer empereur. Aussitôt Beethoven de déchirer la dédicace et de jeter la

syin})honie par terre , en proférant les imprécations les plus éner giqiies contre le nouveau tyran. C'est le Prince Lichnowsky, témoin de cette scène, qui la raconte. Ries y était aussi.

C^ue Beethoven, homme taillé à Fantique, pour ainsi dire, rnthousiaste des auteurs grecs et latins, qu'il lisait en traduction, fût républicain dans l'âme; qu'homme de génie, il n'ait reconnu parmi les individus de son espèce que les inégalités naturelles, — cela se conçoit à la rigueur; mais qu'il se soit attaché de préférence à la république de Platon, basée sur la communauté des Ijiens et des femmes, voilà qui parait d'abord très difficile à croire. Notez qu'outre les écrivains de l'antiquité, Beethoven lisait Shakspeare, Goethe, Schiller et tous les bons poètes allemands ; qu'il lisait encore et très assidûment la gazette d'Augsbourg. Comment accorder tout cela avec la république de Platon?

J'avais dit, en parlant de Mozart: "Le rapport entre ce qu'on «nomme le monde réel et le monde idéal, se trouvait renvei'sé «pom^ notre héros. L'art était son monde véritable à lui, sa vie « sérieuse et réelle , et le monde positif, une ombre qui l'amusait «quelquefois, sans jamais l'occuper beaucoup.» Il s'en occupa néanmoins , car il était marié , père de famille et il dut gagner sa vie en courant toujours, à l'opposition de Beethoven qui, frapjDé de surdité, célibataire, casanier et misanthrope, ne se rattachait plus réellement aux choses positives de ce monde, que par la méditation et la lecture. Aussi l'absorption de la vie réelle par la vie idéale, fut -elle, chez lui, complète et absolue. Les gazettes lui apprenaient bien ce qui se passait en bas, sur cette terre figurée, à ses yeux, par des cartes géograpliiques ; mais en étranger qui ne connaît pas le pays et n'en comprend pas la langue, il jugea mal les mœurs, les lois , les institutions et les faits, parce qu'il les jugeait suivant les idées de sa patrie, de cet autre monde

si clifFérent clu nôtre, que la musique lui dévoilait, où le sentiment et rimagination gouvernent et la raison obéit; où le code du beau est le seul en vigueur, et dont les habitants, quoique divisés en classes, c'est-à-dire en octaves, sont tous égaux devant la loi harmonique, fraternisent tous dans Taccord et,composent ainsi une république heureuse, unie et docile, une république idéale, en un mot, qui transportée dans Tordre politique, serait, sans aucun doute, le meilleur de tous les gouvernements impossibles.

On ne peut que sourire et s'attendi'ir à cette innocente folie du grand homme; mais elle eut cela de fâcheux pour lui, qu'elle influa sur sa conduite et le poussa à des actes bizarres et déraisonnables. Lui-même écrit à Bettina que se promenant un jour, avec Goethe, dans les allées du Prater, ils y virent l'Impératrice qui venait à leur rencontre, environnée d'une suite nombreuse. Goethe recula pour lem' laisser passage, se décomo-it et se tint dans l'attitude du plus profond respect, tandis que lui, Beethoven, riant de voir le grand poète, plié en deux comme un canif, se boutonna jusqu'au menton, marcha droit sur le cortège, le traversa et n'ôta son chapeau, qu'après que l'Impératrice l'eut salué. Il dit dans la même lettre : quand les grands seigneurs me voient en compagnie de Goethe, ils se doutent peut-être bien de quel côté est la grandeur. Jamais Beethoven ne modifia ses manières, sa contenance, son ton et son langage, suivant les personnes auxquelles il parlait. A une décoration qu on lui offrit, il préféra 50 ducats, comme il préféra toujours les dîners d'auberge à la table des archiducs et des princes , où l'on était tenu de paraître rasé et habillé, genre d'étiquette qui lui déplaisait fort. En aucune occasion non plus , Beethoven ne se fit faute de critiquer avec amertume, les mesures du gouvernement et de fronder la cour.

Un parti révolutionnaire qui veut aujourd'hui mêler la musique à la politique, s'est prévalu des circonstances ci -dessus

rapportées, pour faire de Beethoven un démocrate, un démagogue, un socialiste, un communiste et que sais -je encore quoi. Quelques biographes, au contraire, l'ont posé en aristocrate, se fondant sur ce que Beethoven dédia plusieurs de ses ouvrages à des Rois, à des Archiducs et autres grands seigneurs, et sur ce (jue la haute société de Vienne est à peu près la seule où il eut \écu. La vérité, ce me semble, est que Beethoven fut démocrate avec les, gens au dessus de sa condition, parce quil ne se croyait rinférieur de personne; mais quil se montra plus qu'aristocrate envers ses égaux , les musiciens , quil traitait en ilotes , témoin Schindler, le seul homme de sa classe avec lequel il eut été lié. La démocratie et Taristocratie de Beethoven ne sont, au fond, qu mie seule et même chose ; l'une et l'autre s'appellent du même nom: l'orgueil. Pour ce qui est de sa croyance en la république de Platon, ce fut un travers d'esjorit, qui ne sam'ait s'expliquer (|ue par d'autres travers du grand artiste, encore moins concevables. L n fait que Ion verra plus loin, semblerait indiquer qu'en dépit de son républicanisme, Beethoven se sentait pourtant mortifié d'appartenir à la bom'geoisie. Quel grand homme n"a eu ses faiblesses! —

Beethoven avait trop peu de vanité et trop d'orgueil, pour être aussi sensible à la louange, que les artistes le sont communément. La critique lui faisait encore moins , et je vais dire comment il la prenait. En étudiant les œuvres de son maître, Ries découvrit deux quintes défendues, dans le quatuor de violon en ut mineur (œuvre 18). Maître, dit- il, voilà deux quintes que vous avez faites. — Bah î — Tenez les voilà bien. — Qui donc a défendu de faire des quintes? — Vous le savez, — les règles. — Je vous demande encore une fois qui est-ce qui a défendu les quintes? — Mais Marpurg, Kirnberger, Fuchs; tous les théoriciens sans exception. — Eh bien, moi, je les permets. — Telles

étaient les réponses de Beethoven, lorsqu'il daignait répondre, honneur qu'il ne fit jamais, du reste à aucun de ses critiques imprimés. «Oui, oui, disait -il, en les lisant et en se frottant les «mains de joie, ils s'étonnent et n'y comprennent rien, parce « qu'ils n'ont pas trouvé cela , dans leurs livres de basse générale. »

Il serait du plus haut intérêt de connaître l'opinion de Beethoven, sur les musiciens les plus célèbres qui le précédèrent et sur ceux qui furent ses contemporains. Malheureusement, Beethoven fut le moins communicatif de tous les hommes. Impénétrable à l'endroit de la religion et de la basse générale, il était bien rare aussi qu'il laissât échapper quelques mots sur les musiciens connus et leurs productions. Voici pourtant les paroles que Seyfried a recueillies de sa propre bouche et qu'il rapporte littéralement. Ainsi vais -je les traduire.

«Oherubini est de tous les compositeurs dramatiques vivants, «celui que j'aime le plus. Je suis aussi tout- à -fait d'accord avec «lui, quant à sa manière de comprendre la composition d'un Re- ((quiem; et s'il m' arrive d'en écrire un, il y a chez lui, plus d'une «chose dont je me souviendrai.»

« Cari Maria Weber a commencé à apprendre trop tard. L'art «n'a pu se développer en lui, d'une manière tout- à-fait natu- « relie. Ses efforts tendent uniquement à passer pour un homme «de génie» (fur génial zu gelten).

«Le plus grand ouvrage de Mozart est la Flûte enchantée, car « c'est là seulement qu'il s'est montré maître allemand. Don Juan «a encore la coupe italienne, et en outre l'art saint ne devrait «jamais se prostituer à servir de paillon à un sujet aussi scan- « daleux. »

«Haendel est le maître non égalé de tous les maîtres. Allez «et apprenez de lui comment on obtient de grands effets avec «peu de moyens.»

A ces communications de Seyfried, je vais ajouter deux passages qui se trouvent dans Schindler et qui ont également rapport à Topinion de Beethoven sur deux grands musiciens. Après avoir assisté à une représentation du Barbier de Séville, dont il n'entendit rien, à cause de sa surdité devenue complète, Beethoven se fit apporter la partition de cet opéra, la lut d'un bout à l'autre et en porta ce jugement que Schindler trouve remarquable: «Rossini serait devenu un grand compositeur, si son <( maître lui avait administré le fouet plus souvent. »

Voici l'autre fait. L'année 1823, un voyageur anglais voulut voir Beethoven, qui demeurait alors à Baden près de Vienne. Il fut reçu et même très bien reçu, ce qui n'arrivait pas tous les jours à ses pareils. Beethoven parla beaucoup de Haendel, dont il fit le plus magnifique éloge et qui était, selon lui, le plus grand des compositeurs; mais ce fut en vain que l'Anglais et un tiers qui se trouvait là , essayèrent d'amener la conversation sur Mozart. Cette corde ne vibra point. Seulement, Beethoven dit comme à part soi : <( Dans une monarchie, nous savons qui est le premier. » Entendait -il parler de Mozart, ou d'autre chose qui lui était venu en tête, c'est ce que l'Anglais ne décide j)oint, ni moi non plus.

Tous ces dires de Beethoven , formulés d'une manière si parcimonieuse, si vague et si peu satisfaisante, confirment pleinement ce que j'avais avancé dans mon premier ouvrage, à savoir que le génie de Beethoven était infiniment supérieur à son jugement, et que ses inspirations d'artiste valaient mille fois mieux que ses aperçus sur l'art. Parmi les observations que je viens de rapporter, et je les ai recueillies toutes, en est -il une seule de remarquable; en est -il une qui soit juste et vraie, à l'exception de la première qui concerne Cherubini. Voyons.

Cari Maria Weber aurait commencé à apprendre trop tard, lui qui étudia la composition à douze ans et qui fit

jouer à quatorze son premier opéra! Mais n'est-ce pas à vingt deux ans que Beethoven lui-même commença l'étude de l'harmonie et du contrepoint sous Albrechtsberger, et l'auteur du Freyschiitz n'a-t-il pas prouvé aussi bien que l'auteur des symphonies héroïque et pastorale , qu'il n'avait pas laissé passer l'âge où l'on apprend, sans avoir appris quelques chose. Si Weber ne fut pas d'une grande force dans le style thématique , dont un compositeur d'opéras peut se passer à la rigueur, Beethoven ne se montra-t-il pas plus faible en(5ore dans le style fugué? Weber voulait surtout passer pour un homme de génie; mais c'est qu'il l'était im peu en effet, ou je me trompe. Il l'était dans la musique di-amatique , au même degré que Beethoven dans la musique instrumentale. La symphonie en ut mineur d'un côté, le Freysch'ûtz de l'autre, ne marquent- ils pas jusqu'à ce jour, le double sommet de l'art au dixneuvième siècle?

On ne doit pas s'étonner de la préférence que Beethoven accorde à la Flûte magique sur Don Juan. Beethoven ne fut pas, comme Mozart, un musicien universel, résumant en lui seul toutes les écoles et tous les âges de la musique. Il appartenait exclusivement à l'école allemande, ou plutôt au génie allemand, dont il fut la plus haute expression dans la musique d'orchestre et de chambre. L'opéra italien dut lui être naturellement antipathique, comme il l'était aussi à Weber, expression la plus haute de la même nationalité et du même génie dans le drame musical. A son point de vue , et suivant les lois mêmes de sa natm'e , Beethoven avait donc parfaitement raison de préférer à Don Juan la Flûte enchantée, ouvrage qui n'a rien de commun avec le goût ni le style italien , et où l'auteur de Fidelio pouvait saluer en Mozart un compatriote et un frère. Mais qui a jamais colifondu, comme Beethoven, les principes de la morale, avec les conditions poétiques d'un livret d'opéra! —

Haeiidel est le maître non égalé de tous les maîtres, le plus grand compositeur qui ait vécu! Et Palestrina, et Bach et Gluck et Haydn et Mozart et Beethoven luimême enfin! —

Quant à Rossini, il. n avait certes pas besoin de devenir un grand compositeur, lorsqu'il écrivit le Barbier de Seville. Il Fêtait, déjà, et s'il se trouve dans cet ouvrage quelques pécadilles grammaticales, dont Toreille ne s'aperçoit pas, Beethoven était indubitablement de tous les compositeurs passés , présents et futurs, celui qui devait montrer le plus d'indulgence, sous ce rapport.

A cette deuxième phase de la vie du grand artiste, se rattache particulièrement le chapitre de ses amours, peut-être le plus curieux de tous et sur lequel les biographes se contredisent formellement. Seyfried nous dit que jamais Beethoven n'eut une liaison d'amour. AVegeler nous dit que Beethoven ne fut jamais sans amours; qu'il en eut à Vienne, que des Adonis lui auraient enviés, ajoutant que toutes les femmes qu'il aima, appartenaient à la haute classe de la société. Ries nous dit que Beethoven était toujours amoureux de quelqu'un, c'est-à-dire de quelqu'une, qu'il regardait avec plaisir les jolies filles qui passaient dans la rue, mais que de l'aveu même du grand artiste, la plus longue de ses passions ne dura que sept mois. Ces contradictions ne sont qu'apparentes. On peut avoir été amoureux bien des fois, on peut n'être jamais resté sans amours, oh ne eine Liebe, le mot de Wegeler, et on peut très bien, avec cela, n'avoir jamais eu une liaison d'amour, eine Liebschaft, le mot de Seyfried. Beaucoup mieux renseigné que les autres narrateurs , Schindler leur donne raison à tous les trois, bien qu'il cherche à réfuter Seyfried, pour n'avoir pas fait la distinction que je viens d'établir. Schindler nous dit que Beethoven «malgré les tentations nom- '(breuses auxquelles il fut exposé, sut tel qu'un demi -dieu, con-

«server la vertu intacte ... qu'il traversa la vie avec une pudeur «virginale, sans avoir jamais eu une faiblesse à se reprocher.» Cela parait clair, mais cela parait incroyable aussi. Eh quoi, un homme comme Beethoven, tout pétri de force et d'imagination, un homme qu'aucun vœu ne liait, que ne pouvaient arrêter des scrupules de religion, n'avoir jamais connu l'amour ou n'en avoir connu que l'ombre! Qu'était-ce donc qu'un tel homme? De deux choses l'une: ou Beethoven était une de ces organisations pudibondes en qui certaines craintes et certaines hontes de novice vaut jusqu'à la terreur et résistent invinciblement à la plus impérieuse de toutes les passions humaines, sorte d'anomalies qu'il faut avoir rencontrées pour y croire; ou bien, ce qui serait plus extraordinaire encore , la pureté du sens moral fut telle chez Beethoven , qu'il ne pouvait même admettre l'idée d'une union illégitime, comme son biographe nous le fait entendre. Quoiqu'il en puisse être, Beethoven se voua à l'amour platonique, comme il 's'était déjà voué aux idées républicaines de Platon, et dès lors il devient évident pourquoi il n'aima et ne put aimer que des femmes de la haute classe. Des grisettes, des modistes et autres personnes du sexe, auxquelles les célibataires sans prétentions ont l'habitude d'adresser leurs hommages, comportent difficilement le culte idéal qui ne revient qu'aux grandes dames , et ne leur convient pas toujours. De toutes ces adorations de Beethoven, il n'est resté que le nom de Julie Guicciardi, depuis comtesse de Gallenberg, la femme qu'il avait le plus tendrement et le plus longtemps aimée et à laquelle il écrivit, dans le courant de 1806, des lettres aussi passionnées que chastes et lamentables. Elles se trouvent dans Schindler. Il parait que Beethoven avait l'intention d'épouser cette Juhe, mais ce ne fut qu'une velléité; car il comprenait bien que le mariage n'était pas fait pour lui, ni lui pour le mariage. Ce n'est pas à cette source que le grand artiste

devait puiser ses inspirations les plus hautes, mais les moins compatibles, hélas, avec le bonheur domestique.

TvOÎSième période» Parmi les millions d'auditeurs répandus sur le globe, le sort en a marqué un du doigt et Ta condamné à ne plus entendre les chefs -d'œmTe de Beethoven, qui font les délices du monde. Cet auditeur est Beethoven lui -môme. Désormais, il ne produira plus que pour les autres. Son malheur est accompli; son oreille est morte; les ténèbres du silence viennent Fenvelopper à tout jamais.

Mais comme si la perte de Touïe et les ravages affreux qu'elle occasionne dans le moral de l'homme, n'avaient pas été des épreuves suffisantes pour Beethoven, le sort fulmina contre lui la malédiction d'un procès. Et quel procès, grand Dieu! Charles Beethoveii avait laissé , par testament , à son frère Louis , la tutèle d'un fils mineur. La veuve de Charles, une femme sans mœurs, voulut garder l'enfant auprès d'elle, et l'oncle ne voulut pas le lui céder. De là ce procès qui dura quatre ans, que Beethoven gagna enfin et qu'il eut été mille fois plus heureux pour lui de perdre. Une fois en possession de son neveu, Beethoven eut pour lui les soins , la tendresse , le dévoûment , la passion d'une mère , mais il lui défendit de voir celle qui lui avait donné le jour. Considérant, dès lors, les épargnes qu'il avait faites et qui allaient à emâron dix mille florins, comme la propriété de cet enfant, devenu son fils adoptif, il ne voulut jamais les entamer, pour quelque raison que ce fût. Il lésina, lorsqu'il avait de l'argent; il en emprunta à madame Schnaps, sa ménagère, lorsqu'il n'en avait point; il se passa de dîner, dans le cas de pénurie extrême; enfin il alla jusqu'à adresser ime demande en secours à la société philharmonique de Londres , plutôt que de toucher au capital qui. dans son opinion, avait cessé de lui appartenir. Et

pour qui le sublime avare faisait -il ainsi le sacrifice du peu d'aises que réclamait sa vieillesse infirme: pour qui immolait -il jusqu'à sa fierté, lui qui n'avait jamais rien demandé à personne! Mais les détails de ce drame déplorable et navrant ne me regardent pas. Lisez Schindler et voyez-y comment le neveu de Beethoven vengea sa mère et hâta la fin du grand homme, qui supporta avec un cœur stoïque , des maux inouïs , et ne put résister à Tingratitude d'un être aimé. On n'imagine pas tout ce que Beethoven eut à souffrir pendant ces quatre mortelles années de procédure. Peu s'en fallut que dans son indignation, il ne quittât pour toujours les états d'Autriche et voici pourquoi. Le tribunal des nobles qui d'abord avait été saisi de l'affaire, apprenant que la particule hollandaise van n'impliquait point la noblesse, comme la particule allemande von, requit Beethoven de constater son origine nobiliaire, et alors celui-ci montra la tète et la place du cœur, en disant que ses preuves de noblesse étaient là, ce dont le tribunal ne tint compte. L'affaire fut renvoyée par devant le tribunal bourgeois. Cette décision parut le comble de l'outrage au grand artiste. Il voulut fuir le pays et la législation qui ne reconnaissaient point la vertu et le génie, comme titres de noblesse.

Tant de calamités avaient aigri le caractère de Beethoven et augmenté sa méfiance naturelle. Les leçons du frère Charles lui revinrent en mémoire. Il commença à voir des ennemis et des traîtres dans les hommes qui lui étaient le plus sincèrement dévoués , à soupçonner des pièges dans les démarches les plus innocentes et même les plus utiles à ses intérêts. Il devint aussi ombrageux et aussi injuste que J. J. Rousseau, et il n'en différa que par la promptitude qu'il mettait à réparer ses torts. Dans sa misanthropie déplorable, il alla jusqu'à accuser Schindler de lui avoir volé la recette d'un concert, recette à laquelle celui-ci ne pouvait même pas avoir touché. «Vous voyez ce qu'il en coûtait

« d'être Tami de Beethoven», s'écrie le inalhenreux biographe. Etre soupçonné de vol, pour prix du dévoûment le plus absolu. Quel homme d'honneur serait resté auprès de lui , après un tel outrage! — Lamentations inutiles! Schindler s'était donné à Beethoven, comme autrefois on se donnait au diable, corps et àme. l\ resta. D'autres furent moins endurants , et peu à peu la solitude se fit autour du grand artiste. Il se vit abandonné de ses meilleurs, de ses plus anciens amis, dont il ne revit quelques uns que sur son lit de mort.

Et tandis que ceux-là s'en allaient, la foule indifférente et curieuse, étrangers de tous les pays, de tous les âges, de toutes les conditions, hommes et femmes, se pressaient de plus en plus à la porte de Beethoven. ]\Iais cette porte ne s'ouvrait plus aussi aisément qu'autrefois. Il fallait des protections pour être présenté, et encore ceux qui obtenaient cette faveur, n'étaient -ils pas toujours sûrs d'être bien reçus. Tous ces voyageurs, dit Schindler, n'abordaient Beethoven que comme on aborde une Majesté. Pendant le congrès de Vienne, plusieurs souverains qui désiraient le voir, se l'endaient aux soirées musicales du comte Razoumowsky, ambassadeur de Russie, où le Grand Mogol ' avait l'habitude de donner ses audiences. Dans ces occasions, Beethoven s'humanisait et daignait être affable avec les rois, comme il le racontait lui-même, en plaisantant. Parmi les personnes qu'il reçut chez lui, quelques unes et les dames surtout, ne purent retenir leurs larmes, à l'aspect de cette grande infortune, de ce vieillard mal vêtu, aux traits incisifs et décomjjosés par la souffrance, la tête couverte d'une immense chevelure grise et hérissée, le bas du visage envahi jusqu'aux pommettes, par une barbe que le rasoir avait oubliée depuis huit jours; parlant encore, mais ne recevant plus la parole des autres que par les

^ Sobriquet amical que Haydn avait donné à Beethoven.

yeux. Et ce vieillard, soui-d, étrange et malheureux qu'on allait voir, non visiter, était Beethoven, le grand poète de la musique.

Beethoven avait toujours été remarquablement ojDiniâtre. Ce défaut s'accrut avec Fâge et les souffrances, dans la même proportion que ses autres défauts et finit par toucher à la monomanie, sur certaines choses. Il avait étudié, sous des hommes spéciaux, le mécanisme et les possibilités techniques des instruments de l'orchestre et il s'y conformait, comme de raison, en écrivant; mais s'il ne donnait à une flûte ou à une clarinette, que ce qu'elles pouvaient exécuter, il refusa toujours et obstinément d'avoir la même complaisance pour une voix humaine. Le chanteur avait beau lui représenter que tel passage était inchantable pour lui, que telle note ne se trouvait pas dans son gosier et qu'il ne savait par conséquent oii la prendre, rien n'y faisait, et Beethoven lui répondait invariablement: cela doit rester ainsi. Alors qu'arrivait-il? les chanteurs changeaient eux-mêmes ce qui n'était pas dans leur voix ou bien ils se taisaient lorsqu'ils pouvaient user de leur libre arbitre; mais d'autres, les enfants de chœur, par exemple, qu'on obligea de chanter textuellement la messe en ré, criaient à tue -tête, au risque d'une maladie ou de la perte totale de lem* organe. Les demoiselles Sontag et Unger coururent le même risque, en chantant les solos dans la symphonie avec chœurs , et une autre chanteuse de grand talent et de grande voix, Sabine Heinefetter, que j'ai entendue à Pétersbourg, s'égosillait, à fah^e pitié, dans le rôle de Fidelio. Cette disposition si étrangement hostile du grand instrumentaliste à l'égard des chanteurs, venait j)eut-être de ce que lui-même était absolument dépourvu de voix chantante. Il y suppléait par des hurlements qui pour lui représentaient des mélodies, mais auxquels les autres ne pouvaient rien comprendre.

Affaissé et tombant pour ainsi dire en ruines, sous les coups

du sort, Beethoven ne trouvait de compensation à tant d'infortunes, ([ue dans le profond respect qu'on avait pour sa personne et dans l'admiration enthousiaste qui s'attachait à ses œuvres. Cependant, depuis plusieurs années déjà, le grand compositeur ne se ressemblait plus. Son style avait pris un autre caractère et ses productions étaient moins goûtées du public de Vienne. Les critiques, auxquelles ce style nouveau donnait lieu et dont les plus mordantes furent attribuées à Weber, ne laissaient plus Beethoven aussi indifférent qu'il l'était autrefois sur ce chapitre. Ce n'est pourtant pas l'auteur du Freyschiitz qui devait porter le coup de grâce à sa popularité. En 1823, la ville de Vienne fut témoin d'une révolution musicale. Une troupe italienne arriva avec les ouvrages de Rossini, interprêtés par Lablache, Donzelli et Rubini, plus les dames Fodor-Mainvielle, Sontag et Unger. «Au premier solfège italien qui retentit sous les voûtes du théâtre», dit Schindler, «le congé de l'opéra national était signé. Le tor- «rent emporta tout, et personne ne se demandait où l'on allait, «en paradis ou en enfer; car les roulades rossiniennes avaient «enivré, ensorcelé tout le monde.» Pour Schindler, cette vogue de l'opéra italien, avec un maestro tel que Rossini et les plus grands chanteurs de l'époque, était l'abomination de l'idôlatrie, le culte de Bélial. Ce fut alors que quelques hommes restés fidèles au culte de la muse allemande, présentèrent à son grand prêtre, Beethoven , une adresse au bas de laquelle se trouvaient plusieurs signatures honorables et marquantes , entr'autres celles du prince et du comte Lichnowsky, de l'abbé Stadler et de Kiesewetter. On y suppliait le grand artiste de combattre l'invasion désastreuse et humihante pour l'Allemagne, de l'opéra italien, et de ramener la foule des apostats rossinistes au culte de la vraie musique , en leur faisant entendre les plus récentes productions de son génie, que Vienne ne connaissait pas encore et notamment: la sym-

OuLiBicHEFF, Beethoveii. • 6

phonie avec chœurs et la messe en re, ouvrages auxquels il était encore prié de joindre un nouvel opéra de sa composition, pour que le triomphe de la bonne cause fut assuré sur tous les points. Beethoven céda, non sans beaucoup de peine, au vœu qu'on lui exprimait et fit exécuter la symphonie et la messe dans un concert qu'il dirigea lui-même. Il y eut un orage d'applaudissements et 420 florins de bénéfice, tous frais décomptés. La direction du théâtre impérial de Vienne voulut redonner les mêmes ouvrages à son profit, en garantissant à Beethoven 500 florins sur la recette ; mais au lieu du Kyrie , du Credo , de ïAgnus Dei et du Donn nobis pacem , les seuls N°* de la messe qu'on eut entendus au premier concert et qu'on ne jugea pas convenable de répéter , nonobstant les protestations de Beethoven, le gargouilleur italien (Gurgeler) David chanta Di tanti palpiti et Mademoiselle Sontag dégoisa une énorme quantité de roulades de Mercadante, au désespoir et au scandale de tous les purs, ajoute Schindler. La salle resta à moitié vide et la direction fut en perte de 800 florins. Ni la symphonie avec chœurs, ni la messe en ré, ne purent arrêter le progrès de la contagion. On saluait toujours profondément le grand artiste, lorsqu'on le rencontrait dans la rue, mais on ne s'arrêtait plus pour le voir passer; on courait entendre Rossini. Monarque découronné, Beethoven eut un profond et amer ressentiment de l'ingratitude des contemporains, de ceuxlà même dont il avait été l'idole pendant vingt ans. Je ne saurais partager, je l'avoue, l'indignation de Schindler au sujet de cette ingratitude ou de cette injustice prétendues des dilettanti viennois , envers un compositeur dont ils avaient toujours accueilli avec enthousiasme les vrais chefs - d'œuvre, mais dont les derniers ouvrages, composés de 1814 à 1823, ne pouvaient éveiller ni les mêmes sympathies, ni les mêmes sentiments d'admiration. Quel est le public européen, américain ou australien, je le dfemande.

qui n'eut préféré les opéras de Rossini, avec des chanteurs tels que Lablache, Donzelli et Rubini et des chanteuses comme Fodor- Mainvielle et Sontag, à la symphonie avec chœurs et à la messe en ré, Tune et l'autre si peu chantables. Ce n'est pas tant à Rossini qu'à lui-même que Beethoven devait s'en prendre de ce qu'i] avait perdu la faveur publique; mais il en jugea autrement. Jamais il ne voulut recevoir Rossini , qui chercha plusieurs fois à lui être présenté.

Des études philosophiques et historiques, dit M. Fétis, dans sa biographie universelle des musiciens, occupèrent Beethoven pendant sa vieillesse. Nul esprit ne devait être, en effet, plus naturellement disposé que le sien, aux méditations transcendantes et jamais homme, non plus, n'eut un plus grand besoin des secours de la philosophie. Penseur musical et probablement aussi penseur métaphysique, il fallait nécessairement un contrepoids à cette immense activité intellectuelle, et Beethoven le trouvait dans le mouvement de ses promenades journalières et dans le remue -ménage de ses déménagements continuels. Son dîner achevé , il sortait pour faire deux fois le tour de la ville , lorsqu'il demeurait à Vienne, ou pour entreprendre de longues excursions dans la campagne , lorsqu'il habitait le village de Baden. Peut-être n'y eut-il jamais de promeneur que lui, pour qui l'état du ciel et de l'atmosphère fut chose complètement indifférente. Ni le chaud, ni le froid, ni le vent, ni la pluie, ni la grêle, ni la poussière étouffante , ni la boue épaisse , rien ne l'arrêtait , parce qu'une fois en route , il devenait comme insensible aux influences du monde extérieur. Il parcourait alors le monde des sons , chassant ridée, poursuivant le motif, rêves fugaces, longtemps insaisissables et qui finissaient par prendre corps dans quelque symphonie ou quelque sonate. Tous les jours, on le voyait revêtu de son antique houppelande, un chapeau défoncé sur la

tête, les yeux ternes et hagards, marcher ou phitôt courir droit devant lui, sans chercher à éviter les obstacles, ni plus ni moins qu'un somnambule. Une apparition quotidienne aussi extraordinaire et se répétant à heures fixes , dans les rues d'une grande ville , aurait dû provoquer le rire et les huées des passants ; mais à Vienne, tout le monde connaissait le grand artiste; les gens du peuple se disaient : voilà Beethoven , et ils le laissaient passer, en se découvrant devant la double majesté du génie et du malheur.

Quand l'heure de la délivrance approcha pour Beethoven , le frère Jean et son neveu, après avoir hâté par d'horribles procédés, le moment fatal, abandonnèrent celui qui avait été leur bienfaiteur à tous deux. Il ne resta auprès du moribond que Schindler et Breuning, son ami d'enfance. Un autre ami avec lequel Beethoven était brouillé depuis trente ans, Hummel, partit de Weimar pour Vienne, en toute hâte, et fut assez heureux pour ne pas manquer le but de son voyage. Il se réconcilia avec son illustre rival, qu'il ne put revoir sans pleurer.

Deux jours avant de mourir, le grand artiste qui ne s'abusait plus sur son état, disait à Schindler et Breuning le mot d'Auguste: Plaudite amici, comoedia finita est. C'est drame et non comédie, qu'il devait dire, comme l'observe son biographe. Oui, un drame qui n'a pas eu de modèle, dont les hommes ont contemplé les douloureuses péripéties et que Dieu a ainsi arrangé , dans un but longtemps caché parmi les secrets de sa providence, et qui parait enfin se dévoiler aujourd'hui.

Au moment où Beethoven rendit l'âme, un orage accompagné d'une grêle épouvantable, tonnait sur la capitale de l'Autriche, comme pour symboliser l'existence pleine de gloire retentissante et de tourments affreux qui venait de finir, et comme pour rappeler aussi, une des plus sublimes créations du défunt.

Page 1