Scène IX
DUROY. MADELEINE, puis le DOMESTIQUE
Madeleine. — Il repose !
DuBOY. — Il vous a parlé?... Comment se sent-il? Madeleine. — Il se voit mourir !... Comme il doit souffrir !... Il aimait tant la vie !
DuROY. — Pauvre garçon !
Madeleine. — Il ne faut pas m'aV>andonner, Duroy.
DuROY. — Mais non !... je ne quitterai pas la maison.
Madeleine. — Vous êtes très bon I... Ce n'est pas gai, ici !
DtiBOY. — Je m'y sens bien cependant. .T'éprouve je ne sais quoi, une sorte de fierté, à être auprès de vous dans ce grand malheur. Il me semble que ces quelques jours nous sont un lien. Je ne suis plus pour vous un étranger, un camarade.
Madeleine. — Vous êtes mon ami.
DuROY. — N'est-ce pas?
Madeleine. — Oui, Georges.
Duroy. — Madeleine !
(Silence. )
Duroy. — Quelle douceur, ce soir !
Madeleine. — Oui !... Dans un tel pays, on voudrait être heureux, et l'on ne voit que des malades et des personnes en deuil.
Duroy. — Il y a dans l'air tous les parfums !... C'est exquis !... c'est grisant !
Le Domestique, entrant doucement. — Madame !
Madeleine. — Quoi?... qu'y a-t-il?
Le Domestique. — Rien... rien... Monsieur s'est endormi comme un enfant...
Madeleine. — Vous êtes sûr que c'est le sommeil?
Le Domestique. — Oh ! oui ! Madame ! J'ai écouté...
Madeleine. — Merci.
(Le domestique sort.)
Duroy. — Ma pauvre Madeleine ; il faut être plus forte !
Madeleine. — Oh ! non !... J'ai beau savoir... Quand je pense que bientôt...
DuBOY. — Du moins vous avez une consolation : vous avez tout fait pour que son existence soit agréable et belle.
Madeleine. — On exagère...
DuBOY. — Vous avez été pour lui une admirable collaboratrice.
Madeleine. — Dans quelques jours, vous le remplacerez au journal... Le patron vous l'a annoncé.
DuBOY. — - Je ne sais pas exactement les projets de Walter... Mais je tiens à vous dire, Madeleine, que je ne ferai rien sans vous avoir demandé conseil, et, si je le pe\ix, vous conserverez toute l'influence que vous avez, que vous devez avoir.
Madeleine. — Je vous remercie ; mais je ne m'en soucie guère.
Duroy. — Pour échapper à la douleur, il n'y a qu'un moyen : le travail. Je vous obligerai bien à travailler ; je viendrai vous soumettre mes articles : vous les corrigerez, comme vous avez corrigé ma première chronique.
Madeleine. — Vous n'êtes plus un débutant.
DuBOY. — J'ai besoin cependant de vos conseils.
Madeleine. — Vous dites cela pour me donner une raison de vivre... C'est gentil, ce que vous faites-là...
Duroy. — Ce n'est que de l'égoïsme.
(Silence.)
Madeleine. — Quand je serai à Paris, je vous l'annoncerai. Vous ne ferez part de mon retour à personne, pas même à Clotilde. J'ai besoin de me recueillir, de vivre dans la retraite, avec mes deux seuls amis : avec Vaudrec, qui me connaît depuis mon enfance, et avec vous.
Duroy. — Madeleine !
Madeleine. — Quoi donc?
Duroy. — Regardez !... Vous regrettiez, hier, que ces belles roses-thé soient flétries.
Madeleine. — Eh bien?
Duroy. — Regardez !... Il y a de nouvelles fleurs sur toutes les branches.
Madeleine. — Oui, c'est vrai !
Duroy. — Comme c'est joli !... Et, là-bas, dans l'eau, les reflets de la ville illuminée.
Madeleine, tournée vers la fenêtre de la villa où Von aperçoit la faible lueur d'une lampe. — Moi ! je ne vois qu'une petite lueur, cette petite lueur tremblante.
Duroy. — On entend vaguement des chants...
Madeleine. — Je n'entends qu'un murmure faible, faible, douloureux.
DuBOY. — Madeleine ! c'est si bon, si follement bon de vivre !
Madeleine. — Taisez-vous !... taisez-vous !
Duroy. — Madeleine !
(Madeleine rentre dans la maison.)
(Rideau).
LE MONDE ILLUSTRE
Un grand salon dans Vhôtel de WaUer. A gauchr, au fond, un escalier menant vers le vestibule. Au fond 'porte dominant sur un jardin d'hiver. A droite, au fond, porte conduisant dans les appartements de M"»" Walter. Consoles au fond ; sur une console, un phonographe. Grands fauteuils. A droite, premier plan, deux sièges un peu isolés par un paravent ; à gauche, une grande table, «n canapé.