WALTER, DUROY, LAROCHE-MATHIEU, SCHRAM
Walter. — Entrez !... Ici, nous serons tranquilles.
ScHRAM. — Vous avez un hôtel admirable.
Walter. — Il faut ça !... Quand ce sera achevé, je crois que ça sera coquet. J'attends le bon plaisir du décorateur... Quel siècle !... On ne peut plus faire bâtir.
ScHRAM. — Oui, charmante époque !
Walter. — Je vous conseille de vous plaindre; vous avez dans vos fonderies dix mille ouvriers, et jamais une grève.
ScHRAM. — Je sais ce que ça me coûte !
DuROY. — Vraiment?
ScHRAM. — Depuis dix ans, le bénéfice a baissé de moitié.
Laroche-Mathieu. — Mais les commandes ont décuplé.
ScHRAM. — On exagère.
( Laroche- Mathieu tire une cigarette.)
Walter. — Oh ! non ! Laroche, nous sommes ici dans le salon de ma femme, et c'est son jour, tout à l'heure !
Laroche-Mathieu. — Je ne peux pas parler d'affaires sans fumer.
ScHRAM. — Tenez, voilà une fausse cigarette : ça amuse les lèvres et ça ne démolit pas l'estomac.
Walter. — Asseyez-vous.
(Les quatre hommes s'installent.)
ScHRAM. — Résumons-nous... Les documents des missions que j'ai envoyées au Maroc vous seront livrés par mes soins chaque so"'r, et M. Duroy voudra bien les faire suivre de commentaires qui seront soumis à notre triple approbation.
Walter. — C'est bien cela... Nous tiendrons chaque jour un conseil.
Laroche-Mathieu. — Ici, n'est-ce pas?... ici !... Il vaut mieux que je vienne moins souvent au journal.
ScHRAM. — Et moi aussi.
Walter. — Cela va sans dire... Demain matin, pour commencer la campagne, nous donnerons un article de tête, une sorte de préface... Duroy le rédigera...
Duroy. — Alors, patron, nous établissons l'article? (Il sort son stylo et son carnet.)
Walter. — Allons-y.
Laroche-Mathieu. — Je crois qu'il serait bon tout d'abord, si vous n'y voyez pas d'inconvénient...
Walter. — Oh ! mon ami, pas de ces précautions oratoires... Nous n'avons pas de temps à i)erdre ; soyons cyniques.
.Schram. — Oui ! parlez franc... vous n'êtes pas à la tribune de la Chambre.
Laroche-Mathieu. — Il faut donc insister tout d'abord, et très énergiquement, sur le caractère patriotique de l'affaire.
Walter. — Parfaitement... Duroy, vous trouverez, dans les collections de journaux de l'Empire, des articles sur le Mexique. C'est tout à fait la note.
Schram. — En somme, il faut que le public comprenne que le drapeau est engagé.
Laroche-Mathieu. — C'est votre avis, n'est-ce pas, Duroy?
Duroy. — Je n'ose vraiment devant des hommes de votre expérience...
Laroche-Mathieu. — Mais allez-y, nom d'un chien !
Duroy. Le public ne croit pas si facilement que le
drapeau est engagé. Il soupçonne toujours, surtout dans les affaires coloniales, qu'il n'y a en jeu que les intérêts de financiers... Je vous demande pardon si...
Walter. — Mais non ! mais non !... c'est très juste... Je comprends très bien qu'ils ne veulent pas se faire casser la tête pour que notre Compagnie ait des mines, des ports, des concessions...
Laroche-Mathieu. — Alors quoi? comment voulezvous amorcer la campagne?
Duroy. — En disant la vérité.
.Schram. — Ah ! non ! pas de blague !
Duroy. — Pardon !... P^n disant presque la vérité.
Walter. — Alors ?
Duroy. — Alors, j'expliquerai que naguère les peuples luttaient pour de vagues idées. Je rendrai hommage aux époques chevaleresques'...
Walter. — Bayard, Jeanne d'Arc, etc..
Duroy*. — Et puis j'indiquerai l'évolution salutaire qui s'est accomplie. Aujourd'hui, le peuple est intelligent. L'opinion a fait justice des phrases sonores. Et je rappellerai la forte parole : « La devise du citoyen est de s'enrichir ! », — ce qui prouve que nous ne sommes pas de cyniques lutteurs pour la vie, mais des Français traditionnels qui pourraient être les sujets du roi Louis-Philippe.
Walter. — Très rassurant.
Schram. — Et ce sera très bon pour le prospectus d'émission.
Laroche-Mathieu. — Parfaitement !... C'est le ton !... Il faut exposer que la défense des capitaux nationaux est aussi sacrée que la défense des personnes. Il ne faut pas qu'un souverain barbare puisse manquer à la parole qu'il donna à un citoyen français.
Schram. — Il faudra rappeler la formule antique : Civis sum romanus.
Walter. — Quoi?
Schkam. — Civis sum. romanus !
Walter. — Du latin dans un journal qui tire à un million d'exemplaires ! ce serait une offense au lecteur... Gardez ça pour les Débats... Non, Bel- Ami... Vous permettez que je vous appelle ainsi, comme toutes ces dames ?
Duroy. — Je vous en prie.
Walter. — Eh bien, Bel- Ami, concluez simplement en déclarant qu'il faut au besoin savoir mourir pour l'industrie et pour le commerce français.
Schram. — Eveillez le patriotisme, sapristi !... Allez-y !.. France d'abord !... La France aux Français !
Laroche-Mathieu. — Ajovitez que nous avons assez des gouvernements qui tremblent, et que, sans esprit de chauvinisme, il nous faut des hommes jeunes et qui n'aient pas peur.
Walter. — Des homm^g rompus aux affaires, mon cher Laroche.
Laroche-Mathieu. - — • Parfaitement.
Walter. — Si rompus, qu'ils en sont corrompus.
Laroche-Mathieu. — Oh ! voyons...
Walter. — Si on ne peut plus plaisanter, ma grosse !
Schram. — Et marchez, n'est-ce pas?
Duroy. — Entendu !
Walter. — Qu'est-ce qu'on risque?
Schram. — Si le public s'alarme, on pourra insinuer que notre armée n'a pas le fusil idéal et qu'il serait nécessaii-e de multiplier les mitrailleuses.
Laroche- Mathieu. — On peut avoir avec ça le gros succès de tribune.
Schram. — J'ai des documents extraordinaires.
Walter. — Ah ! non, mes enfants, c'est une autre affaire... Le journal marche pour vos concessions du Maroc, mais non pour vos fonderies... C'est un second traité à passer.
Schram. — Je croyais que les deux entreprises étaient connexes.
Walter. — En effet, les deux affaires sont connexes, et je ne fais pas l'une sans l'autre... Publicité pour vos affaires du Maroc, et i)ublicité pour vos usines... Sinon, tout à la paix... Pas d'aventures lointaines... Occupons-nous d'organiser notre empire colonLal avant de songer à de nouvelles conquêtes... Vous voyez la note, Duroy?
Duroy. — Je la tiens... Est-il permis de sacrifier de jeunes Français et des millions pour servir les intérêts de quelques capitalistes ?...
Walter. — Tout à fait ça !
Schram. — Vous savez bien, Walter, que je ne demande qu'à vous être agréable.
WALTEii. — Et moi, je brûle de vous être utile.
Laroche-M.\thieu. — Alors, on y va?
Walter. — A fond !
ScHRAM. — Insistez sur les mitrailleuses.
Walter. — Vous entendez, Duroy?... Une dépèche de dernière heure annonçant que Krupp a reçu une grosse commande de mitrailleuses.
Duroy. — Nous donnons cette nouvelle avec précaution, sous toutes réserves.
Walter. — Inutile, puisqu'elle est fausse. La formule ordinaire : « Nous sommes à même d'affirmer... "
Laroche-Mathieu. — Ça ira ! ça ira !
Walter. — Et dans cette histoire du Maroc, Laroche, vous ramasserez le maroquin... Ah ! ah !... le beau portefeuille !
Laroche-Mathieu. — Je l'espère bien.
Walter. — Moi aussi ; avec des hommes tels que vous, on peut travailler.
ScHRAM. — • Oui, nous sommes des laborieux.
Walter. — Au turbin !... Je vous mets à la Chambre, Laroche?
Laroche-Mathieu. — Non... je prendrai un taxi.
Walter. — Il craint déjà de se compromettre.
Laroche-Mathieu. — Mais non.
Walter. — Vous avez raison... Je vous jette à votre bureau, Schram ?
Schram. — J'ai ma voiture.
Walter. — • Alors, Bel- Ami, allons-nous-en seuls.
Duroy. — • Excusez-moi ; mais Mme Walter m'a prié de rester. Elle a, paraît-il, un mot à me dire.
Walter. — Ça, c'est sacré !... A cinq heures ! au journal, hein?... Pas plus tard !
Laroche-Mathieu. — Au revoir, mon petit Duroy !
Schram. — Au revoir !
Duroy. — Messieurs !
(Sortent Walter, Schram, Laroche- Mathieu. )