Scène II
DUROY, puis UN DOMESTIQUE, puis M™« WALTER.
(Quand il est seul, Duroy presse sur un bouton électrique. Un domestique entre.)
Duroy. — Voulez-vous dire à M™" Walter que je suis à ses ordres.
Le Domestique. — Bien, monsieur.
(Il sort. Duroy s'approche du phonographe et le met en mouvement : air de Werther. — M™e Walter entre.)
M™'= Walter. — Bonjour, Bel- Ami.
Duroy. — Oh ! madame ! je vous demande pardon... Je m'étais permis, en vous attendant...
]yjme Walter. — Continuez 1 c'est charmant.
Duroy. — Ne vous moquez pas... Je suis très romance, très orgue de barbarie.
]\lme Walter. — Eh bien ! vous trouverez ici tout un répertoire qui vous charmera. Il y a là, en disques grands et petits, toutes les souffrances, tous les espoirs, toutes les joies d'amour.
Duroy. — C'est vous, madame, qui?...
M™® Walter. — Non, Bel- Ami ; c'est mon mari.
Duroy. — M. Walter?
M"® Walter. — Il est très sentimental... vous ne l'avez pas remarqué?
Duroy. — Non ! (Il arrête le phonographe).
jime Walter. — Eh bien ! qu'aviez-vous à me dire?
Duroy. — Moi?
]yime Waltep. — Mais oui; vous me faites dire que vous êtes à mes ordres : qu'y a-t-il?
Duroy. — Il n'y a rien... Excusez-moi !
jyinie Walter. — Avez-vous, au Journal, une difficulté?... Désirez-vous que je dise un mot à M. Walter?
Duroy. — Non, non !... M. W^alter est très bon pour moi... trop bon !
]yime Walter. — Pourquoi trop bon?... (Un temps.) Bel- Ami, un peu de confiance.
Duroy. — Comment vous dire?... Ses gentillesses me gênent.
]V£me Walter. — Seriez-vous un ingrat?
Duroy. — Oh ! non, madame ! non !... Je sais- bien que je ne suis pas un ingrat... Vous, par exemple, je me rappelle avec joie tout ce que vou3 avez fait pour moi... C'est délicieux !
]y£me Walter. — Quel enfant vous êtes !
Duroy. — Je ne veux pas que vous me traitiez en enfant.
M"»» Walter. — J'en ai le droit... Regardez... j'ai une mèche blanche !
Duroy. — Par coquetterie... Vous vous poudrez !
M"« Walter. — Eh bien ! Bel-Ami !
Duroy. — Je n'y crois pas, à vos cheveux blancs I... vous avez des yeux de vingt ans... un sourire... Je n'y crois pas, à vos cheveux blancs... Je réclame une expertise.
M""® Walter. — Vous n'avez qu'à regarder.
Duroy s'approche de Mme Walter, se penche sur la mèche et baise les cheveux blancs. — Je vous aime !
M™« Walter. — Monsieur...
Duroy. — Je vous aime... N'ayez pas peur... vous voyez, je suis loin de vous... Je ne pouvais plus garder le silence... Je vous aime... Vous comprenez maintenant pourquoi je vous parais bizarre... Je vous aime... je vous aime.
M™e Walter. — Jamais je n'aurais pensé que- vous auriez l'audace...
Duroy. — Je ne croyais pas non plus que j'oserais vous dire... Mais il le faut... Je suis heureux d'avoir parlé.
M""* Walter. — Mais c'est insensé !... Voyons !... qu'espérez-vous?
Duroy. — Oh ! je sais quelle femme vous êtes !... Tout le monde vous respecte, vous admire... mais moi, je vous aime.
]Vlme Walter. — Vous deviez vous taire... Désormais, il me sera difficile de vous recevoir aussi amicalement.
Duroy. — D'autres hommes vous ont dit qu'ils vous aimaient.
Tyime Walter. — Une femme ne peut éviter cela, vous le voyez bien.
Duroy. — Vous m'avez confié, un jour, que Norbert de Varenne vous avait fait la cour. Pourtant vous ne l'avez pas éloigné de votre maison. Pourquoi lui être indulgente? Et pourquoi à mon égard, cette sévérité?
jVime Walter. — J'étais plus jeune... je sentais moins l'importance...
Duroy. — Quelle importance?
]y[me Walter. — Enfin, je vous prie très sérieusement de venir moins souvent ici... Il se peut que vous me jugiez trop sévère... Vous sourirez peut-être de cette dévote et de ses scrupules...
Duroy. — Oh ! Madame ! comment pouvez-vous dire que je me moquei-ai... Ce n'est pas bien... je n'ai pas mérité...
M"e Walter. — Bel-Ami, ne boudez pas... vous vous consolerez auprès de M™» de Marelle.
Duroy. — Ce n'est pas gentil.
jlme Walter. — Ou bien auprès de Madeleine Forestier... On me dit que vous la voyez beaucoup.
Duroy. — Tous les jours... J'ai pour elle, je ne m'en cache pas, une sincère amitié.
]yjme Walter. — Je ne vous demande pas d'explication...
Duroy. — Je tiens à vous en donner.
M"® Walter. — Allez-vous-en !
Duroy. — Pas avant que vous m'ayez pardonné.
]y£ine Walter. — Mais je vous pardonne.
Duroy. — Non ! non !... Vous dites cela sans conviction, pour vous débarrasser de ma présence... Je vous demande de m'accorder mieux mon pardon.
jyjme Walter. — Comment voulez-vous?...
Duroy. — D'abord, je vous demande de me regarder.
]y[me Walter. — Mais je vous regarde.
Duroy. — Vous vous détournez sans cesse... Je veux voir dans vos yeux mon pardon.
Mme Walter, le regardant. — Mais... je vous pardonne.
Duroy. — Et dites-moi... dites-moi aussi que je pourrai vous revoir comme par le passé.
jVjme Walter. — Non ! non !... pas cela !
Duroy, lui prenant la main. — Je vous en supplie... je vous en supplie...
]V[me Walter. — Il ne faut pas... il ne faut pas.
Duroy, lui tenant les deu.r mains. — Si !... si !... Ditesmoi que vous oubliez tout à fait ma folie... Ce baiser sur vos cheveux, ce n'étr.it pas un crime.
^li'^e Walter. — Non.
Duroy. — Ce n'était pas même un baiser.
M™« Walter. — Laissez-moi !
Duroy. — J'ai à peine effleuré vos cheveux... ainsi... (Il la serre.)
^me Walter. — Je vous en prie... je vous ordonne..
(Duroy baise la bouche de M™* Walter.)^ '- Walter. — Vous êtes un ini.âr.ible !... Vc
LE MONDE ILLUSTRE
reviendrez plosici !... jamais !... jamais.!...
{Elle tombe datis un jauieuil en pleurant.)
DuROY. — Madame, je suis honteux... je vois ma brutalité. Je ne sais comment m'excuser... Je ne veux pas que vous pleuriez !
]\lme W'Ai.TER. — Pas d'hypocrisie, je vous en prie... En ce moment, vous vous dites que je suis une femme comme les autres, plus facile que les autres !
DuROY. — - Madame !
M"" Wai.ter. — Cette femme que tout lemonderespecte, vous l'avez ^enue dans vos bras, vous pouvez être fier... C'est un joli souvenir pour un collectionneur comme vous.
DuROY. — Vous me faites de la peine.
M"® WAi;yER. — Soyez heureux !... c'est une pièce rare 1 Jamais personne n'a eu de moi, je vous le jure, ce que vous avez eu l'infamie de voler !... Je ne vous ai rien donné, rien...
DuROY. — 8i !... pendant un instant, une seconde, moins qu'une seconde, vous avez consenti.
]y£me Walter. — Ce n'est pas vrai.
DuROY. — Et c'est pourquoi je suis si ému ; et c'est pourquoi vous pleurez... Ce n'est pas seulement contre moi, c'est contre vous que vous êtes en colère... Plus vous m'insulterez, plus je sentirai que je ne me suis pas trompé.
M"»» Walter. — C'est odieux!
DuROY. — .Te vous aime !... je vous aime !... Je vous le dirai encore, et toujours.
M™« Wai-TBR. — Vous n'aurez plus l'occasion...
DuROY. — Je me rappellerai cette seconde de bonheur... Merci !... merci !
^me Walter. — Je vous en prie, partez !
DuROY^. — Je m'en vais.
M"* Wai.ter. — Et je vous jure, vous entendez, je vous jure que jamais un homme avant vous... Enfin... je ne veux pas que vous puissiez croire...
DuROY. — Taisez-vous !... taisez-vous !... Je vous crois... je vous respecte...