Scène première
DUROY, WALTER, NORBERT de VARENNE, Mme WALTER, SUZANNE.
(Au lever du rideau, Duroy, Walter, Norbert de Varenne
sont autour d'une table, en smoking. Ils fument des cigarettes. Café, liqueurs. Dans un fauteuil. M""' Walter ;
Suzanne est près d'elle. Sonnerie au téléphone. )
Walter va à l'appareil. — Allô !... allô !... C'est du journal?... Quoi?... Vous voulez parler à M. Duroy... Voyez donc, cher ami.
Duroy, à l'appareil. — Allô!... L'article de Ronger?... Mais oui ! en deuxième page!... C'est trop long?... Cin- <iuante lignes de trop?... Eh bien ! coupez !... Je serai au journal tout à l'heure ; mais vous êtes vraiment assez grand pour ces modifications-là... Bonjour.
(Il raccroche l'appareil.)
Walter. — Quelle moule, hein !
Duroy. — Ils sont tous comme cela.
Norbert de Varenne. — Cette fine est un chef-d'œuvre
Walter. — 1848 !...
Norbert. — 1848 !... Eh bien, cette année-là, il y a eu, ■du moins, une bonne chose.
Suzanne. — ■ Vous n'êtes pas républicain, monsieur?
Norbert. • — Mon pseudonyme ne me le permet pas. Mademoiselle. N'oubliez pas que je signe Norbert de Varenne.
Walter. — Ne répétez donc pas toujours que c'est un pseudonyme !
Duroy. — Ça vous flatte, patron, d'avoir des rédacteurs nobles?
Walter. — C'est très bon poiur le public.
Duroy. — Je pourrais écrire mon nom en deux mots : ■du Roy...
Suzanne. — Ça ne serait pas si bête. Bel- Ami.
Norbert. — Et ajoutez le nom de la ville où vous êtes né, comme j'ai fait ; car j'ai vu le jour à La Varenne. Duroy. — Moi, dans un village de Normandie : à Canteleu.
Ça ferait bien, Georges du Roy de Canteleu. - Je n'aime pas beaucoup la finale : c'est
Supprimons-la : Georges du Roy de Bravo !... bravo !... C'est votre nom ; je
Georges du Roy
Walter. —
Norbert. sourd.
Suzanne. - Cantel.
Walter. — vous baptise.
Norbert. — Vous baptisez, vous?
Walter. — Pourquoi pas?
Suzanne. — C'est superbe, ce nom de Cantel.
Walter. — On dirait un nom de guerrier...
Norbert. — Ou de grue...
M"« Walter. — Oh ! voyons !
Norbert. — Je vous demande pardon, Madame, j'oublie que nous sommes dans l'appartement de la jeune fille. .. C'est gentil de nous recevoir chez vous, mademoiselle.
Suzanne. — Je suis fière de mon installation... Et puis, c'est moins solennel qu'en bas.
Norbert. — Et puis, nous sommes en été... Je suis sûr que votre papa fait mettre des housses sur les meubles dans les salons du rez-de-chaussée...
W^alter. — Naturellement, ce n'est pas la peine de gâcher.
Suzanne. — Encore une cigarette ?
Duroy. — Et vous nous laissez fumer chez vous !
Suzanne. — Oh!... des cigarettes!... pas de cigares?
Norbert. — On m'en donnera un, cependant, tout, à l'heure, quand je m'en irai ; n'est-ce pas?
Walter. — C'est vrai que j'ai les meilleurs cigares de Paris.
Norbert. — Même en été?
LE MONDE ILLUSTRE
AVamer. — Oui, parce que, même en été, je fume...
Norbert. — Oh ! Madame !... vous avez bien le mari le plus égoïste...
Walter. — Moi !... nîoi !... Je fais tout ce que je peux pour lui être agréable... pour la distraire... Elle est mélancolique...
M">« Walter. — Laissons cela...
Walter. — Pourquoi?... on peut parler entre intimes... Elle a besoin de solitude... Je suis prêt à lui installer un pialais à Venise... où elle voudra...
Norbert. — Vous n'allez pas nous quitter. Madame?
M"* W.\LTER. — J'ai besoin de repos, de recueillement...
DiTROY. — Mais vous seniblez en meilleure santé...
Tyjmc ^Valter. — Oh ! non !... Ne me parlez pas comme à un enfant... Je ne vais pas bien ; mais je guérirai... je suis en bonne voie...
Norbert. — On m'a parlé, chère madame, d'un docteur étonnant...
51 me Walter. — J'ai un médecin remarquable.
Norbert. — Qui est-ce?
M"® Walter. — Oh ! si je vous disais son nom, vous souririez.
DuROY. — Mais non... C'est un homœopathe?... Moi, j'ai une grande confiance...
M"» Walter. — C'est le Christ !
Walter. — Pourquoi pas?
Norbert. — Et alors?
3jme ^Valter. — Oh ! je ne veux pas vous faire un sermon; mais il me donne le calme, la force, presque le l)onheur.
Walter. — Avoue que le tableau de Marcowitch n'a pas été étranger à ce réveil de la religion?
jjme Walter. — C'est vrai !
Walter. - — Croyez-vous?... J'achète un peu par vanité ce tableau dans une vente publique, et ma fenime en redevient très pieuse.
Norbert. — Les vues de la Providence sont impéné trables !
Mine Walter. — Elle est si belle, cette toile !... Vous l'avez vue, n'est-ce pas?
Norbert. — Comme tout le monde.
M™« Walter. — Oh ! vous l'avez vue dans le grand f-alon... quand elle était exposée à tous les regards ; mais je l'ai fait installer dans ma chambre. Walter y a consenti... Je l'en remercie ; je ne l'en remercierai jamais assez !
Walter. — Allons, allons !
jyjme Walter. — C'est comme une chapelle... Le Chris' est au fond ; il parait lointain, irréel, vraiment divin. De que je m'éveille, je le vois ; et je l'aperçois avant de m'en dormir... Il me console, il me protège.
Norbert. — tSi je ne craignais d'être indiscret...
5jmc Walter. — Non... ça me fera plaisir de vous montrer... Tu viens, Suzanne?
Norbert. — Je ne voudrais pas déranger...
Suzanne. — Mais non ; je suis très heureuse... et puia maman voudrait tellement me faire partager sa passion... N'est-ce pas, maman chérie?
Vime Walter. — C'est vrai.
(Les deux femmes sortent avec Norbert. )