IV. — Syndicats professionnels
Dans toute l'exposition sociale belge, il ne se rencontre qu'un seul groupe syndical : c'est la fédération des 14 unions professionnelles, affiliées à la Ligue ouvrihe aiifi socialiste de Vammdis' s(nntmt de Gand, i\\x\ expose un tableau contenant des extraits des bilans île ces associations en 1890, 1897, 1898 et 1899. Ce sont les syndicats des tisserands i03.^ membres;, des liniers (G41), des fileurs de coton (276 j, des métallurgistes (377), des tailleius (24), des cordonniers (66), des peintres (46), des <)uvriei*s du bois (73), des maçons (93), des boulangers (30), des boucliers (21), des ouvrier» du poi-t (14), des industries d'art (3()) et des professions diverses (6'6),
On peut constater par là combien dans cette partie du pays les
syndicats ouvriers offrent déjà de stabilité et combien les secours mutualistes se sont fortement implantés dans la vie syndicale belge. Le nombre des membres s'est en effet élevé en 1896 à 2499; en 1897 à 2331 ; en 1898 à 2228; en 1899 à 2391 et actuellement il atteint le chiffre de 3213. Les recettes ont été en 1897 de fr. 17,414.30; en 1898 de 17,394 fr.; en 1899 de fr. 18,962.10. Les cotisations, toujours régulièrement payées aux receveurs que les sjmdicats envoient à domicile récolter Targent, sont de :
20 centimes par semaine dans 6 associations avec 1971 membres. 16» » » »3 » ' » 196 »
Ces cotisations ont été à diverses reprises majorées en ces derniers temps et elles le sont encore fréquemment.
Des secours ont été distribués, en 1899, en cas de grève par 13 syndicats, dont 6 ont dépensé 2970 fr. Ils ont alloué 10 à 12 fr. par semaine et par membre.
Dix syndicats ont dépensé fr. 4,864.70 en allocations de chômage de 3 fr. à 7.fr. 60 par semaine ; en cas d'arrêt des fabriques trois syndicats payent 6 fr. par semaine.
Cette fédération possède deux jouraaux professionnels pour l'industrie textile, une bourse de travail qui en 3 ans 1/2 a placé 687 ouvriers, un bureau de consultation gratuite, un secrétariat général permanent et Técole professionnelle dont il a été question à propos de la classe 101.
Mais quelque intéressante que soit cette exposition, elle est loin de donner une idée complète de l'intensité actuelle du mouvement syndical en Belgique.
Tous les grands syndicats de Belgique montrent actuellement une activité sociale telle que jamais jusqu'ici on n'avait assisté à rien de pareil.
L'énorme syndicat des (Uhardeurs socialistes d'Anvers compte, paraît-il, 12 ou 14,000 membres; c'est la plus nombreuse des associations ouvrières. Il a d'ailleurs des rivaux au port d'Anvers, la Ligne impartiale (onpartijdige Bond), naguère aussi puissante que lui, les débardeurs catholiques « de Vrede », les libéraux de « Help U zelve », enfin la fédérât io^t du travail libre qu'on tente d'organiser.
La puissante lédératioii des syndicats socialistes de Garni ne peut être ignorée, pas plus que ses membres : la Fraternelle des
Tisserands, ce doyen de tons les S3nidicats belges, créée il y aura bientôt BO ans et qui compte encore 2000 membres ; — les trois syfidicats des métallurgistes (14B0 membres), des fleurs de coto7i (1860 membres) et des fileurs de lin (2400 dont 2/3 de femmes) ayant chacun leur secrétaire permanent, fonctionnaire rétribué qui peut se consacrer tout entier au syndicat ; — celui des débardeurs socialistes (1400 membres) qui a des employés et un matériel considérable pour le déchargement des navires ; — et celui des ciga' riers avec son intéressant atelier de chômage payant annuellement 16^000 fr. de salaires.
La Nouvelle Union verrière de Lodelinsarty par ses procédés de propagande américaine, a groupé dans le seul arrondissement de Charleroi 6,000 ou 7,000 verriers, presque l'unanimité des ouvriers du métier. Elle vient de sommer les patrons d'avoir à n'employer plus que des syndiqués, prétention qui a naturellement déchaîné la grève.
Il faut signaler aussi le trio bruxellois si intéressant des Jrow^'îer^, des chapeliei's et des (^awfie^'s, travailleurs spécialistes qui dominent le marché du travail dans leur métier, et imposent leurs conditions aux patrons qui ne parviennent pas à s'arracher complètement à leur puissance. Les diamantaires anversois ont formé un syndicat du même genre qui lutte actuellement pour obtenir la journée de huit heures.
Les trois fédérations neutres de la laine dans la vallée de la Vesdre, les tissera^ids, les fileurs de laine peignée et les fileurs de laine cardée, essaient de bouleverser l'organisation traditionnelle des ouvriers ve^'viétois, toujours groupés jusqu'ici en associations par établissement, clubs temporaires où on pérore beaucoup en temps de grève, mais où on n'accumule aucune réserve en temps de paix. Il est regrettable que ces organisations si intéressantes no soient pas représentées à l'exposition de Paris. On n'y trouve pas trace non plus, ni du parti ouvrier libéral qui compte cependant des syndicats dans bien des villes, ni des autres syndicats groupés dans la ligue démocratique catholique, ni des grandes fédérations professionnelles.
La puissante fédération 'ïuitionale des métallurgistes belges s'étend sur le pays entier, et connaît les formes d'organisation que préfère chacune des races du j)ays : ici les grandes associations simples et unitaires des tlaniands, les AnvtTsois et les Gantois ayant 1400 membres dans un seul groupe uni ;
là les clubs par établissement, tels qu'ils existent clans le pays de Charleroi, et souvent dans le pays wallon ; ailleurs les grands syndicats aux noms pompeux, mais aux cadres mal remplis ; à Bruxelles enfin, cette multitude de syndicats minuscules groupant séparément, à la mode française, toutes les subdivisions du métier, les hrjoutiers, les chaudronniers en cuivre, les ciseleurs, les conducteurs d'automolnles^ les doreurs ornemanistes et chimiques, les doreurs sur bois, les Hectriciens, les facteurs en insti'ximents de musique, les garnisseurs en équipage, les manoeuvres, les mécaniciens et autres métallurgistes, les monteurs en bronze, les mouleiirs en brmize, les tourneurs en bronze, les motdeurs de fer, les plombiers-zingueurs, les polisseur s-brimisseur s, les repousseurs en bronze^ les serruriers-poêliers et ferronniers et les towmeurs-raboteurs groupant en 20 syndicats, les uns dans la fédération, les autres en dehors d'elle, un nombre d'ouvriers inférieur probablement au total de l'unique sjmdicat des Anversois ou des Gantois.
La ligue typographique neutre n'est représentée par aucune de ses innombrables sections, pas même par Vassociatiœi libre des compositeurs typographes de Bruxelles avec ses 1600 membres. La fédération du livre de Bruxelles, avec 11 S3nidicats affiliés, ne l'est pas davantage.
La fédération des tisserands chrétiens, celle des ouvriers du textile chrétiens n'ont rien exposé non plus, et cependant il eut été intéressant d'apprendre comment ils sont parvenus à recruter des membres dévoués, à former des syndicats à Sleydinge, à Wetteren, à Ardoye, à Thielt et dans bien d'autres petites localités.
Pendant longtemps, la fédé^-ation des mineurs avait semblé dissoute : quelques syndicats existaient encore sur le papier, mais ne constituaient plus une puissance. Maintenant c'est de nouveau parmi eux que le mouvement syndical se manifeste avec le plus d' intensité : il ne se passe par de mois sans qu'on ne voie surgir du sol, s'organiser et se développer l'une ou l'autre société telle que les Frères réunis, les Mineurs rentiers, la Revanche des mineurs, VEsj)oir des mineurs, le Réveil des mineurs. C'est dans une autre fédération que se groupent les Francs mineurs, les Mineurs Sainte Barbe. Le mouvement n'a jamais eu l'intensité d'aujourd'hui et il ne s'arrêtera probablement pas avant qu'une organisation sérieuse n'ait été donnée aux 120,000 mineurs belges. Déjà aujourd'hui il y a 2U,000 syndiqués dans la Fédération des mineurs.
II existe d'autres fédérations encore,la fédération de la pierre , la fédération du bâtiment, Ia fédération des boîilangers, des cordonniers, des débardeurs, de la gobeleterie.
Partout même s'esquissent des fédérations internationales.
Ici c'est la fédéi'ation infemationale dti tabac ; là c'est V Union univei'seHe des gantiers ; là ce sont les débardeurs qui s'entendent avec la Dok-warf-and river side tvorkers union. Ailleurs les oxivrieis du textile socialistes se réimissent en congrès avec les syndicats anglais^ allemands, français et autrichiens, tandis que les ouvriers chrétiens s'unissent Rvec leurs frères d'Allemagne et de Hollande. On voit agssi la Ligue tgpographigue adhérant au secrétariat universel des typographes.
Tout ce mouvement est encouragé, dirigé, par les deux grandes fédérations, la ligue démocratique catholique avec ses 100,000 membres, avec son millier de syndicats, mutualités, cercles, patronages et coopératives, et la commission syndicale du parti ouvrier, encore jeune, mais organisant chaque année son congrès syndical, auquel apparaissent des syndicats neutres.
Et partout surgit la presse S3nidicale, ignorée complètement en dehors du cercle très restreint de ceux qui s'occupent de ce mouvement syndical. Déjà dix-neuf organes sjmdicaux spéciaux paraissent pour la classe ouvrière et sans cesse il s'en crée de nouveaux.
Tout ce mouvement ouvrier, libre et indépendant, actuellement si intense et qui agit si fortement sur la classe ouvrière, méritait d'être signalé, car il est un des éléments importants de l'organisation sociale belge.
De l'autre côté, tout aussi fortement organisées et, aussi peu avides d'attirer l'attention, se trouvent d'innombrables associations patronales. Celles-ci s'occupent notamment de contrôler l'application ries tarifs, désireuses non seulement d'empêcher (lue, par des hausses inconsidérées de salaires, le sort de toute l'industrie ne devienne précaire, mais aussi d'obtenir que (les salaires trop bas disparaissent pour empê(!her (juo les patrons n(î se fassent une concun*ence désastnmse et (jue les ouvriers, pous- 8(»s à bout, no soient excités à des luttes parti(îuli('M*(\s (jui dî'g('nèrent facilement en conflits g('néraux. Telle autre va phis loin, fait un devoir à ses membres de rési.ster à toute (Umiande d(»s ouvriers conti'aire aux (îonventions conclues entre les patrons, et indemnise largem(^nt des pertes (jutî la ^n»vp peut occasionner. Telle autre encore oppose la solidarité patmnale à la
solidarité ouvrière et répond en cas de besoin à la grève par le lock-ont. Chaque ville connaît ces conflits. En ces dernières années, Gand en a eu des trois types : les filateurs de coton, les filateurs de lin, les patrons constructeurs de machines et la chambre syndicale des entrepreneurs ont eu à soutenir des luttes de ce genre.
D'autres associations patronales ont un caractère plutôt commercial que social. Elles s'occupent de limiter et d'organiser la concurrence, de répaitir les commandes, de fixer les prix et de décréter les hausses et les baisses des produits. Leur action ne nécessite aucune publicité. %
Au reste toutes s'entendent facilement pour organiser la résistance aux projets de lois et règlements qu'elles jugent contraires aux intérêts généraux du pays. Diverses d'entre elles ont constitué à Bruxelles un Comité central du travail industriel qui édite un excellent bulletin paraissant deux fois par mois. Ses 'fascicules scrutent méticuleusement tout projet de loi relatif aux relations du capital et du travail, et combattent énergiquement tout ce qu'ils trouvent contraire aux intérêts de l'industrie. Qui ne se souvient encore de la campagne menée il y a quelques années contre le nouveau ministère de l'Industrie et du Travail? Chaque semaine, on déposait sur le bureau des Chambres et on faisait connaîti'e au public l'une ou l'autre requête ou protestation de V Union d^^s Charbonnages, Mines et Usines métallurgiques de la province de Liège, de V Association honiïlère du Couchant de Mons, du Cercle C07nmei'cial et industriel de Gand, de Y Association de^ Maîtres de Forges de Charleroi, de V Association des MaUreS'Veiriei's, de la Cliamhre de commerce de Verviers, de Y Association charbœmin'e des Bassms de Charleroi et de la Basse Sambre, et de bien d'autres associations encore.
Beaucoup d'autres fédérations patronales locales existent aussi: Tune des plus puissantes est l'Union syndicale de Bruxelles qui compte -i8 groupes patronaux des diverses industries.
Tandis que patrons et ouvriers s'organisent ainsi, les employés ne négligent pas non plus la défense de leurs intérêts professionnels et forment des unions nombreuses et puissantes. Mais comme les conflits collectifs sont rares, ils ne prennent généralement pas ime forme bien militante. On s'y occupe surtout de mutualité, de cours professioimels et de placement.
Les employés chrétiens se groupent dans le grand Syndicat
gmvral des employer^, voyageurSj commerçants et patrons qui a des sections dans presque toutes les villes du pays ; ceux à tendances plus militantes et plus avancées, dans la douzaine de syndicats qui constituent la Ligue nationale des einployés. En dehors de ces deux groupements, il y a beaucoup d'associations, mais presque toujours ce sont plutôt des mutualités que des syndicats.
Parmi les employés, les associations professionnelles sont souvent des associations mixtes groupant à la fois les patrons et les employés. Pour les ouvriers et les industriels, les syndicats mixtes sont au contraire très rares. Sans doute, il y a un grand nombre de patronages, de mutualités, de cercles ouvriers ou autres qui renferment à la fois des patrons et des ouvriers, mais ils ne s'occupent guère d'intérêts professionnels. Comme vrais syndicats mixtes, on ne rencontre que deux ou trois Unions professionnelles d'imprimeurs et typographes, patronnées par les patrons et en hostilité plus ou moins ouverte avec la Ligue typographique: la Oilde de V imprimerie d'AnwerSj Y Unimi des imjnimeurs en voie de constitution à Bruxelles. Certaines associations de mineurs et d'autres métiers ont aussi un caractère plus ou moins mixte par l'admission de membres protecteurs appartenant généralement à la classe des patrons. Enfin on rencontre encore des syndicats mixtes dans certaines Gildes des Arts et Métiers de quelques petites villes flamandes, notamment à Iseghem où le système fonctionne au contentemcmt général des intéressés.
Complètement en dehors du domaine des grèves et du chômage, les commerçants eux-mêmes ont formé un grand nombre de vastes associations professionnelles, les unes neutres ou mieux constituant par elles-mêmes un parti politique nouveau, les autres formées dans le sein des fédérations politiques, pour la défense des intérêts professionnels généraux des commerçants. D'autres groupes, abandonnant les grandes controverses générales sur l'organisation sociale et politique, s'occu[)ent d'œuvres pratiques : d'organiser l'achat en commun, do limiter les conditions de la concurrence, de fond«»r des mac^asins généraux, d'organiser des ateliei-s communs, de déposer des marques de fabrique. A cet égard certaines associations ont beaucoup fait déjà, et leur activité augmente encore au fur et à mesure que la personnification civile qui leur est enfin accordée produit mieux ses effets. Les tapissiei-s, les ébénistes et les fabricants de limo-
nades gazeuses de Gand, les coiffeurs et les maréchaux- ferrants de Bruxelles ont été les premiers à user de la loi dans le sens de la défense des intérêts spéciaux du commerce.
La loi du 31 mars 1898 a, en effet, accordé la reconnaissance légale aux unions professionnelles, mais elle a soumis l'octroi de cette faveur à diverses conditions.
Dans le sens légal r« union professionnelle » est une association formée exclusix^enient pour l'étude, la protection et le développement de leurs intérêts professionnels entre personnes exerçant dans Tindustrie, le commerce, l'agriculture ou les professions libérales à but lucratif, soit la même profession ou des professions similaires, soit le même métier ou des métiers qui concourent à la fabrication des mêmes produits. Les unions ne peuvent exercer elles-mêmes ni profession ni métier, elles peuvent néanmoins faire :
lo les conventions, notamment les achats et les ventes, nécessaires au fonctionnement de leurs ateliers d'apprentissage ;
2" les achats pour la revente à leurs membres de matières premières, semences, engrais, bestiaux, machines et autres instruments et généralement de tous objets propres à l'exercice de la profession ou du métier de ces membres ;
3<> les achats des produits de la profession ou du métier do leurs membres et la revente de ces mêmes objets ;
i^ toutes opérations de commission pour leurs membres relatives aux actes prévus aux 2» et 3" du présent article ;
6<> les achats de bestiaux, machines et autres instruments et généralement de tous objets destinés à rester la propriété de l'union pour être mis à l'usage de ses membres par location ou autrement « en vue de l'exercice de leur profession ou de leur métier ».
Les conditions auxquelles l'octroi de la personnification civile était soumis ont décidé peu de syndicats ouvriers à solliciter cette faveur : après 24 mois d'enregistrement, il n'y a encore que 8 petits syndicats ouvriers (dont 5 antisocialistes de Gand) qui se soient décidés à se faire reconnaître. Les syndicats patronaux ont montré moins d'empressement encore : cinq seulement sont reconnus et appartiennent tous au commerce ou à la petite industrie commerçante. Trois syndicats d'employés ont aussi suivi la même voie. Un peu plus nombreux sont les syndicats des
professions libérales : ils sont au nombre de quinze. Mais ce sont toutes ou presque toutes des unions professionnelles de pharmaciens, surtout séduites par la possibilité de posséder une marque de commerce commune.
Cest surtout dans l'agriculture que la loi a eu du succès : sur 178 unions reconnues en deux ans, 147 sont des syndicats agricoles, des S3nidicat8 d'élevage, des sjmdicats d'apiculteurs, etc. ! On reparlera de ces unions dans la classe des associations rurales.