CHAPITRE XIII. il
Cet essai de lyrisme unique , grâce à Dieu ! du législateur du Pâmasse , n'est pas bon , c'est trop vrai ; mais M. Hugo est peut-être un peu bien sévère quand il déclare que Namur ne méritait pas d'inspirer mieux que cette poésie ajoutée à la vieille chanson du roi de Sardaigne. Il ne faut pas oublier, dans ces souvenirs mêlés , la mystérieuse blessure que recul mon oncle Toby^ hors la porte Saint-Nicolas , et qui intriguait tant la belle veuve. Enfin , ce nom et cet aspect de Sambreet-Meuse m'exaltent, je l'avoue , et, bien que j'en aie , je ne puis échapper à l'hallucination qui me montre sur ces bords arides les panaches de crin rouge des cohortes républicaines, et fait passer devant mes yeux les grandes ombres*des Moreau , des Joubert , des Desaix , des Hoche !
Toujours est-il que le confluent de la Sambre et de la Meuse, vu de Fangle aigu formé par la pointe de la citadelle, présente un spectacle admirable. Je ne vous dirai pas les bastions ni les courtines de la citadelle ; s'il se trouve parmi mes lecteurs des officiers du génie, ils en verront bien plus en une demi-minute que je ne pourrais leur en expliquer en une demi-page. Quant aux autres , je leur conseillerai toujours une visite à l'œuvre de Yauban , comme une excellente préparation hygiénique à l'excellent dîner qui les attend dans les confortables hôtelleries de la bonne ville de Namur.
Cette bonne ville, à défaut de grandes curiosités, a l'avantage d'être vile vue , ce qui est quelquefois précieux pour le touriste, homme moins pressé souvent de jouir que d'avoir joui. Elle a toutefois des églises recommandables , entre autres une cathédrale , bâtie en très-petit sur le modèle de Saint-Pierre de Rome. Cette métropole contient le plus beau Van Dyck que je connaisse : c'est un Christ en croix , avec une Madeleine agenouillée aux pieds de son divin Sauveur. Je veux bien qu'elle soit repentie. Son beau visage noyé dan» les larmes en témoigne ; mais cette belle robe de satin, comme en peignaient Netscher et Miéris, suscite le péché partout
ses plis, et la courbure de ce corps, pétri des mains de l'amour même, est encore bien autrement séduisante que les bouillons mordorés de cette belle robe. Il y a aussi, à la cathédrale, un tableau de Corneille Schut, et plusieurs toiles intéressantes, en ce qu'elles furent l'œuvre du jésuite Nicolaï , élève de Rubens , élève distingué , mais qui durcit et rembrunit la manière de son maître. Une Adoration des bergers et une Ado^ ration des mages , un peu poussées à l'ascétisme , qui n'est pourtant pas le défaut capital des disciples de Loyola , sont les meilleures d'entre les six toiles que ce jésuite artiste fit pour la cathédrale de Namur. C'est derrière le maître autel de cette église qu'avec une émotion philosophique on lit l'épitaphe du grand bâtard de Philippe II , sur la plaque tumulaire plus que modeste que lui fit ériger Alexandre Farnèse , son successeur dans le gouvernement général des Pays-Bas.
L'ancienne église des jésuites, aujourd'hui de Saint-Loup, est toute revêtue de marbre noir k l'intérieur. Le travail de la voûte en est magnifique , et l'oîi dit qu'il fut l'ouvrage d'un seul homme. On y voit de très-beaux confessionnaux en bois sculpté, et un maître autel en bois peint, qui fait illusion à distance et qu'on prendrait pour un pur marbre de Carrare. Tel devait-il être en effet; mais l'homme propose et Dieu dispose. Dieu se souciait peu d'être honoré à Namur sur un autel de marbre blanc , car voici ce qui arriva ; je conte l'histoire comme elle m'a été narrée par le sacristain ;
L'autel , commandé à un marbrier de Gênes , avait été , voilà plus de cent ans en çà , chargé sur un navire qui devait le rendre à destination par la Meuse, mais qui, passant devant Calais , s'échoua sur nos dunes. Le droit d^auhaine y si bien stigmatisé -par Sterne, avait alors force de loi sur nos parages. Le dépôt du navire belge fut considéré comme épave par le chapitre de Notre-Dame de Calais , qui se l'attribua malgré les instantes réclamations des jésuites de Namur, lesquels en furent réduits à faire confectionner, sur