CHAPITRE XV
les chanoines de Courtrai allaient jusqu'à Tinsolence. Ils s'écrièrent que la contenance du Sauveur était tout à fait dépourvue de dignité ; qu'il ressemblait à un portefaix ; que toutes les figures faisaient l'efiet de masques , et enfin, prétendant que le peintre n'était qu'un barbouilleur , ils lui tournèrent le dos et partirent. On lui permit cependant de placer le tableau sur l'autel, et , après l'avoir fait poser, il se rendit chez plusieurs des chanoines , priant chacun d'eux de lui faire la faveur d'aller le contempler; cette modeste prière ne valut à Van Dyck que plus d'outrages, et il fut plusieurs jours dans la ville sans pouvoir obtenir aucun payement. Il reçut à la fin son salaire ; mais on le lui remit de si mauvaise grâce, qu'il partit plus mortifié et plus abattu qu'auparavant.
A son retour d'Anvers, il résolut de tenir cette affaire cachée ; mais des circonstances imprévues vinrent bientôt la révéler. Quelques personnes d'un goût reconnu , en visitant la ville de Courtrai , virent le tableau et en firent de grands éloges. Beaucoup d'artistes et de connaisseurs l'allèrent voir et affirmèrent que c'était une œuvre extraordinaire pour un homme si jeune encore. Les rôles changèrent tout k coup; les calomniateurs de Van Dyck se virent chargés de tout le décri public, et, pour réparer leur faute, ils prirent le parti de commander au peintre deux nouveaux tableaux : mais Van Dyck leur gardait, rancune, et, en réponse à leur demande, il leur fit dire qu'il y avait assez de barbouilleurs k Courtrai sans en faire venir d'Anvers.
Déjà, à Anvers même , Van Dyck n'avait pas été très-heureux avec les chanoines de Saint-Augustin (voyez le chapitre Anvers et le paragraphe sur cette église). Il avait exécuté pour le maltre-autel de ce temple le saint Augustin en extase qu'on y voit soutenu par deux anges, les yeux dirigés sur le Sauveur, qui, du haut d'un nuage et entouré de chérubins, s'apprête à le recevoir. Le iaint avait une robe
claire qui faisait le meilleur effet , car elle formait le centre de la masse lumineuse du tableau. Le chapitre ne voulut point de cette robe, et il exigea que le saint fût habillé à l'ordonnance, c'est-à-dire de couleur sombre, ce qui éteignit tout et rompit l'heureuse harmonie des nuances. Aussi le tableau m'a-t-il paru médiocre, et sir Josué Reynolds , une grande autorité, est pleinement de cet avis.
Gourtrai, naguère encore, brillait par sa physionomie gothique et par ses grandes fêtes, où figuraient noblement ses sociétés de rhétorique , ses arquebusiers avec leur fou célèbre (den Zor van den Bosch), ses brillants chevaliers de Saint- Georges, avec leur char pavoisé. Mais aujourd'hui Gourtrai a changé de figure ; ce n'est plus cette patriarcale cité , cette ménagère flamande modestement assise aux bords de la Lys, occupée à filer son lin , à tisser ses toiles. Gourtrai a combié ses fossés et bâti une nouvelle ville à côté de la ville ancienne; il a fait une façade moderne à ses halles gothiques; il a badigeonné à neuf les ogives de sa mairie et éclairé ses rues au gaz.
Mais, du moins, Gourtrai est resté blanchisseur et fileur de lins , tisseur de toiles. G'est sa grande industrie, et aussi sa richesse, que rien ne lui peut enlever.
Les eaux de la Lys qui traverse Gourtrai possèdent des propriétés très-favorables au rouissage , et les tiges qui ont séjourné dans ce fameux cours d'eau donnent une fibre trèssupérieure à ce qui a été roui ailleurs. Gomme Gourtrai est le centre des opérations, tout le hn roui dans la Lys se nomme lin de Gourtrai , en quelque lieu qu'il ait poussé. Depuis mai jusqu'en septembre , tout autour de cette ville , la rivière est remplie de boîtes en bois contenant des tiges de lin. Il paraît que les habitants ne se plaignent point de ce voisinage, peu agréable cependant, sinon dangereux; sans doute le profit de l'opération compense à leurs yeux les in- •convénients; peut-être aussi le lin roui dans cette rivière