CHAPITRE V. 5i
fait, par cette illustre et vivante réminiscence de temps déjà si loin de nous.
t. Hdtel de Yille. ~ I^ésciide. — Place de mètel-de-Vllle* aialsons célèbreM.
n y a en Europe des places beaucoup plus vastes que celle de l'hôtel de ville de Bruxelles ; mais aucune ne joint à autant d'élégance un aussi surprenant cachet de vétusté. C'est à se croire soudain transporté au temps de Charles le Téméraire , ou au moins de Farnèse et de Marguerite de Parme. L'impression est saisissante, et l'examen prolongé ne fait que ratifier et accroître encore l'admiration première. La forme de la place est un parallélogramme : l'hôtel de ville occupe à peu près la moitié de l'un des deux grands côtés.
C'est là que Charles-Quint abdiqua. Ce prodigieux édifice fut fondé en 1402, et orné de la tour actuelle en 1444. L'architecte Van Ruysbroek, après avoir juré solennellement, selon la coutume, de n'employer que des matériaux de premier choix , pour que l'ouvrage fût durable , éleva jusqu'à. 106 mètres cette flèche hardie et colossale, d'une grâce et d'une délicatesse ravissantes. Il en couronna le faite aérien d'un groupe gigantesque en cuivre doré, représentant saint Michel vainqueur du dragon.
La seconde aile ne fut construite que plus tard, à la fin du XV* siècle. Soit que les matériaux aient manqué , soit que l'artiste chargé de compléter le monument n'ait pas bien calculé ses dimensions, cette aile n'est pas égale à l'autre, en sorte que la tour n'occupe pas tout à fait le milieu de l'édifice. Deux clochetons harmonies à ceux qui, soutenant la tour,, vont s'élevant et s' amincissant avec elle , flanquent les deux extrémités de l'hôtel , dont le toit aigu en ardoises donne ouverture à quatre rangées d'élégantes mansardes. Cet ornement si simple produit un admirable effet : c'est la poésie de la lucarne élevée à la quatrième puissance»
Les légendes abondent , comme on le pense bien, sur ce chef-d'œuvre de bon goût et de diflicullé vaincue. En voici une toute neuve , c'est-à-dire très-peu connue, que notre très-ingënieux et très-spirituel confrère , Gérard de Nerval , a eu dernièrement l'occasion de conter , dit-il , à un illustre poète , en face même de la belle conception de Ruysbroek. m L'architecte qui construisit cet hôtel de ville eut le désagrément d'abord de ne pouvoir accomplir son œuvre. L'aile gauche, établie sur un terrain peu solide , s'écroula tout entière. On pensa qu'il s'agissait d'un terrain marneux et on planta des pilotis : la construction s'effondra une seconde fois , laissant paraître un vaste abîme. On crut qu'il y avait là d'anciennes carrières , et l'on y versa des tombereaux de gravois ; mais plus on en versait, plus le trou devenait profond. Enfin, le malheureux architecte fut contraint de se donner au diable. Dès lors, les constructions s'élevèrent avec facilité. Il mourut le jour même où l'on posait le bouquet sur le toit achevé, et l'on n'apprit qu'alors le fatal secret. L'archevêque de Malines fut appelé pour bénir l'édifice. Un craquement soudain se déclara dans les murs, et tout rentra bien tôt dans le troisième dessous. On aspergea le gouffre d'eau bénite; des ouvriers munis de scapulaires osèrent y descendre , et dans le fond on trouva une tête colossale en bronze qui portait des traces de dorures. C'était , selon les uns, une tête antique de Jupiter Ammon, selon d'autres , le buste officiel de Satan. Cette même tête a été appliquée depuis sur les épaules du Maudit que transperce la lame de saint Michel sur la flèche du monument. On redore maintenant ce groupe magnifique, qui s'aperçoit dans un rayon de six lieues. J'ignore si les ouvriers qui restaurent la tête du diable sont munis de scapulaires. »
Cette fort merveilleuse et sans nul doute aussi fort véridique tradition s'appliquerait, comme l'on voit, non à Ruysbroek , mais au premier architecte qui jeta en 1402 les fon-