CHAPITRE V. 6i
s'y fait servir à la fois un litre de faro , deux scholes (espèce de poisson desséché et faisandé), trois mesures de caracoles (escargots cuits), et dévore tout cela au son d*un orgue de Barbarie ou d'une clarinette aveugle...; car, sachez-le bien, cette ville-là est gourmande des oreilles autant que de Festomac; de sorte que, si elle se cramponne obstinément à ses vieilles mœurs, elle tient davantage encore à sa grande harmonie et à ses quatre repas par jjour.... Son épée de Damoclès , c'est cette horrible pensée qu'on peut venir, d'un jour à l'autre , lui proposer en bon français de porter des bottes vernies et de dîner à cinq heures. Voilà ce qu'on pourrait appeler le Bruxelles fossile. »
Quant à l'autre Bruxelles, c'est un dandy révolutionnaire qui renie son passé brabançon et dont l'idée fixe , tout au rebours de son vi^ux voisin , est de se franciser le plus possible , sinon politiquement , du moins d'écorce et de langage. « Ah! s'il ne fallait pour cela, dit M. Henri Bruneel, que courir le long de la Senne avec des cailloux dans la bouche ! » Ce Bruxelles , du reste en voie de grand progrès , manque d'originahté. Il commence à parler assez correctement, quoique rudement , notre langue , et il n'y a plus que les cochers de fiacre qui vous disent : Monsieur ^ veux-tu un vizilarUe pour aller à la Ferte^ Allée?
•• ville hante. — ipalals de la Matlon.
Voyons la haute ville où conduit la fameuse rue de la Montagne-de-la-Cour, la plus commerciale et la plus animée de la cité brabançonne. Ce quartier haut , habité par l'aristocratie nobiliaire et par tout le monde officiel, a été construit tout d'une pièce , sur un seul plan , vers la fin du xviii* siècle, par l'architecte Guymard. Il réunit et fait converger vers le Parc , où nous monterons tout à l'heure , le palais du roi , celui du prince d'Orange , le Corps législatif, les ministères, les ambassades et la plupart des grandes administrations pu-
bliques. On ne saurait disconvenir que ce quartier ne soit fort beau et de beaucoup plus agréable et plus salubre à habiter que les régions plus pittoresques , il est vrai , mais tortueuses et humides de la basse ville. Il est, du reste, plus imposant comme ligne que comme décor architectural. Les édifices publics, ministères, Corps législatif, s'y distinguent h peine des hôtels privés. Mais le Parc, qui en occupe le centre et le sommet, lui donne une physionomie riante qui en rachète la trop grande simplicité.
Le palais du roi n'a de vraiment remarquable qu'une sobriété d'ornementation^ tranchons le mot, une nudité absolument inadmissible. On en peut dire autant de celui que l'on continue à nommer le palais du prince d'Orange , construction k l'italienne que décorait jadis un mobilier somptueux , et dont on se sert aujourd'hui comme bazar philanthropique et local pour fêtes dansantes et concerts au profit des pauvres.
Le palais de la Nation , ou Corps législatif, brille absolument par la même austérité Spartiate. Les salles des séances publiques, très-petites, du reste proportionnées au nombre des législateurs , ne contiennent ni un tableau , ni un buste, ni une dorure. Tel en était du moins l'aspect la dernière fois que je les ai visitées. La salle du sénat est encore plus simple que celle des représentants. Une table oblongue chargée d'un tapis de drap vert et des sièges assortis en forment tout l'ameublement; on n'y trouve point de tribune. Dans une salle de conférences, j'ai vu seulement, pour tout ornement, deux lithographies représentant l'entrée à Bruxelles et la prestation de serment du roi Léopold , ce monarque qui donne au monde l'extraordinaire et noble exemple d'un souverain plus libéral que ses sujets , qui devance l'opinion publique au lieu de la retarder. Peut-être bien , à ce titre , mériterait-il autre chose qu'une simple lithographie , dans le pays de la peinture. La modestie est une vertu hautement