CHAPITRE V
fait, le chef de Técole flamande ; il en est, au contraire, la dernière expression , l'héritier universel. Sa gloire est de l'avoir incarnée en lui. Après lui , il n'y a plus rien. Il a dévoré l'héritage.
Les chefs de la première période de l'art flamand, Hemmling et Van Eyck , manquent complètement à la collection de Bruxelles. Mais un très-beau Jean de Mabeuse (le Christ et la Madeleine chez Simon), et deux précieux volets du vieil Hemskerk , y représentent cette époque.
La seconde période est beaucoup plus riche. Van Orley , avec un beau Christ mort qui rappelle l'austérité du Pérugin et de la première manière de Raphaël ; Michel Coxiie , avec une Cène; Franz Floris, avec un Jugement dernier; Otto Venius , avec cinq ou six tableaux des plus importants , notamment un Christ au tombeau d'une composition puissante et d'une touche vigoureuse , portent avec honneur l'étendard un peu mixte de la peinture flamande au xvi* siècle.
Vient enfin Rubens, avec sept vastes toiles dont la plupart, malheureusement , faites au point de vue de Toptique des églises, perdent grandement au contact immédiat du spectateur. Il en est trois pourtant , Saint François sauvant te monde, tableau allégorique où l'on voit le Christ prêt à lancer ses foudres sur le globe qu'étreint un énorme serpent et que le bienheureux couvre de son corps , une Assomption et un Couronnement de la Vierge, qui replacent , cette dernière surtout, le grand peintre k son rang supérieur dans l'art.
Van Dyck n'a au musée de Bruxelles que des tableaux de moyenne ou de petite dimension : le portrait d'un bourgmestre, un petit Christ en croix, un Silène ivre soutenu par une Bacchante et un berger, et un Martyre de saint Pierre, qui réunissent toutes les qualités de ce maître , coloris, force, puissance d'observation, dignité.
Mais, si mon opinion peut avoir quelque poids, ce n'est ici ni à Rubens ni à Van Dyck que je décernerai la palme; c'est
à Jacques Jordaens, l'élève du premier et l'inférieur du second. Il n'a pourtant que deux tableaux : un Miracle de saint Martin guérissant un possédé , très-grande toile k dix ou douze personnages, et r Automne, beaucoup plus petite. Les deux principaux personnages de ce dernier et admirable Chef-d'œuvre sont un Silène ivre et une Bacchante nue , au milieu de toutes les vermeilles productions de fructidor. On dit que Jordaens n'a jamais rien fait de mieux que ce tableau dit de l'Automne. Je n'ai pas de peine à le croire. C'est une oeuvre merveilleuse. Ce n'est pas avec des couleurs que peint ce grand artiste, c'est avec du feu. Il a outrepassé la furie de son maître. Le plus souvent, c'est un écueil; il fait rouge et tombe dans la mélodramanie pittoresque. Mais ici , soit par la nature du sujet, soit que cette fougue se soit trouvée pondérée et restreinte dans les justes limites qui séparent le sublime du maniérisme dans la force, Jordaens s'élève k la plus grande hauteur, et il est le roi du musée.
Crayer brille par le nombre ( il a quatorze toiles au musée de Bruxelles ), et aussi par la qualité de plusieurs de ces grandes compositions au bas desquelles on se laisse toujours aller k chercher la signature de Rubens. Une Pêche miraculeuse, une Assomption de sainte Catherine, et surtout un Christ mort, devant lequel on voit agenouillées deux personnes de qualité, homme et femme, sont les plus éminentes, et suffiraient k assigner k ce maître, si peu apprécié et même si peu connu de nous, la grande place qu'il mérite d'occuper dans l'histoire de la peinture flamande.
Il y a Ik aussi un magnifique portrait de Rembrandt daté et signé, et qui n'a pas besoin de ce certificat, et un trèsbeau Ferdinand Bol , l'un des trois grands élèves du maître de Harlem (Eeckhout, Flinck, Ferdinand Bol) : c'est un saint ou un sorcier étudiant , dans une de ces obscurités visibles qu'excelle k rendre si poétiquement cette école, entre une sphère terrestre et une tête de mort. Un Siège de Tournay,