CHAPITRE Yll
voulait conserver à tout prix sa position sur le plateau qui faisait tout à la fois son extrême péril et sa force. €e ne fut c[n' après la bataille définitivement gagnée qu'il se décida à donner un ordre agressif, et, lançant ses soldats dans la plaine, se porta à la Belle - Alliance à la rencontre de Blucher,
Mon guide Jean-Jacques Pirson m'explique chacuee des {^ases de la bataille avec beaucoup de netteté. D est superflu de reproduire les iiràicatiosES qu'il me donne , quoique souvent pleines d'intérêt et ne concordant pas toujours avec les relations écrites; car elles ont besoin , pour être bien comprises , de se coffl^léler par la vue des lieux mêmes.
y. Vonèlire» souvenlni. — Résultet le pins elalr de eeUe tonnellerie* — ^phiode de te eanipasne d'Anvers, en 19S9. — lies rci^pefl de te liairtilg.
Après la bataille , il fut employé à enterrer et k brûler les morts ; car les pioches et les fossoyeurs manquant pour Finhumation de quarante mille cadavres , force fut bien de recourir au procédé des anciens, et de consumer par centaines les morts sur d'immenses bûchers formés en toute hâte d'arbres que l'on allait couper dans la forêt de Soignes, ou dans le bois aujourd'hui défriché qui avoisinait le château et la métairie d'Ougoumont. Qu'on se représente, si Ton peut, ce feu sinistre, celte fumée nauséabonde plus épouvantable cent fois que les nuages de poudres et les lueurs homicides de la bataille ! Le pays fut en danger de peste. Il fut totalement dévasté par cette guerre de trois jours, qui lui valut une misère de dix années. La chapelle d'Ougoumont a été depuis soigneusement rebadigeonnée ; mais les murs de la ferme sont restés troués de balles , déchiquetés par les boulets et l'incendie.
« Mais, dis-je à Pirson, les dépouilles des morts que vous enterriez vous indemnisèrent dn moins de vos fatigues et de vos pertes î
— Oh! monsieur, me dît-il, il y avait certainement de quoi faire une fortune sur le champ de bataille. La plupart des officiers avaient des bourses pleines d*or , et puis leurs épaulettes, leurs montres, que sais-je enfin?... Il s'agissait bien de cela!... Je vous jure que, pour ma part, je ne songeais guère à retourner les poches de ceux que j'enterrais. J'avais mes habits rouges de sang, le cœur soulevé d'horreur et de dégoût; je mourais de faim et de fatigue, car ni pour or ni pour argent on n'aurait pu, les premiers jours , trouver une bouchée de pain , tant les armées avaient affamé le pays. D'ailleurs, les trois quarts et demi des paysans s'étaient sauvés ; les boulangers ne cuisaient plus crainte de pillage , et les alliés ne s'informaient pas si ceux d'entre nous qui s'étaient laissé prendre pour la corvée avaient ou non le ventre vide. Et puis enfin les Prussiens étaient toujours sur notre dos, et tiraient sans miséricorde sur ceux des paysans qu'ils voyaient ramasser quelque chose sur le champ de bataille.
— Vous rappelez-vous, dis-je à Pirson, où vous avez creusé les fosses ?
— Un peu partout, car le terrain disparaissait sous les cadavres. Je ne sais plus au juste où sont les principales.... on a tant remué le terrain depuis !... Cependant on pourrait les reconnaître encore. . . .
— A quel signe?
— Ce n'est pas dans cette saison, mais au temps de la moisson , et, tenez, particulièrement dans ce grand ravin où gisaient des bataillons tout entiers , les épis viennent beaucoup plus beaux et plus drus que partout ailleurs.
— Aujourd'hui encore î
— Certainement. D'ailleurs tout le terrain s'est beaucoup bonifié depuis ce temps-là. Le sol était très-pauvre et ne rendait guère; aujourd'hui les blés y viennent à merveille. Le pays était misérable; il est riche à présent. Mais, ce n'est pas nous autres, paysans, ce sont les fermiers qui en profitent. ••