LA LUTTE CONTRE LES LACS ET LES MARAIS
Défendu contre la mer et contre les rivières, le pays reste exposé aux eaux stagnantes. Les eaux tendent naturellement à se rassembler sur les points les plus bas; parfois aucune pente ne les sollicite plus alors à s'écouler. On trouve une de ces zones basses, sur la lisière orientale de la Plaine maritime, au pied des terrains plus élevés de la Flandre intérieure. Tout y rendait diflicile le dessèchement : l'abondance des eaux qui descendent du haut pays, l'éloignement de la mer, le niveau plus élevé du cordon des dunes. Ce n'est qu'au xviii^ siècle qu'on voit les Français dessécher les marais de Calais et de Saint-Omer. Entre Bergues et Furnes, les Moëres, desséchées en 1617-1624 par Coberghem, puis de nouveau submergées en 1646, disparaissent enfin en 1826. Mais des marais persistent encore près de Ghistelles (au Sud-Ouest de Bruges), puis sur la bordure méridionale de la Flandre zélandaise à Watervliet, à Saint-Laurent, à Lapscheure, enfin sur les terres basses du pays de Waes.
LA LUTTE CONTRE LES EAUX
Mais les eaux stagnantes ont leur domaine le plus vaste en Hollande et en Frise, sur le fond de l'ancienne lagune littorale; elles l'ont même accru, avec le temps, de toutes les excavations d'où l'homme a extrait la tourbe. Avant le xvii^ siècle, la province de Nord-Hollande renfermait de vastes surfaces lacustres : danger permanent, parce que la poussée des vents de tempête forçait les eaux à s'étaler et à gagner du terrain. C'était une nécessité, mais un grave problème, que de faire disparaître ces mers intérieures (meer). Comme elles occupaient des lieux très bas et enfoncés, on ne pouvait espérer qu'elles se videraient d'elles-mêmes. On ne dut songer à les drainer que lorsqu'on fut en possession de moyens puissants pour élever l'eau, et particulièrement de pompes mues par des moulins à vent. Ces opérations de dessèchement représentent donc une phase toute récente de la lutte contre l'eau. Les plus anciennes de ces droogmakerijen datent du XVII 6 siècle, et les plus nombreuses se trouvent dans le Nord-Hollande. La méthode consiste à entourer la surface à dessécher d'une digue de ceinture bordée d'un canal (ringvaarf); on pompe l'eau, qui se déverse dans le canal, puis s'évacue au dehors.
Le premier grand travail de dessèchement fut celui de la Beemstermeer (Nord- Hollande), qui dura de 1608 à 1612, mit en action quarante moulins à vent
et permit de mettre en culture 7 174 hectares de bonnes terres. Ce succès encouragea d'autres entreprises sur la Purmermeer en 1622 (2 680 hectares), sur la Wormermeer en 1625 (1 661 hectares), sur la Heer Hugo Waard en 1631 (.3.337 hectares), sur la Schermermeer en 1631 (4 828 hectares). Plus tard ce fut, en Sud-Hollande, le tour du Zevenhovensche polder en 1809 (1 660 hectares), du Zuidplas polder en 1839 (4 000 hectares), du Prins Alexander polder en 1874(282.5 hectares); dans la province d'Utrecht, le tour du Groot Mijdrechtsche polder en 1877 (1 840 hectares), et, dans le Nord-Hollande, celui de l'Ijploder en 1877 (4 823 hectares). Tous les lacs n'ont pas encore disparu;
FiG. 14. — Le Nord de la Hollande en 1288, d'après de Vries et Blink.
Un bras du Zuiderzee, le Zijpe, traverse complètement la presqu'île. Un autre bras, rij, s'avance très loin vers l'Ouest. De grands lacs [meer] occupent une grande partie du territoire.
BELGIQUE ET PAYS-CAS
il reste encore çà et là de nombreux plas ou fonds de tourbière à dessécher, soit à l'Ouest du Zuiderzee autour de Loosdrecht, de Naarden, de Nieuwkoop et d'Alkmaar, soit à l'Est, en Frise (Sneekermeer, Slotermeer, Tjeukemeer et d'autres) (fig. 14 et Pl. VI, A).
Mais la plus grande entreprise du genre fut le dessèchement de la mer de Haarlem. A l'origine, c'était un groupe de petits lacs provenant de l'exploitation de la tourbe; au début du xv^ siècle, ils s'unirent en une seule nappe d'eau, qui dès lors ne cessa pas de s'agrandir : 3 000 hectares en 1500, 5 600 en 1531, 14 450 en 1647, 15 400 en 1687, 17 775 en 1808. Pendant les tempêtes, l'eau débordait sur les campagnes; on pouvait redouter qu'en se déplaçant elle ne rejoignît le Zuiderzee et n'isolât complètement la presqu'île de Hollande. A plusieurs reprises, on parla du dessèchement au xvii^ et au xviii^ siècle; mais on ne l'entreprit qu'en 1839; il était terminé en 1852. Autour des terrains à dessécher, on construisit une digue circulaire de 59 500 mètres avec un canal de ceinture large de 38 à 45 mètres; sur la digue, on établit trois machines à vapeur, qui mettaient en mouvement vingt-sept pompes, et l'on assécha 18 500 hectares; on créa ainsi un canton nouveau, l'un des plus fertiles du pays (fig. 15).
Ces droogmakerijen constituent peut-être les plus originales des œuvres de l'art humain aux Pays-Bas. L'efîort ne consiste pas seulement à limiter le domaine des eaux, mais encore à les épuiser et à les soulever pour les expulser : travaux énormes, trop lourds pour les particuliers. Aussi est-ce l'État qui en prend la charge; pour la mer de Haarlem, on a dépensé près de 14 millions de florins; or la vente des terrains n'en a rapporté que 8. Les frais d'épuisement restent toujours très élevés; sur ces fonds de meer desséchés, on note les altitudes les plus faibles du pays : 3 m. 26 — A. P. dans le Schermer, 3 m. 80 — A. P. dans le Purmer, 4 m. 15 — A. P. dans le Haarlemmer, 5 m. 61 — A. P. dans le Zuidplas polder. De l'intérieur de la mer de Haarlem, on a l'étrange impression de voir au-dessus de sa tête circuler les bateaux dans le canal de ceinture : on s'y trouve à plus de 4 mètres au-dessous du niveau moyen de la mer et à 8 mètres au-dessous de celui des hautes marées. Mais ces terres, asséchées à tant de frais, ont une fertilité légendaire; elles justifient un effort prodigieux de conquête.