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LA FORMATION DES FRONTIÈRES DE LA BELGIQUE

Jusqu'au début du xix^ siècle, l'État français nourrit des projets de conquête sur le territoire des « Pays-Bas ». Au cours de sa croissance, il avait déjà plusieurs fois arrondi son domaine à leurs dépens. Depuis le moyen âge, les provinces

l'état et la nation.

françaises limitrophes des Pays-Bas avaient leurs intérêts économiques tournés vers l'Escaut; les bonnes terres à froment de Picardie avaient leurs marchés en Flandre, pays ouvrier et pastoral. L'Artois vendait ses grains et ses laines à Gand et à Bruges; sur sa lisière septentrionale s'échelonnait une série de villes, Calais, Guines, Aire, Lillei's, Saint-Venant, Béthune, Lens et Douai, qui expédiaient les blés par bateau vers les Flandres. La France, ayant annexé l'Artois en 1659, voulut conquérir ce qu'elle considérait comme le complément économique de cette province; elle réunit en 1668 et en 1678 la Flandre méridionale et le Hainaut. De chaque côté des frontières sans cesse déplacées, la pénétration économique s'étendait fort loin; villes françaises et villes flamandes appartenaient à une même communauté industrielle fabriquant le drap. Ypres, Gand et Bruges, aussi bien que Saint-Omer, Valenciennes, Lille et Douai, trafiquaient au xii^ siècle avec les foires de Champagne. C'est de Courtrai et de Gand, que Valenciennes, Cambrai et Saint-Quentin reçurent au xvi^ siècle les procédés de la fabrication des toiles fines; c'est d'Arras que la sayetterie vint s'établir à Amiens au xv^ siècle. Cette liaison économique, fort étroite encore au xvii^ siècle, semblait à la royauté française une raison de réaliser l'union politique. Cette ambition ne réussit qu'en partie; elle dut s'arrêter en route devant la volonté des Flamands et surtout devant l'opposition de la Hollande et de l'Angleterre. Un instant les armées de la Révolution réalisèrent le rêve de la monarchie française; la Belgique, annexée à la République française, fut divisée en neuf départements : Lys (Bruges), Escaut (Gand), Dyle (Bruxelles), Deux Nèthes (Anvers), Meuse inférieure (Maastricht), Sambre-et-Meuse (Namur), Ourthe (Liège), Jemappes (Mons), Forêts (Luxembourg). Mais le régime français sombra sous l'attaque de l'Europe. Pour mettre les bouches de l'Escaut et du Rhin à l'abri de toute domination trop puissante, les traités de 1815 créèrent un État des Pays-Bas, qui englobait avec les Provinces-Unies les ci-devant Pays-Bas catholiques ou Belgique ; on exécutait même de 1816 à 1824 de grands travaux de fortification pour barrer la route à tout retour ofîensif de la France. La frontière de la Belgique vis-à-vis de la France redevenait, dans ses grands traits, ce que Louis XIV l'avait laissée.

Du côté des Pays-Bas, la fixation de la frontière belge s'accomplit en deux fois ; du côté du Nord, elle date du traité de Munster (1648); du côté de l'Est, du traité de 1839, qui régla la séparation de la Belgique et des Provinces-Unies. Du côté du Nord, comme du côté de la France, cette frontière est une limite de conquête ; car les Provinces-Unies, aussitôt constituées en un État, visèrent à dominer les bouches de l'Escaut, afin de défendre Amsterdam et leurs ports contre la concurrence d'Anvers. Les agrandissements territoriaux que leur laissent les traités de \Yestphalie consacrent à leur profit le démembrement du territoire belge; elles annexent la moitié du Brabant avec Bergen op Zoom,Breda, Bois-le-Duc et Grave; Maastricht avec une partie du Limbourg; la Flandre zélandaise avec l'Écluse, Philippine, Sas de Gand, Axel, et Hulst. Ces annexions coupaient les bouches de l'Escaut de leurs communications directes avec la vallée du Rhin et surtout avec la mer. Jusqu'à la fin du xviii^ siècle, l'État hollandais s'opposa toujours à l'ouverture de l'Escaut.

Après l'écroulement du régime français en 1813, la Belgique, restée sans propriétaire, fut attribuée par les États victorieux au royaume des Pays-Bas. Dans la pensée des Alliés d'alors, ce nouvel État devait former boulevard contre la France. Mais, l'union de la Belgique et des Pays-Bas n'ayant pas été heureuse.

LA BELGIQUE

les grandes Puissances réglèrent la séparation; il fallut partager des territoires fort enchevêtrés le long de la Meuse. On assura aux Pays-Bas la possession intégrale de la rive droite de la Meuse, et l'on constitua cette pointe paradoxale du territoire néerlandais, qui, à travers le Limbourg, s'avance jusqu'à Maastricht. Pour dédommager la Belgique de ce qu'elle perdait ainsi sur les rives de la Meuse, on lui attribua la partie wallonne du duché de Luxembourg; le duché de Luxembourg appartenait d'ailleurs en 1790 tout entier aux Pays-Bas autrichiens; et la Belgique, héritière de ces Pays-Bas, pouvait, non sans raison, soutenir que cette compensation équivalait pour elle à un démembrement.

Ainsi s'acheva la constitution territoriale de l'État belge, État neutre, sous le contrôle et par la volonté d'États rivaux, parmi lesquels la Grande-Bretagne joua toujours un rôle de premier plan. Jamais elle ne consentit à laisser entre les mains d'un État puissant les bouches de l'Escaut, la route commerciale vers l'Europe centrale. Si elle lutta contre la Révolution et l'Empire, c'est parce qu'Anvers était devenu français. Si elle entra dans la guerre de 1914, c'est parce que l'Allemagne ne cachait pas son dessein d'en faire un port allemand.

Le tracé des frontières de la Belgique, œuvre de la politique d'autres pays, n'assure pas son entière indépendance. Libérée d'une neutralité qui ne l'a point garantie contre les convoitises et les violences de son voisin de l'Est, elle a reçu, après la Grande Guerre, les territoires en grande partie wallons d'Eupen et Malmédy, mais Anvers se trouve toujours séparé de son arrière-pays allemand par la longue bande de territoire néerlandais du Limbourg. L'idée de joindre Anvers au Rhin par un canal hante les esprits depuis le xvii^ siècle; mais cette jonction serait impossible sans le consentement et même le concours des Pays-Bas. N'estil pas à craindre qu'ils hésitent devant un projet qui a pour but le développement du rival de Rotterdam?

La situation se présente bien plus grave du côté de l'Escaut. L'Escaut, le chenal d'Anvers, traverse, pour gagner la mer du Nord, 70 kilomètres de territoire néerlandais. Toute sa rive gauche, ou Flandre zélandaise, appartient au royaume des Pays-Bas. Cette question territoriale des bouches de l'Escaut domine toute l'existence d'Anvers. Depuis 1648 jusqu'en 1793, de par les traités de Westphalie, cette issue vers la mer lui fut interdite, et ainsi son commerce ruiné. La liberté de l'Escaut, reconnue par les traités de Vienne, appartient maintenant au droit européen. Mais ces traités n'ont pas touché à la souveraineté territoriale. En temps de paix, tous les travaux à faire sur le fleuve ne peuvent s'exécuter qu'en accord avec les Pays-Bas. En temps de guerre, les Pays-Bas peuvent bloquer les passes et interdire l'accès d'Anvers. Politiquement, les Pays-Bas considèrent l'Escaut maritime comme des eaux intérieures; ils y agissent sans autre guide que leur propre intérêt. Mais, du point de vue de la Belgique, le tracé de ses frontières fait peser une servitude sur sa grande voie maritime.

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