‹ Belgique, Pays-Bas, LuxembourgChapitre 17 sur 104 · LES NATIONALITÉS EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

LES NATIONALITÉS EN BELGIQUE

Dans ce petit État qui se place sur les confins du monde roman et du monde germanique, deux langues se partagent la population : une langue romane qui est le wallon et une langue germanique qui est le flamand. Cette dualité linguistique peut avoir une portée profonde sur la politique intérieure du pays et sur la consistance de la nationalité belge (fig. 17).

l'état et la nation.

Numériquement les Flamands l'emportent sur les Wallons. Depuis qu'il existe de bons recensements, on remarque toutefois l'accroissement du nombre des habitants qui parlent le wallon ou le français : leur proportion par rapport à la population totale a passé de 421 p. 1 000 en 1841 à 505 en 1920 ^

A quelques détails près, la limite des deux langues n'a pas changé depuis des siècles; on a l'impression de deux blocs immuables, cantonnés sur leur territoire propre. Le wallon occupe les provinces de Hainaut, de Namur, de Liège et de Luxembourg, c'est-à-dire le haut pays. Le flamand occupe les provinces de

FiG. 17. — Carte de la Belgique, donnant la division par provinces.

1, Limite de la langue wallonne et des langues germaniques; 2, Limite du flamand et de l'allemand.

Flandre occidentale, de Flandre orientale, d'Anvers et de Limbourg. Seul le Brabant se partage nettement entre les Wallons (660 1 16 en 1920) et les Flamands (804 145); l'agglomération bruxelloise est une zone d'interpénétration des deux

1. Les statistiques donnent pour 1920 les résultats suivants, qui ne sont pas tout à fait comparables à ceux des statistiques précédentes, les questions posées n'étant plus exactement les mêmes.

N'ombre d'habitants parlant :

Proportion pour 100.

Le flamand seulement

OÉOGBAPiiiE UNIVERSELLE. — lielgiquc ct Pays-Bas.

LA BELGIQUE

éléments. Partout ailleurs les deux langues s'observent sans se mêler; dans une même ville, elles vivent à part; dans les villes de contact, comme Renaix, on parle flamand sur le côté d'une rue, wallon sur l'autre côté. Entre les Flamands et les Wallons, il y a des difïérences physiques et mentales : les Flamands, de tête allongée, de plus grande taille, de carnation claire, solides, lourds, taciturnes, ; renfermés, travailleurs obstinés; les Wallons, plus petits et trapus, de tête ronde, î plus bruns, plus légers, plus ardents, plus spontanés. Souvent la même domina- à tion politique les a unis; jamais ils ne se sont fondus. I Le wallon qu'on parle en Belgique n'est, comme le picard, qu'un patois 1 français. Son nom même (Welsch, Wallus, Gallus), d'origine germanique, le dé- ' signe comme le champion des langues romanes contre les langues germaniques. Son domaine s'enfonce comme un coin dans la masse germanique, entre les Flamands du Limbourg et les Allemands de Lorraine; appuyé sur d'anciennes villes comme' Liège, défendu par son pays accidenté et forestier, il y tint tête, sans faiblir, à la poussée de la langue ennemie, sans autre dommage que l'acquisition " de certains mots et de certaines tournures germaniques et de ces fortes aspirations qui rendent le patois de Liège plus dur et plus difficile à comprendre que le picard. De Liège à Mons et à Tournai, on reste dans cette atmosphère de langage français . « Sans doute, dit Vidal de la Blache, les différents patois qui se parlent en pays wallons ne flattent pas l'oreille par des sons très harmonieux, ni toujours très intelligibles, mais alors même qu'on ne comprend pas, on se sent dans sa langue. Des intonations connues, l'abus des diphtongues nasales, de vieux mots qu'on saisit au hasard dans le flux du discours vous transporteraient dans quelque village picard. Il y a aussi ces éternels traits de race du vieux peuple gaulois, le goût des reparties piquantes et le plaisir d'exercer sa langue. On a toujours eu le mot vif et le franc parler à Tournai, à Dinant, à Liège, et même envers les puissants, et non sans risques. Les dictons satiriques pleuvent de village en village, et l'on s'y fait, comme en notre pays de France, une guerre acharnée de plaisanteries et de malices. Cette population joyeuse et hardie est une vraie fille du sol gaulois, une plante vivace qui a conservé la saveur du cru. »

Le wallon dut très tôt son importance politique et sociale à ses parentés françaises. Par l'usage des gens cultivés, le français devint la langue de la haute société, l'instrument du progrès intellectuel, même en pays flamand. En Flandre, l'aristocratie et la bourgeoisie adoptèrent le français comme langue principale. Cette prépondérance du français remonte loin dans le passé, aux comtes de Flandre qui étaient les vassaux des rois de France, au clergé de Flandre qui dépendait au moyen âge de l'archevêché de Reims, aux hommes d'affaires qui fréquentaient les foires de Champagne. Dès le xiii^ siècle, on sait le français dans les monastères flamands; on le parle à la cour; il remplace le latin dans les chartes et les comptes. Plus tard, sous les ducs de Bourgogne, toutes les hautes classes l'emploient. Depuis cette époque, on peut dire qu'on n'a jamais | cessé en Flandre de l'accepter et de le pratiquer comme la langue d'une civilisation plus raffinée et comme l'organe de communication intellectuelle avec un grand peuple. Par les livres, par les journaux, par les théâtres, il maintient encore sa primauté sur les esprits; il l'exerce particulièrement à Bruxelles, qui dessine, le long de la frontière des langues, une véritable enclave française en terre flamande. Pour beaucoup de Belges, même flamands, cette diffusion du français

l'état et la nation.

apparaît comme une nécessité matérielle : pour un peuple qui parle une langue de petite circulation comme le flamand, il faut une seconde langue qui ne le cantonne pas et qui le rattache au plus grand monde, et cette seconde langue nationale ne peut être que le français.

Le mouvement flamingant. — Le flamand prétend aujourd'hui à plus d'indépendance; il veut se suffire à lui seul, même pour les relations universelles. Ce mouvement flamingant commença seulement vers le milieu du xix^ siècle, mais ce retard s'explique. La langue flamande, appelée jadis thiois (dietsch) par les Wallons, est un dialecte du platt deutsch, comme le néerlandais. Elle eut au moyen âge une littérature; des textes écrits la fixaient déjà. Mais l'usage du français par les hautes classes la relégua au rang de patois populaire. Mais, après 1830, dans une Belgique indépendante, elle prit conscience de sa force. Les premiers recensements de Belgique furent une surprise, même pour les Flamands, auxquels ils révélèrent leur véritable proportion dans le pays : 7 contre 4. Le clergé se fit l'apôtre de la langue populaire', issu lui-même des classes humbles, il aimait sa langue maternelle, et il la défendait dans l'intérêt de la religion. En face des Wallons frondeurs, il s'opposait à toute francisation comme dangereuse pour la foi. Les paysans, les petits bourgeois, les prêtres accueillirent avec enthousiasme l'idée d'une rénovation de la langue flamande; à ce sentiment national s'ajoutait la volonté d'une réaction contre le français. Depuis la fin du xviii^ siècle, sous l'influence de l'esprit centralisateur qui soufflait de France, le français avait été imposé ofliciellement dans la vie publique; en 1793, on avait supprimé l'emploi du flamand dans les tribunaux; après 1830, le français devint la langue de l'État, des lois, des tribunaux, des assemblées, de l'armée. Aussi le réveil flamand se fit contre le français, au nom des langues germaniques. On rechercha ses parentés germaniques; on se rapprocha du néerlandais. Le flamand fut adopté en 1864 comme langue littéraire et enseigné dans les écoles de la Belgique flamande. Les conquêtes du flamand n'ont plus cessé.

Le programme flamingant repose sur cette idée que la langue, c'est tout le peuple : « De taal is gansch het volk ». Pratiquement toute la vie matérielle et morale d'un peuple dépend de l'usage de sa langue maternelle. Plus sa langue est forte, mieux il est outillé pour la pensée et pour l'action. Il est mauvais que la classe dirigeante se distingue des autres en parlant une langue étrangère; il faut qu'elle-même parle et pense en flamand. Pour cela, il faut donner à tous les Flamands un enseignement complet dans leur propre langue, non seulement aux gens du peuple, mais encore à tous ceux qui forment son élite, depuis l'école jusqu'à l'Université, afin qu'un même esprit pénètre dans toute la société. Voilà pourquoi, la Belgique ayant quatre universités de langue française, Gand, Liège, Louvain et Bruxelles, les Flamands ont voulu avoir la leur à Gand.

La langue flamande exige liberté et égalité complètes dans le pays. Une série de lois ont reconnu la même valeur aux deux langues : emploi obligatoire du flamand dans toutes les écoles et par tous les fonctionnaires en pays flamand; emploi de la langue du prévenu dans l'instruction criminelle et les plaidoiries; emploi du flamand au même titre que le français dans les débats législatifs ainsi que dans la rédaction et la publication des lois; connaissance obligatoire du flamand pour presque tous les fonctionnaires susceptibles d'entrer en rapports avec des Flamands. Jusque dans les moindres détails, on montre en Belgique le

LA BELGIQUE

souci de tenir la balance officielle égale entre les deux langues : inscriptions bilingues sur les monnaies, sur les billets de banque, sur les timbres-poste, sur les plaques des rues, sur les affiches des gares. Il existe, en fait, deux langues nationales en Belgique.

La nationalité belge. — Cette dualité de langues pose le problème de la nationalité belge. Y aurait-il deux nationalités en Belgique? Malgré la coexistence de trois langues, on ne peut nier la solidité de la nationalité suisse. C'est que la république suisse a derrière elle une existence six fois séculaire et que cette longue vie en commun a cimenté les trois éléments. Quant à l'État belge, il n'a pas encore duré un siècle. Wallons et Flamands n'ont pas encore trouvé l'équilibre et la règle de leur régime d'association; il en résulte des passions qui agitent l'État. Certains pensent que cette dualité correspond à une dualité de civilisations et d'intérêts matériels : d'un côté, en Flandre, des paysans assez arriérés, courbés sur une terre qu'ils ne possèdent pas, satisfaits d'un bas niveau de vie, émigrant pour améliorer leur sort; de l'autre, en Wallonie, des paysans aussi, des villageois, souvent propriétaires de leur champ, plus instruits, plus aptes à de hauts salaires; d'un côté, les intérêts commerciaux d'un grand port qui vit en partie du trafic étranger; de l'autre, une région industrielle qui craint la concurrence de l'étranger; d'un côté, la Flandre qui ne veut plus parler que sa propre langue; de l'autre, la Wallonie qui ne veut pas laisser opprimer la sienne par la langue de la majorité. Voilà, dit-on, les éléments d'un séparatisme. En réalité, on ne voit pas les deux parties de la Belgique vivre à part, séparées par une vraie frontière, isolant ce qui n'existerait plus ou dépérirait sans l'unité belge, Anvers, Bruxelles, Charleroi et Liège, le Congo. Mais on peut très bien concevoir, à la place de l'État actuel, qui a été conçu sur le type centralisé, un État construit sur le type fédératif, qui laisserait aux deux groupes leur autonomie sans détruire la solidarité nationale.

Rien dans le passé de la Belgique ne fait de la centralisation la condition de l'unité nationale. Car l'histoire politique du pays nous révèle surtout des traditions de vie municipale et corporative, de provincialisme, de particularisme; elle nous montre les brillantes destinées des dynasties locales et des grandes communes; elle témoigne même du caractère décentralisé de souverainetés uniques, comme celle de la maison de Bourgogne et de ses héritiers espagnols et autrichiens. De nos jours, les provinces ont succédé presque dans les mêmes cadres aux anciens comtés et duchés, aux anciennes principautés : Luxembourg, Liège, Namur, Hainaut, Brabant, Flandre. En face de l'État, elles conservent des compétences et des droits beaucoup plus étendus que n'en possèdent les départements de la France centralisée. L'histoire elle-même semble avoir préparé la Belgique à un régime fédératif faisant une large place aux libertés locales et aux autonomies régionales.

BIBLIOGRAPHIE

H. PiRENNE, Histoire de Belgique, Bruxelles, 5 vol., 1908 à 1921. — Congrès international pour l'extension de la langue française, 2« session, Arloii-Luxembourg-Trèves, Paris, 1908. — Th. Denecke, Sprachverhàltnisse und Sprachgrenze in Bclgien, Hambourg, 1915. — K. Braemer, Nationalitât und Spraclie in Belgien (Forsch. Landes und Volliskunde), Stuttgart, 1887. — J. Destrée, Wallons et Flamands, Paris, 1923. — R. Dollot, Les origines de la neutralité de la Belgique, Paris, 1902. — Baron Guillaume. L'Escaut depuis 1830, Bruxelles, 1902. — G. Kurth, Notre nom national, Bruxelles, 1910; La frontière

l'état et la nation.

linguistique en Belgique et dans le Nord de la France (Acad. Se. Lettres et Beaux-Arts de Belgique), in-S", XLVIII (Lettres), Bruxelles, 1895 et 1898. — H. Charriaut, ia Belgique moderne, Paris, 191(1. — H. Heyman, La Belgique sociale, Paris, 1916. — P. Reclus, Le progrès du français dans l'agglomération bruxelloise {La Géographie, 15 nov. 1913).

RENSEIGNEMENTS STATISTIQUES

Page 1