A. LE VILLA(;E UE HOCKAI, DA^'S LES HAUTES FAONES, A LEST DE SPA
Surface tranquille du plateau ardennais; pâtures; horizon de forêts. Altitude : 560 mètres.
l'IioL X. Deinangeon.
«. — HAblTATlO.V «LIIALE A HAUT-IAYS, DANS L AIIDENNE, AU SUD DE BEAURAING. Maison épaisse, construite en schiste, avec un revêtement de planches.
G. U., l. II, Pl. IX.
G. U., t. II, Pl. X.
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vages, où les eaux se divisent, en bouillonnant, entre les blocs qui jonchent le lit. La masse des bois enveloppe tout de silence et d'ombre; c'est seulement quand on débouche sur les plateaux que l'horizon se découvre. On voit alors s'étendre de vastes surfaces monotones, faites d'ondulations tranquilles et de larges dépressions sans pente; sur ces croupes à peine mouvementées régnent des pâtures entourées de fils de fer; des plantations de pins dressent leur maigre silhouette; dans la paix des landes et des bois, sous le voile des longues brumes qui parfois assombrissent même les matinées d'été, le paysage apparaît triste et sévère ; des
FiG. 18. — Haute-Belgique et Luxembourg. L'Ardenne.
1, Forêts; 2, Limite de l'Ardenne; 3, Limites d'États.
tourbières nues et désolées couvrent les parties les plus hautes des plateaux, entre Malmédy et Verviers, entre Houfïalize et Stavelot (Pl. II et VIII, A etB).
Par son climat original, l'Ardenne prend figure de pays montagnard. Les chutes de pluie dépassent un mètre partout; elles atteignent même 1 100 à 1 200 millimètres dans la région des sources de la Lesse et de l'Ourthe, 1 300 millimètres autour de la Baraque Michel. Elles tombent en novembre et décembre, amenées par les dépressions océaniques, ainsi qu'en juin et juillet, provoquées par de gros orages. Cette humidité du climat amène de fréquents brouillards : 150 jours par an à la Baraque Michel, contre 65 à Bruxelles. Dans cette atmosphère toute imprégnée de vapeur, les troncs d'arbres se couvrent de mousses et de lichens; parfois de superbes touïïes d'épiphytes pendent des branches. Mais la nature ardennaise se distingue surtout par ses hivers rigoureux. La moyenne de janvier y est de 5° inférieure à celle d'Ostende : c'est pour ce mois le même écart qu'on observe entre Paris et Stockholm. Les gelées commencent et finissent
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tard; la première paraît en moyenne le 5 octobre à Bastogne, la dernière, le 11 mai. L'année compte 98 jours de gelée à Spa, 112 à Stavelot, 145 à Bastogne. Durant l'hiver de 1896, il a gelé à Bastogne pendant 75 jours consécutifs (fig. 19). La neige tombe tard en saison et dure longtemps. La violence des vents sur ces hauts plateaux rend les hivers plus pénibles encore; elle tord et déjette les arbres; elle compromet le végétation du pin sylvestre. Les hommes doivent se protéger contre la bise ; en haute Ardenne, on voit les maisons se revêtir, du côté menaçant, d'ardoises et de tôle, leur toit bas descendre jusqu'à terre; elles se tapissent derrière de hauts remparts d'épicéas ou de hêtres.
Sous des conditions si rigoureuses, la période de végétation dure six semaines de moins qu'aux environs de Liège. Au moment même où la Hesbaye effectue déjà ses semailles d'hiver et où la Flandre soigne ses cultures dérobées de navets, l'Ardenne n'a pas encore fait la moisson de l'avoine. L'âpreté du climat, hostile aux céréales, ne laisse quelque répit qu'à la forêt, forêt de chênes, de charmes, de hêtres et de bouleaux et forêt d'épicéas et de pins sylvestres. Aussi, dans la physionomie géographique de l'Ardenne, c'est la forêt qui donne le trait original qu'on perçoit dès l'abord.
L'ÉCONOMIE ARDENNAisE. — La forêt couvrc toujours de grands espaces en Ardenne; dans certains arrondissements, elle occupe souvent plus du quart et parfois plus du tiers du territoire. « Immense forêt de petits chênes », selon l'expression de Michelet, elle n'a pas la luxuriance des futaies de la forêt de Soignes. Même quand on les abandonne à toute leur venue, les arbres ne s'élèvent jamais haut; sur les plateaux battus par les vents, ils ne trouvent pas de défense; il faut descendre dans les vallées abritées pour les voir se grouper en bois épais. A l'origine, le peuplement de ces forêts ardennaises ne comprenait pas de résineux, mais uniquement des feuillus : le chêne, le hêtre, auxquels s'associaient le charme, le coudrier et le bouleau. Depuis le milieu du xix^ siècle, la plantation méthodique des résineux tend à transformer le pays (Pl. X, A).
Durant des siècles, la forêt fit partie intégrante de l'économie ardennaise; par leurs droits d'usage, les paysans en tiraient des ressources précieuses, bois, pâturage et litière. Ces habitudes n'ont pas encore entièrement disparu; dans beaucoup de villages, les bois, propriété communale, s'exploitent au profit de tous; la commune vend, au grand bénéfice de son budget, les écorces et le produit des coupes de bois faites dans les futaies et les pineraies; chaque famille reçoit son bois de chauffage, un terrain d'essartage; elle possède un droit de litière, de ramilles, de faînes et de glands; les travaux dans les bois fournissent de l'ouvrage aux habitants pendant l'hiver. La pratique du sartage, qui consiste à mettre en culture des morceaux de forêt défrichée en brûlant le gazon et les branches sèches, tombe en désuétude, mais elle se perpétue encore le long des vallées de la Meuse en France, de la Semois en aval de Bouillon, de l'Ourthe entre Houfîalize et Laroche, de la Sure près d'Esch en Luxembourg; à l'arrièresaison, d'épaisses fumées se répandent sur les pentes et, poussées par le vent, portent au loin leur âcre senteur.
Mais cet antique procédé recule partout depuis que le progrès agricole a pénétré dans ces pays arriérés. Depuis le dernier quart du xix^ siècle, l'évolution marche à pas de géant. Pour avoir des terres plus fertiles, on ne se contente plus de l'essartage et de la jachère. Par l'emploi des engrais commerciaux et le déve-
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loppement des fourrages artificiels, on a multiplié les ressources alimentaires des bestiaux, augmenté le cheptel et accru les quantités du fumier qu'on peut fournir à la terre. L'Ardenne est un de ces pays, anciennement pauvres, que l'économie nouvelle a faits riches. Partout s'étendent les pâtures, les prairies, les fourrages artificiels, parfois jusqu'à occuper plus de la moitié du territoire, comme à Sibret, à Bastogne, à Neufchâteau, à Houfîalize. Les villages, jadis concentrés sur eux-mêmes et ne produisant que pour leur propre consommation, se tournent
FiG. 19. — Carte des gelées en Belgique.
Nombre de jours de gelée par an : 1, De 120 à 140; 2, De 100 à 120; 3, de 80 à 100; 4, De 70 à 80; 5, De 60 à 70; C, De 50 à 60. On remarque le contraste entre la Haute-Belgique et la Basse-Belgique, et le caractère déjà
froid et continental de la Campine.
maintenant vers le marché général. L'Ardenne, qui ne vendait jadis que ses bois, expédie aujourd'hui du bétail, du beurre, des pommes de terre, de l'avoine.
Les cultures traditionnelles, le seigle, l'avoine, la pomme de terre, gardent encore une place dans les « terres à champs ». Mais toute l'attention va dorénavant au bétail. On abandonne les vieilles coutumes de l'élevage extensif, la pâture dans les bois, le troupeau communal mené chaque jour par le berger communal sur les terres vagues, les prairies laissées sans drainage et sans irrigation. Chaque village ardennais jusque près des hauts sommets s'entoure maintenant d'une zone de pâtures soignées, tout enclose de pieux, de palissades et de fils de fer. Chaque ferme considère ses bêtes comme sa grande richesse. Sur une petite exploitation de 30 hectares, il n'est pas rare de compter une vingtaine de bêtes à cornes, deux chevaux et une dizaine de porcs.
GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. — Belgique et Pays-Bas. 8
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Les bêtes à cornes sont par excellence des bêtes de rapport. Le pays ne se prête pas à l'engraissement, qu'il laisse aux régions de culture intensive. De l'Ardenne descendent, vers les pays de culture riche, les jeunes bêtes destinées à l'engraissement pour la boucherie des villes. Les autres, les vaches, restent en Ardenne pour produire du lait. Dès le mois d'avril, quand la jeune herbe paraît, on les met en pâture; on les y laisse jusque vers la Toussaint. L'hiver, elles vivent à l'étable. Rarement le lait se vend en nature; il sert, avant tout, à la fabrication du beurre dans les laiteries coopératives qui se sont multipliées depuis 1895, à Bastogne, Carlsbourg (Paliseul), Libramont, Soy, Moircy, Hotton, Chérain. Ce n'est pas le lait que les cultivateurs portent à ces laiteries, mais la crème extraite du lait par leurs écrémeuses centrifuges. Avec le lait écrémé ils élèvent des porcs; toutes les fermes en possèdent pour leur provision de viande; mais il en est beaucoup qui livrent au marché de Bastogne des cochons de lait et des cochons gras.
L' Ardenne possédait jadis sa race de chevaux, petites bêtes légères et résistantes, élevées à la dure dans les landes et les bois. Mais cette race indigène disparaît, croisée avec la race brabançonne, plus grande, moins rustique et plus élégante. Le paysan ardennais garde le goût de cet élevage délicat; il fait naître les chevaux qui doivent travailler sur ses champs et ceux qu'il destine au marché; aux foires de chevaux de Neuf château, de Saint-Hubert, de Bastogne, d'Arlon, il vient des maquignons de toute la Belgique et beaucoup d'Allemands.
Paysans. Villages et villes. — Par leur caractère de cultivateurs-propriétaires, les paysans ardennais s'opposent aux grands fermiers du Condroz et de la Hesbaye, ainsi qu'aux petits locataires et journaliers de la Flandre. La plupart d'entre eux travaillent la terre qui leur appartient. Cette propriété paysanne, très ancienne, a subi depuis un siècle un grand morcellement, conséquence de la division des héritages dans un pays de forte natalité. Heureusement la mise en valeur de grandes étendues de biens communaux et le développement de la culture intensive ont fait gagner aux héritages ce qu'ils avaient perdu par les partages. De plus, cette population énergique, rompant avec la routine, comprit les bienfaits de l'association; partout le principe des efforts en commun s'applique à la fabrication du beurre, à l'achat des engrais, des outils et des machines. Utilisant la main-d'œuvre familiale et compensant leur faiblesse individuelle par la coopération, toutes ces petites exploitations réunissent les meilleures conditions requises pour un atelier agricole.
Les exploitations modestes dominent dans l'Ardenne : les plus petites allant de 3 à 30 hectares, les plus grandes, de 30 à 60 hectares. Dans le canton de Gédinne, sur trente et un villages, seize ne renferment aucune exploitation supérieure à 20 hectares. C'est une démocratie de petites gens, vivant de la même vie que leurs ouvriers, quand ils en emploient, se nourrissant de pain de seigle et d'épeautre, de pommes de terre, de viande de porc, de légumes récoltés sur le petit jardin. Dans la famille, tout le monde travaille, même les enfants, qui gardent les bêtes, ramassent le foin et arrachent les pommes de terre. Ces paysans laborieux et sobres se montrent froids et positifs en affaires, mais intelligents et instruits ; nulle part les campagnes n'envoient plus d'enfants à l'école; tous savent qu'en s'instruisant on accroît sa valeur personnelle et le rendement de son travail. Ils habitent de petits villages, aux maisons groupées;
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sur cent villages, dix seulement ont plus de 300 habitants. Les maisons sont petites, à la mesure des exploitations presque toutes modestes; devant la porte, près du chemin, trône le fumier et, tout près, le tas de fagots et de bûches. Maisons tristes et sombres, construites en schistes du pays, rarement égayées par des couleurs ou des plantes vertes (Pl. IX).
Dans un pays où les bois et les landes tiennent encore tant de place, on s'étonne de trouver une densité de population de 40 à 50 habitants par kilomètre carré; elle s'explique par le grand nombre de foyers dans cette société de petits cultivateurs-propriétaires et par le rôle économique de la forêt. Elle a parfois dépassé les ressources du pays et provoqué l'émigration vers les usines de la vallée de la Meuse et vers les chantiers forestiers de la France du Nord. Mais ces exodes se raréfient, surtout depuis la fin du xix^ siècle : ayant enrichi sa terre par son travail, le paysan lui doit l'aisance; il tend à devenir sédentaire.
Dans ce même pays rural et forestier, longtemps pauvre et isolé, la vie urbaine n'a pas d'anciennes ni de profondes racines. Les premiers centres de relations générales s'établirent auprès des abbayes, à Saint-Hubert, à Stavelot, à Malmédy. Durant des siècles, les mêmes villes persistent dans leur fonction de marchés locaux, et nous les retrouvons telles aujourd'hui. Si quelques-unes ont grandi et si quelques villages sont devenus des bourgs, ils le doivent aux routes modernes et aux voies ferrées. Il n'y a de centres faisant figure de villes que dans le Xord-Est de l'Ardenne, au voisinage de l'influence de Liège et d'Aix-la-Chapelle. Spa, ville d'été, doit sa fortune à ses sources gazeuses et ferrugineuses fréquentées dès le xiv^ siècle; elle reçut au xviii^ siècle des visites princières qui consacrèrent sa renommée; ville artificielle, ville de plaisir, placée dans un cadre admirable de bois, elle ajoute à ses 8 300 habitants une population éphémère d'une douzaine de milliers d'étrangers (Pl. XI, A). Stavelot (5 200 hab.), jadis siège d'une abbaye bénédictine, doit son animation actuelle à ses tanneries établies le long de l'Amblève (Pl. VIII, B). Malmédy (5 200 hab.), située près de la frontière des langues, a fait retour à la Belgique en 1919.
Dans les vallées qui, de tous côtés, descendent de l'Ardenne, beaucoup de petites villes paisibles et pittoresques, comme Houffalize, Laroche, Saint- Hubert, Gédinne, Bouillon, attirent les touristes. Sur les hauts plateaux, il en est qui n'ont d'autre fortune que leur position au croisement des voies ferrées : telles Libramont, Bertrix, Paliseul. D'autres, plus anciennes, représentent les marchés traditionnels où les paysans s'approvisionnent et où se vendent les bestiaux : ainsi Neufchâteau et Bastogne, toutes deux reliées au réseau ferré. Les courants de circulation générale n'évitent plus l'Ardenne, car trois grandes lignes de chemin de fer la traversent, reliant Dinant, Namur et Liège au Luxembourg et à la Lorraine.