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LA LORRAINE BELGE

Au Sud du massif ardennais, la Belgique possède un petit territoire d'affinités toutes méridionales. Par son altitude plus faible, son climat plus doux, son relief de côtes, il se rattache au pays lorrain. Uni jusqu'en 1839 à l'ancien duché de Luxembourg, il en fut détaché avec le reste du Luxembourg wallon pour être attribué à la Belgique. Il s'étend sur 945 kilomètres carrés, superficie cinq fois et demie plus petite que le département français des Ardennes. Si petit

LA BELGIQUE

qu'il soit, ce territoire ofîre la variété de paysages, si commune dans le Bassin de Paris et fournie par l'alternance des roches dures et des roches tendres, des côtes et des dépressions. Lorsque, de Virton et de Messancy, les yeux se dirigent vers le Sud, ils s'arrêtent sur la plus puissante de ces côtes : la corniche de calcaire de Longwy, qui domine parfois de plus de 150 mètres le fond des vallées de la Chiers et du Ton, toute hérissée de bois; c'est le « Mont », la « Montagne », la « côte » de la toponymie populaire; sur le sol dur et sec, seuls les arbres peuvent enfoncer leurs racines; les labours sont rares. Mais cette côte contient les puissants gisements de fer de la minette. Malheureusement le tracé de la frontière ne laisse en Belgique qu'une infime partie de ce trésor (fig. 7).

Par la variété du relief, la Lorraine belge contraste déjà avec le compact massif de l'Ardenne : le climat complète l'opposition. Non pas parce qu'il évoque, ainsi qu'on l'a dit ambitieusement, l'idée d'une petite Provence, ni qu'on doive célébrer ici le seuil des pays du soleil. En réalité, c'est par comparaison avec l'âpre Ardenne que ce terroir mérite d'être appelé le « bon pays » : 300 mètres d'altitude de moins à Virton qu'à l'Est de Neuf château; une position abritée contre le Nord, des hivers moins rigoureux, moins de neige, des étés plus chauds; de là, plus de précocité dans la végétation, des moissons plus vite terminées, plus de temps pour les travaux des champs; la possibilité de céréales à longue maturité, l'apparition d'arbres délicats comme le châtaignier et le noyer, la multiplicité des arbres fruitiers. C'est l'opposition classique du bon et du mauvais pays. Mais le bon pays lui-même n'est pas exempt des fortes gelées et des nuits froides communes dans les situations continentales.

Quoique moins tyrannique que dans l'Ardenne, la forêt tient sa bonne place dans l'économie. Les bois couvrent le cinquième de l'arrondissement d'Arlon, et bien davantage dans celui de Virton. Peu de villages n'en possèdent pas, et chaque ménage y conserve des droits d'usage. Dans cet encadrement de bois, la vie agricole demeure assez dure. La terre lorraine n'a pas la fécondité des limons et des alluvions; elle manque d'acide phosphorique; elle souffre de la sécheresse sur les sables; elle fatigue les attelages sur les argiles. Les paysans observent encore l'ancien assolement triennal : comme céréales d'hiver, le blé ou le seigle; comme céréale de printemps, l'avoine, consommée par les chevaux de la ferme; et, pour la troisième année, tantôt des pommes de terre, tantôt du trèfle et de la luzerne, tantôt même la jachère nue. Pas de cultures dérobées, peu de cultures soignées, sauf un peu de tabac sur les bords de la Semois; des pratiques encore surannées, peu d'engrais du commerce, des champs envahis parfois par les bluets et les coquelicots.

Au sein de cette culture traditionnelle, les jeunes générations ont introduit un élément de richesse : l'élevage pour le commerce. Partout l'herbe et les plantes fourragères ont conquis les jachères et fait reculer les céréales à pain. La population des étables fournit le principal revenu de la ferme; de 1846 à 1911, le nombre des bovins a passé, dans les arrondissements d'Arlon et de Virton, de 34 700 à 42 800, leur poids ayant augmenté dans une proportion bien plus forte, La production du lait pour la vente s'est étendue au pays tout entier; et, là aussi, les paysans apportent la crème aux laiteries qui fabriquent le beurre; la première laiterie, fondée à Virton en 1894, a donné l'exemple à d'autres, à Saint-Mard, Messancy, Nobressart, Florenville, Étalle; le beurre trouve un débouché dans les villes et les centres industriels du reste de la Belgique. Avec les résidus de

ARDENNE. PAYS LORRAIN. CONDROZ. ENTRE-SAMBRE-ET-MEUSE. 61

laiterie, on engraisse des porcs; ces animaux se rencontrent fort nombreux dans toute la campagne; il n'est pas rare de les voir pâturer en troupeau sur la place herbue du village ou bien sur les chaumes à l'arrière-saison. Tous les travaux des champs se font avec des chevaux; mais ces bêtes ne naissent pas dans le pays; on les achète aux foires de Ciney et de Binche. Telle est cette vieille terre à céréales, impropre aux cultures délicates, orientée par le progrès moderne vers la production du lait.

Comme dans presque toute la Lorraine, nous sommes dans un domaine de petite propriété et de petite exploitation; la moyenne de l'exploitation se tient entre 6 et 20 hectares; presque les trois quarts de la terre se cultivent en fairevaloir direct, morcelés, dépecés en une multitude de petits champs. Les villages lorrains se ressemblent tous, avec leurs tas de fumier et de bois amoncelés devant les portes, leurs grands chariots à ridelles qu'on laisse exposés dans la rue, avec leurs maisons basses et trapues, souvent revêtues de planches et d'ardoises, avec leurs aires dans les granges où l'étranger qui passe peut voir le battage des gerbes, avec leurs vieilles habitudes sociales, le travail dans les bois, l'usage en commun du lavoir et de la fontaine, les veillées d'hiver dans le « poêle ».

La vie de village avec ses travaux champêtres domine partout. Elle souffre cependant du voisinage du bassin minier de Lorraine; des usines métallurgiques existent, en territoire belge, à Athus, Halanzy et Musson; elles arrachent les hommes à la terre, et beaucoup de villages ont perdu tous leurs ouvriers agricoles; les usines françaises et luxembourgeoises entretiennent et renforcent encore cet exode. Mais, sauf en ce coin industriel du Sud-Est, les conditions rurales l'emportent en Lorraine belge. Il n'y a que de petits bourgs ruraux, comme Étalle, Florenville et Virton. La seule ville est Arlon (11 500 hab.), chef-lieu de la province de Luxembourg. Elle se trouve au milieu d'un arrondissement oîi les deux tiers de la population parlent allemand; ce canton tudesque s'oppose au pays Gaumais, c'est-à-dire à la partie wallonne du Luxembourg méridional. Arlon, vieille cité, V Orolaunum des Romains, doit l'existence à son rôle d'étape sur la voie ancienne de Trêves à Reims; au moyen âge, elle occupe le centre d'une clairière défrichée au milieu des forêts, tout près de l'abbaye cistercienne de Clairefontaine; durant plusieurs siècles, elle apparaît dans l'histoire comme place forte, mais sans jamais atteindre les proportions d'une grande cité; beaucoup de ses habitants étaient encore des cultivateurs en 1830; ce n'est guère que depuis 1870 que l'aspect urbain l'emporte. Avec ses places ombragées de grands arbres et ses rues bien propres, elle fait figure de petite capitale provinciale, bourgeoisement et administrativement habitée. Ce qu'elle a de mouvement, elle le doit à sa position de ville frontière pourvue d'une garnison et à sa gare de chemin de fer sur la ligne de Luxembourg à Bruxelles.

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