III. — LE CONDROZ ET L'ENTRES AMBRE-ET-MEUSE
Entre l'Ardenne et la dépression de Sambre-et-Meuse, s'étendent des plateaux tour à tour agricoles et boisés, aux aspects sévères. D'Ouest en Est, ils mesurent 120 kilomètres, du Nord au Sud, 40 kilomètres. La profonde vallée de la Meuse, qui les traverse de Givet à Namur, les divise en deux parties : à l'Ouest, l'Entre-Sambre-et-Meuse; à l'Est, le Condroz. Quand on vient de l'Ardenne, on descend, pour les atteindre, plus de 200 mètres sur une courte distance. Moins
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élevés, moins rudes, moins froids, moins boisés, ils sont aussi plus ouverts, plus fertiles, plus peuplés que le massif ardennais. Mais, comparés aux plaines de Belgique, ils ont des rudesses sauvages dans leurs collines de grès et de schistes et dans leurs vallées profondes; leur climat se montre parfois brutal; il y gèle quatre-vingt-quinze jours par an et quelquefois encore au mois de mai; de violents orages à grêle éclatent en été; entre l'hiver et l'été et entre la nuit et le jour, les écarts de température traduisent une position encore continentale et une altitude moyenne encore élevée de 250 à 350 mètres.
Les terrains primaires du Dévonien et du Carbonifère avec leurs grès et leurs schistes ne donnent à ces plateaux que des sols pierreux et maigres, favorables à la végétation forestière. Les anciens documents nous décrivent le pays comme une grande forêt. Malgré les défrichements, les bois couvrent encore plus du tiers des arrondissements de Dinant et de Marche; les vieux noms locaux de Fagne et de Famenne évoquent encore maintenant l'idée de la forêt; parfois on y retrouve les horizons de l'Ardenne, sombres et sévères.
Mais l'originalité du pays provient essentiellement de la présence de bancs calcaires dans le sous-sol. Avec lui, les bois s'éclaircissent, les horizons se découvrent; sur ses assises perméables, recouvertes d'une terre argileuse, les champs s'établissent; dans les vallées, le long des parois chaudes de la roche blanche, des plantes délicates s'aventurent. Dès que le calcaire apparaît sur la bordure de l'Ardenne, aux approches de Durbuy, de Marche et de Beauraing, on a la sensation d'une nature nouvelle, propice aux céréales; de gros villages cultivent les champs; dans les creux s'abritent des vergers de pommiers. La même bande de calcaire, très longue et très large, traverse tout l'Entre-Sambre-et-Meuse, depuis Trélon, au delà de la frontière, par Chimay et Mariembourg, jusqu'à Givet; elle apparaît comme un trait de clarté entre les masses forestières de la Fagne et de la Thiérache, avec ses champs de blé, avec ses sorts qui mordent sur les bois, avec sa trentaine de gros villages agricoles; on la trouve habitée dès l'âge de pierre, et mentionnée dans les textes du haut moyen âge comme une terre heureuse et peuplée (fig. 20). Ailleurs, le calcaire, recouvert de limon, forme par endroits des plateaux aux surfaces planes et régulières, tranquilles campagnes vouées à la culture : ainsi, dans le Condroz, entre les vallées du Hoyoux et du Bocq, les terroirs de Havelange et de Warzée, de Ciney, de Gesves et de Haillot; ainsi, dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, les environs de Saint-Gérard, de Florennes et de Thuillies; ce sont de hautes plaines au sol gras et fort, découpées en vastes pièces de labour, découvertes, monotones.
Entre ces plateaux calcaires, dans les vallées, il règne une atmosphère de calme et d'abri. Dès l'aurore du peuplement, elles ont offert aux hommes leurs sites et leurs grottes; les stations magdaléniennes se succèdent dans les vallées de la Meuse et de la Lesse (Pl. VIII, C); on a reconstitué l'existence d'établissements humains très peuplés dans les cavernes de Goyet, de Furfooz, de Hulsonniaux. Les vallées du calcaire sont des voies plus chaudes où se tempèrent les rigueurs du chmat des plateaux. Elles accueillent les plantes du Midi, tels les buis, les genévriers, les orchidées de la vallée de l'Eau Blanche près de Chimay. Entre les rochers calcaires de l' Amblève près de Tilfî, des vergers et des pépinières se chauffent au soleil. A Dinant, des cultures en terrasses, des espaliers garnissent les parois de la vallée de la Meuse. En aval de Walzin, au pied des escarpements calcaires de la vallée de la Lesse, on voit s'aventurer quelques ceps de vigne, des
ARDENNE. PAYS LORRAIN. CONDROZ. ENTRE-SAMBRE-ET-MEUSE
figuiers et fleurir des vergers. Dans les paysages austères du Condroz et de l'Entre-Sambre-et-Meuse, le calcaire fait paraître un peu de variété, de lumière et de joie.
L'ÉCONOMIE AGRICOLE ET LA SOCIÉTÉ RURALE. — Au début du XIX^ sièclC,
alors que les Flandres pratiquaient déjà depuis des siècles la culture intensive, le Condroz en restait encore au vieil assolement triennal : grains d'hiver, grains de printemps, jachère; la terre devait se reposer une année sur trois; on la fumait tous les trois ans; on chaulait tous les neuf ans. Mais, au cours du xix^ siècle, la jachère morte disparut peu à peu; on y mit des pommes de terre et des plantes
FiG. 20. — Influence du calcaire sur le peuplement.
De GiVet vers Chimay et au delà jusqu'à la frontière française, s'étend une bande de terrains calcaires, presque sans forêts, semée de gros villages, entre deux régions schisteuses couvertes par de grands bois.
fourragères. L'épeautre, variété de blé rustique, reculait devant le froment. L'avoine étendait son domaine partout; elle l'emporte maintenant, même sur le blé. Le pays, demeuré fidèle aux céréales, a donc appris à les mieux cultiver et à accroître leur rendement. Mais, comme toutes les régions qui l'entourent, une évolution nouvelle l'entraîne chaque jour davantage vers l'économie herbagère.
Les plus gros revenus se tirent des bêtes à cornes et des chevaux. Aux différents stades de leur développement, les bovins trouvent des acheteurs sur les marchés de Ciney, de Huy, de Durbuy et de Marche, et ils sont expédiés vers les pays herbagers, comme les environs de Chimay, ou vers les pays de culture intensive, comme la Flandre, qui les engraissent; déjà, au début du xix^ siècle, les brasseurs du département de la Dyle venaient acheter les bœufs maigres. La laiterie n'atteint pas le même degré d'industrialisation que dans l'Ardenne et la Campine, quoiqu'il existe des beurreries coopératives dans le pays de Chimay et en Famenne; le beurre se fabrique le plus souvent à domicile, et chaque ferme s'occupe de l'expédier à la ville proche ou vers le pays de Charleroi. Pratiqué depuis longtemps dans toute ferme moyenne, l'élevage du cheval est une affaire
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d'expérience et de soin, où le fermier de ces campagnes excelle; gardés dans les pâtures pendant toute la belle saison, les poulains se vendent à l'âge de dix-huit mois ou de deux ans pour le pays de Hervé, pour la Flandre et pour l'Allemagne. Les foires de chevaux de Ciney attirent de loin les marchands; il s'en tient une vingtaine par an; celle de février réunit parfois jusqu'à 4 000 bêtes. Ainsi tous ces plateaux agricoles s'orientent vers l'économie pastorale. C'est l'étable qui concentre le gros de la fortune du cultivateur. Sur une ferme de 40 hectares, près de Chimay, qui consacre presque les neuf dixièmes de ses terres aux plantes herbagères et fourragères, on compte huit à dix chevaux et trente bêtes à cornes. Près de Ciney, une ferme de 90 hectares entretient vingt chevaux et soixante bêtes à cornes.
Un curieux terroir, d'une rare fertilité, compris dans l'Entre-Sambre-et- Meuse entre Beaumont, Walcourt et Thuin, se distingue par son originalité agricole. Jadis dépendance de l'évêché de Liège, on conserve encore l'habitude de l'appeler « le pays de Liège ». Sa valeur propre lui vient d'une épaisse couche de limon qui fait de ses terres presque les meilleures de la Belgique. Au milieu d'un pays d'économie herbagère, il demeure fidèle à la culture intensive, sur de grandes exploitations de 200 à 400 hectares. La betterave à sucre y alterne avec le froment, l'orge et l'avoine. Presque toute la récolte de betterave se concentre, à la fin de la saison, sur la râperie de Thuillies et la sucrerie de Donstiennes. Presque toute la terre est en labours. Les animaux de ferme jouent leur rôle beaucoup moins comme bêtes de rapport que comme bêtes de trait; ce n'est que lorsqu'on a utilisé les bœufs aux labours et aux charrois pendant plusieurs campagnes qu'on les engraisse avec la pulpe et qu'on les vend à la boucherie; seules, les juments, bêtes d'élevage, donnent leurs petits. Ce canton limoneux représente l'un des foyers de culture rationnelle les plus avancés de la Belgique. Autour de Gozée, de Thuillies, de Fontaine- Valmont, il étale ses vastes campagnes plates, divisées en pièces de terre immenses, surveillées par des fermes aux bâtiments énormes semblables à des forteresses.
A la différence de l'Ardenne, le Condroz et l'Entre-Sambre-et-Meuse ont un régime prédominant de grande propriété et de grande exploitation. L'atmosphère sociale change, parce que le pays vécut toujours sous l'influence directe des villes, de Liège, de Namur et même de Bruxelles, riches de capitaux en quête de placements fonciers. La grande propriété occupe de solides positions. Les cotes foncières de plus de cent hectares, qui couvrent seulement 4,5 p. 100 de l'étendue cadastrale dans le district ardennais de Gédinne, en occupent 49 p. 100 dans le district de Dinant, plus de 40 à Ciney et à Nandrin; la proportion dépasse le tiers à Andenne, le quart à Rochefort, Namur et Florennes. Des communes entières appartiennent à quelques seigneurs terriens.
Les terres de grande propriété, rarement exploitées par leurs propriétaires, sont cultivées par des fermiers; elles se divisent en fermes de grande étendue, supérieures à 40 et 50 hectares, dépassant parfois 100 hectares. Dans le seul canton de Ciney, on compte deux cent quarante fermes de plus de 50 hectares, couvrant la moitié du territoire. Tous ces grands fermiers habitent des maisons isolées au milieu de leurs terres : bâtiments massifs, rangés autour d'une cour carrée en ordre compact et fermé; autour de la ferme, règne une vaste pâture, clôturée de fils de fer, où se tiennent pendant la belle saison les bêtes à cornes et les poulains; du côté le plus abrité, un verger de pommiers. Çà et là, dans les
ARDEXNE. PAYS LORRAIN. CONDROZ. ENTRE-SAM BRE-liT-MEUSE.
campagnes, entre les territoires des grandes fermes, des villages aux maisons de brique ou de torchis groupent les petites gens, humbles cultivateurs ou simples ouvriers travaillant dans les carrières du voisinage et les usines du pays industriel (Pl. X, B).
Les villes. — Économie champêtre et forestière, surface accidentée et coupée par de profondes vallées, éloignement des grandes voies de circulation, tout devait rendre la vie urbaine précaire et mesquine. Les villes, parfois très anciennes, n'ont pas d'influence au delà de leur rayon local. Dans l'Entre-Sambreet- Meuse, une série de petites cités, à la fois marchés et forteresses, se sont fondées dans les clairières, au croisement des chemins qui traversaient les grands bois de la Thiérache et de la Fagne : Chimay, bâtie au pied du roc calcaire qui porte le château de ses princes, longtemps centre des fourneaux et des forges qui travaillaient le fer dans les villages de la forêt; Couvin, citée dans une charte du ix^ siècle, adossée à un rocher qui domine la vallée de l'Eau Noire, aujourd'hui marché de bois, petit bourg de 3 000 habitants, où se groupent des fours à chaux, des brasseries, des carrières; Mariembourg, jadis forteresse qui protégeait vers le Sud- Ouest l'accès du pays de Namur; Philippeville, fondée en 1555 par Charles-Quint avec le même but militaire; Walcourt avec sa vieille église gothique; Florennes avec des tanneries et des fours à chaux; Beaumont, citadelle des comtes de Hainaut au xi^ siècle, maintenant petit marché agricole. Sur la Sambre, dans la partie de la vallée où ne remonte pas l'activité de Charleroi, la jolie ville de Thuin (6 600 hab.) domine la rivière du haut d'un éperon rocheux : au sommet, la ville haute, derrière de vieux remparts qu'on franchit par de rudes escaliers et des sentiers raboteux, avec ses rues pavées et propres, paisible au pied de la tour carrée de son beffroi; au bord de l'eau, la ville basse avec la gare, le port et les établissements industriels, scierie, tanneries, chantier de bateaux et ateliers de machines agricoles (Pl. XI, B).
Dans le Condroz, les villes ne sont que de modestes marchés agricoles. Ciney, la plus vivante (5 200 hab.), s'anime surtout les jours de foire au bétail. A la limite méridionale du Condroz, une ligne de bourgs marque le contact de l'Ardenne : Durbuy, Marche, Rochefort et Beauraing. Le développement des voies ferrées n'a rien changé à la destinée de ces petites villes, car le trafic traverse le pays sans s'y arrêter; depuis 1858, la ligne de Luxembourg à Namur traverse ces plateaux aux fortes rampes; mais les trains de minerai de fer se dirigent sur Charleroi, et les wagons de marchandises luxembourgeoises et lorraines, vers Anvers.
Une seule grande voie naturelle s'ouvre à travers ces rudes plateaux : la vallée de la Meuse, le chemin d'eau entre la Lorraine et les Pays-Bas; à l'époque moderne, la canalisation de la rivière permit la circulation des bateaux de 1 m. 80 à 2 m. 10; une voie ferrée la longe depuis Givet jusqu'à Dinant et Namur. Aussi la vallée se déroule en un couloir populeux, bordé de petites agglomérations qui parfois se rejoignent; la beauté du paysage en fait un lieu de villégiature pour les citadins du pays industriel. Ainsi se succèdent, à partir de la frontière française, Hastière-Lavaux, Waulsort et Anseremme. Avec Dinant, on atteint un foyer ancien de vie urbaine (7 700 hab. en 1910, 6 500 en 1926); bâtie au pied d'un roc calcaire à pic, que couronnent les ruines d'une vieille citadelle, la ville s'allonge au bord de la rivière en une rue unique vers laquelle dévalent les ruelles; parfois
GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. — Belgique et Pays-Bas. 9
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les maisons semblent accrochées à la paroi rocheuse. Cette position forte attira sur la cité les malheurs de la guerre; elle souffrit gravement au xv^ siècle, fut pillée aux xvi^ et xvii^ siècles, presque détruite en 1914 par les Allemands. Mais elle eut aussi son rôle économique; au xiii^ siècle, elle travaillait le cuivre et le laiton, et ses produits se répandaient dans toute l'Europe; les Dinantais avaient alors un comptoir à Londres, et ils s'affiliaient à la Hanse teutonique; de nos jours, quoique le séjour et le passage des étrangers constituent le principal revenu de la ville, elle conserve encore une certaine activité industrielle dans ses ateliers de construction métallique, ses tanneries, ses filatures et tissages de laine. En quittant Dinant vers l'aval, on passe devant Yvoir, Profondeville, Wépion, entre des versants rocheux percés de grottes et entaillés par des carrières; les vergers, les jardins, les parcs d'agrément, les villas se pressent, et l'on arrive à Namur, dans le grand sillon de Sambre-et-Meuse, où palpite et foisonne la vie industrielle (Pl. I, A, et IV, A).
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Phot. Afriiiiaul iqiie iiiililairc )irlg<
A. SPA. VlLLi: D JiAUX ET RESIDENCE d'ÉTÉ.
Paysage forestier. Au fond, ligne régulière des hauts plateaux.
G. U-, t. II, Pl.. XI.
l'Ilot. Aéronautique militaire belge-
A. PAYSAGE INDUSTRIEL IMiÈS DE CHAKLEltOI.
Au jjremier plan, un terril de mine; au second plan, usine métallurgique de la Providence.
Pliot. Aéronautique militaire belge.