V. — LE GROUPE DE LIÈGE
Au confluent de la Meuse et de l'Ourthe, un peu en aval du confluent de rOurthe et de la Vesdre, dans un cadre de collines raides et de vallées profondes, Liège ne possédait donc pas, pour les relations générales, les avantages de la
1, Puits de mine; 2, Hauts fourneaux; .T, Canaux. — Le grisé plus ou moins dense indique la densilc plus ou moins forte
de la population.
On voit que le pays industriel s'étend à l'Ouest de la vallée de la Meuse sur la Hesbaye, à l'Est sur le pays de Hervé. Il cesse presque brusquement vers le Sud, à la rencontre du massif ardennais.
position de Maastricht, laquelle fut, dès l'époque romaine, une étape de la grande route de Cologne vers les Pays-Bas. C'est plus tard, comme ville épiscopale, que Liège apparaît dans l'histoire, probablement au viii^ siècle; elle contenait sans doute quelques richesses, puisque les Normands la ravagèrent en 881. Elle grandit surtout par l'influence de ses èvêques saxons et franconiens, auxquels les empereurs d'Allemagne, pour s'en faire des alliés contre les seigneurs féodaux, donnèrent fortune et autorité. Comme l'écrit Pirenne, « on y comptait au début du xi^ siècle huit églises et deux grands monastères.... Au xiii® siècle, ville ecclésiastique hérissée de tours d'églises, elle vit de sa situation de capitale, de siège de diocèse, de ses couvents, de ses chapitres, de ses clercs, de ses prêtres ». Centre de l'immense domaine territorial patiemment réuni par les princes-évêques, elle constitue un ioytr de richesse; une classe de marchands et de banquiers puissants s'y fonde et, grâce à elle, toute une vie de métiers; au xiii® siècle, Liège avait beaucoup de forgerons, de « ferons » qui habitaient la Féronstrée et le quartier des Venues le long des bras de l'Ourthe; mais rien encore n'y rappelle l'intensité du travail des villes de Flandre, leurs masses ouvrières, leurs échanges lointains.
LA BELGIQUE
C'est à partir du milieu du xiv^ siècle qu'une transformation profonde s'accomplit dans la vie économique de Liège. « Cette ville de prêtres, dit Pirenne, va devenir une ville de charbonniers et d'armuriers. » De cité ecclésiastique, elle se mue en cité industrielle. Cette évolution a sa source dans l'exploitation du charbon de terre. On extrait déjà la houille, et les bateaux de la Meuse la transportent au loin. On l'emploie dans la métallurgie, non pas pour la fonte du minerai, qui se fait longtemps encore au charbon de bois, mais pour la manufacture des objets en fer. Tandis que la production du fer se dissémine dans les forêts du Condroz et de l'Entre-Sambre-et-Meuse, le travail de transformation du fer tend à se concentrer à Liège et dans les villages voisins. Au xiv^ siècle, tout un quartier dans les îles de la Meuse et surtout dans 1' « îleau des Fèvres », constitue une cité ouvrière pleine de forgerons, de couteliers, de serruriers, d'armuriers, de cloutiers, de chaudronniers. A partir du xv^ siècle, l'usage de plus en plus répandu des armes à feu donne l'élan à l'armurerie liégeoise; à la fin du xviii^ siècle, on y recense soixante-dix à quatre-vingts fabricants d'armes, occupant 6 000 ouvriers; plus de 5 000 cloutiers travaillent dans le faubourg et les environs. C'est l'emploi de la houille, combustible à bon marché, qui a fondé cette supériorité séculaire de Liège.
Le bassin houiller de Liège, large d'une quinzaine de kilomètres, s'étend de part et d'autre de la vallée de la Meuse, à la fois sous les dernières ondulations de la Hesbaye et sous les collines du pays de Hervé. Soixante-dix mines occupent 25 000 ouvriers, les unes sur la rive gauche à Ans, Flémalle, Glain, Grace-Berleur, Herstal, Jemeppe, Liège, Montegnée, Seraing, Tilleur; les autres sur la rive droite, à Angleur, Ougrée, Bellaire, Fléron, Grivegnée, Micheroux, Retinne, Romsée, Soumagne, Wandre, Battice, Xhendelesse. Déjà pourvu d'une main-d'œuvre habile, Liège trouva, dès le début de la révolution industrielle, dans ses charbons à coke, la première condition de la grosse métallurgie. Actuellement les hauts fourneaux et les aciéries se concentrent dans la vallée, en amont de Liège, auprès de la voie navigable, à Seraing, à Ougrée, à Angleur, à Grivegnée, à Longdoz, à Chênée. Il possède des entreprises puissantes, comme la société d'Ougrée- Marihaye, et surtout la célèbre firme Cockerill de Seraing, remarquable par l'universalité de sa production métallurgique. A Liège et tout autour de Liège, on voit se grouper toutes les fabrications qui transforment le fer et toutes celles qui s'y rattachent par les nécessités de l'économie industrielle : constructions métalliques, chaudronnerie, machines à vapeur, locomotives, matériel de chemin de fer, matériel électrique, cycles et automobiles, produits réfractaires, produits chimiques, fonderies de métaux, fabriques de clous, d'épingles, de câbles, de cordes et de fils métalliques, bateaux de rivière, en un mot toutes les provinces du royaume du fer (fig. 23).
Dans l'une de ces provinces, l'armurerie, les artisans liégeois ont conquis une réputation universelle, grâce à une habileté traditionnelle héritée de génération en génération. Le rôle parfois encore prépondérant de la main-d'œuvre permet à cette industrie de se disperser; on la trouve non seulement à Liège, mais le long de la vallée de la Vesdre en aval de Nessonvaux; puis le long de la vallée de la Meuse à Herstal, à Jupille, à Argenteau, et enfin à l'écart des vallées en de gros villages comme Cheratte, Mortier, Forêt. Beaucoup de pièces se fabriquent en usine, et la fabrication d'un pistolet Browning de gros calibre exige l'emploi de plus de trois cents machines-outils; mais certaines opérations délicates s'exé-