LA VIE AGRICOLE
. Ces grandes plaines comptent parmi les régions les plus fertiles et les mieux cultivées de l'Europe. Cette aptitude agricole est un don de la terre limoneuse, mais elle est aussi l'œuvre de l'homme; car la culture y dépasse, sinon par l'habileté manuelle, du moins par la puissance et la science des procédés d'exploitation, même les laborieuses Flandres. Elle se différencie de la Flandre par une moindre place accordée au lin, au houblon et à la chicorée. Mais elle se caractérise par la production intensive du froment, de la betterave à sucre et de l'avoine, par l'élevage du cheval et par l'engraissement des bêtes à cornes. Nulle part le cultivateur n'a reconnu plus de valeur aux méthodes modernes; à partir de 1830-1840, l'usage des engrais commerciaux et des machines se répand; on conçoit la ferme comme une usine bien outillée, fonctionnant toujours à plein
LA BELGIQUE
rendement par l'emploi judicieux de tous ses moyens. A certaines saisons, le personnel local ne suffît plus à l'accomplissement des travaux des champs; pour le sarclage des betteraves au début de juin, pour la moisson des céréales à la mi-juillet, pour l'arrachage des betteraves à la fm de septembre, on fait appel à des équipes d'ouvriers migrateurs qui viennent du Hageland et de Flandre. Au début du xix^ siècle, un tiers de la terre demeurait encore en jachère dans ces plaines; le rendement des récoltes n'atteignait pas le niveau des rendements de la Flandre sablonneuse; il a suffî de moins d'un siècle pour assouplir le sol, pour l'asservir, pour l'exploiter sans arrêt et pour créer un pays nouveau (Pl. XV, A).
Le froment continue d'être partout la grande céréale d'hiver. Malgré le progrès des machines, on le moissonne, souvent encore, à la main : c'est la besogne des aoûterons flamands, armés du pic et de la sape. Le grain battu se vend sur les marchés traditionnels qui s'échelonnent autour du pays : Mons, Charleroi, Namur, Liège, Tongres, Saint-Trond, Tirlemont, Bruxelles. Pour alimenter les grandes brasseries du Borinage et du bassin de Charleroi, on cultive dans le Hainaut de grandes étendues d'escourgeon ou orge d'hiver. Pour nourrir les chevaux de culture, on fait à l'avoine sur les champs une place parfois plus grande qu'au blé. Mais toute grande culture a pour base la betterave à sucre; cantonnée sur les terres fortes de limon, elle se concentre surtout dans le Sud de la Hesbaye (arrondissements de Landen, d'Avenues, de Waremme) et dans le Sud-Ouest du Hainaut (Pâturages, Boussu, Dour, Chièvres, Leuze). Ces plaines contiennent à elles seules les trois quarts des champs de betteraves à sucre de toute la Belgique; elles possèdent neuf sur dix des sucreries belges; elles font de la Belgique l'un des plus grands fabricants de sucre du monde, vendant à la Grande-Bretagne une bonne partie de sa production (en 1925-1926, production totale de sucre, 309000 tonnes).
Cependant ces plantes de grande culture ne déterminent pas partout l'orientation du travail agricole. Au contact des Flandres et particulièrement dans le pays de Tournai, l'influence flamande se fait sentir par des modes de travail plus menus et plus variés : champs de navets pour la nourriture des vaches en hiver, chicorée à café au Nord de Tournai et d'Ath, lin dans les mêmes régions, tabac aux environs de Ninove et de Grammont et à Obourg près de Mons. A côté des grandes fermes à betteraves, on aperçoit déjà, sur ces confins, des traits bien flamands : l'emploi de la vache au labour, la production abondante du lait et du beurre, l'emploi du chien pour tourner la grande roue de la baratte et pour traîner les charrettes.
Dans ces grandes plaines presque sans arbres, il y a pourtant des bocages d'arbres fruitiers. Entre Tongres, Looz, Saint-Trond et Glons, les villages au printemps se cachent derrière des arbres fleuris; presque toutes les fermes s'entourent d'une pâture plantée d'arbres fruitiers : pruniers autour de Vliermael, cerisiers autour de Saint-Trond, poiriers et pommiers autour de Looz. D'une manière générale, ce sont les pommiers qui dominent. La récolte donne assez de fruits pour qu'on en vende à l'étranger et pour qu'on en fabrique du sirop et des confitures. Jusqu'au milieu du xix^ siècle, cette industrie se pratiquait à domicile, et chaque ferme avait sa chaudière à sirop. Aujourd'hui les usines du canton de Looz, qui ont remplacé les ateliers domestiques, travaillent surtout pour le marché anglais.
Le domaine de la grande culture contient, surtout sur la lisière des sables
HAIXAUT ET BRABANT. LA HESBAYE. BRUXET.LES.
et au voisinage des villes, des îlots de petite culture, où des milliers de petites gens se livrent pour le marché urbain à l'exploitation maraîchère, fruitière et même herbagère. La région de Bruxelles en fournit les exemples les plus originaux et les plus étendus. Vers l'Ouest de la grande ville, jusque vers Ninove, à Schepdael, Etterbeek et Dilbeek, ces petites fermes produisent du lait, des pommes de terre de primeur, des cerises, des groseilles, des framboises et surtout des fraises; chaque jour, dès l'aube, on part à Bruxelles par le tramway ou bien avec la charrette à chiens, pour vendre la cueillette; à Berckem-Sainte-Agathe, c'est à des serres et à des pépinières que s'applique le labeur. Vers le Nord, en tirant sur Malines et Louvain, on cultive les petits pois, qui arrivent sur le marché bruxellois de juin à août; autour de Vilvorde, on entretient des vaches laitières, et on engraisse des volailles. Vers l'Est, depuis que le vicinal atteint Vossem, chaque village expédie tous les jours des cruches de lait. Autour de Woluwe-Saint-Étienne et de Stockel, on produit le chou de Bruxelles et la chicorée de Bruxelles (witloof). Vers le Sud, à Hoeylaert, à La Hulpe, à Rixensart, on entre dans le domaine de la vigne, d'une vigne cultivée sous verre et dont les raisins de table trouvent un débouché en Angleterre et même aux États-Unis. Ces petites cultures soignées apparaissent comme l'un des traits propres à l'économie belge (Pl. XVII, A).
Sur toute exploitation un peu grande, on rencontre le cheval brabançon, bête massive et trapue, aux muscles puissants. Sur ces terres lourdes, le travail exige de forts attelages. La nécessité de les utiliser a suggéré l'idée de les produire; aussi tout le territoire compris entre Bruxelles, Nivelles, Ath et Alost est devenu un grand foyer d'élevage de chevaux; il faut y joindre plusieurs autres centres comme Perwez, Jodoigne, Gembloux et Ninove. Presque tous les cultivateurs un peu aisés se livrent à cet élevage, qu'ils ont poussé à la perfection grâce à leur longue tradition d'expérience et à leur curiosité intelligente; les bêtes, nées sur les grandes fermes herbagères du Brabant et du Hainaut, passent à l'âge de dixhuit mois sur les petites exploitations des pays de sable, où elles font par un travail modéré l'apprentissage de leur métier; ayant atteint trois ans, elles sont assez fortes pour la culture des terres lourdes de la Hesbaye et du Condroz; enfin, ayant acquis toute leur maturité et leur puissance, elles passent entre les mains de marchands qui les vendent dans les villes ou les expédient à l'étranger.
Dans chaque ferme de ce pays fertile, les bêtes à cornes s'associent étroitement à l'économie agricole. On n'observe pas ici de spécialisation concertée, soit vers le lait, comme dans les Flandres, soit vers la production du bétail maigre, comme dans l'Ardenne. Toute orientation particulière dépend de la dimension de la ferme, de la personnalité du cultivateur et surtout de la nature du marché le plus proche. Dans l'Ouest, dans le Brabant et le Hainaut, on observe sur les champs une plus forte proportion de plantes fourragères et herbagères; la main-d'œuvre se fait rare et chère, à cause des usines et des charbonnages de Mons et de Charleroi; les pâtures se développent au détriment des grains; on s'attache à produire du lait, du beurre, des œufs, des veaux, des porcs. Au contraire, dans l'Est, en Hesbaye, l'abondance des produits de culture et des pulpes de betteraves fait qu'on pratique dans les grandes fermes l'engraissement du bétail; on n'engraisse pas seulement les bêtes maigres du pays, mais encore celles qu'on fait venir de l'Ardenne, du Condroz et même de Hollande et de France; ces bêtes grasses de Hesbaye pourvoient les grands marchés de boucherie de Liège et de Bruxelles.
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Une ceinture de villes anciennement riches et puissantes, comme Louvain, Bruxelles, Tournai, Mous, Namur et Liège, une lisière de centres industriels parvenus à la fortune au cours du xix^ siècle, voilà des influences qui ont fortement contribué à créer l'atmosphère sociale de ces campagnes. La propriété foncière se trouve entre les mains de familles aristocratiques et bourgeoises. Dans les cantons de Wavre, de Nivelles, de Genappe, de Hal, les cotes foncières supérieures à 100 hectares couvrent encore plus du cinquième de l'étendue cadastrale; dans la Hesbaye, plus du dixième. Ces proportions tendent à diminuer, car, depuis la Grande Guerre, beaucoup de fermiers ont acquis les terres qu'ils cultivaient. On assiste en Hesbaye à la progression du faire-valoir direct, demeuré jusqu'ici beaucoup moins répandu que le fermage; il ne s'applique encore qu'au quart des terres dans le Hainaut, au tiers dans le pays de Gembloux.
La forme essentielle de l'atelier agricole, si l'on considère le total des terres mises en culture, reste partout la grande exploitation de 50 à 100 et même 200 hectares; elle domine dans la Hesbaye, dans le pays de Quévy au Sud de Mons et dans les campagnes de Nivelles, de Fleurus et de Gembloux. Caractérisée par la puissance de ses moyens, la masse de ses produits et ses méthodes industrielles, elle fonctionne sous la direction d'une classe de fermiers riches et instruits. Le fermier est un homme d'affaires qui n'accomplit pas la besogne manuelle, mais qui oriente les opérations commerciales, l'achat et la vente des produits, des bêtes, des engrais et des machines. Il habite un type remarquable de ferme composée d'énormes bâtiments rangés autour d'une cour pavée; leur aspect de forteresses semble les préparer à jouer ce rôle, car plusieurs d'entre elles ont servi de réduits défensifs pendant les batailles : ainsi les fermes de Goumont, de Papelotte, de la Haie Sainte, du Mont-Saint- Jean près de Waterloo. Le plus souvent, elles s'isolent dans la campagne au milieu de leurs champs. Parfois cependant elles se groupent en imposants villages au Sud de Tournai ou bien dans le Sud-Est du Brabant et en Hesbaye. Et, dans ce dernier cas, elles attirent autour d'elles les habitations d'un grand nombre de petits cultivateurs et d'ouvriers ruraux (fig. 25; Pl. XVI, B et C).
Tous les habitants des campagnes ne vivent pas que de la culture. La plupart des villageois de situation modeste vont travailler dans les carrières. La Belgique centrale est le pays des carrières; leurs trous béants éventrent les pentes des vallées à chaque pas (Pl. XV, B). Des calcaires primaires on tire des pierres de taille le long de la Dendre, de la Senne à Soignies, de la Sennette aux Écaussines, de la Samme à Feluy-Arquennes; de la pierre à chaux le long de l'Escaut depuis Antoing jusqu'à Tournai, et le long du Piéton. Comme pierres à pavés, on exploite les quartzites de Dongelberg et les roches éruptives de Quenast et de Lessines. Ces carrières, dont les matériaux s'expédient jusqu'en France et dans les Pays-Bas, retiennent dans les villages des milliers d'ouvriers et les conservent à la vie rurale. D'autres vont travailler dans les centres industriels et dans les villes. La persistance de toutes ces petites gens dans le milieu rural explique l'étonnante densité de population de ces plaines agricoles. Abstraction faite des villes, on atteint par kilomètre carré pour les cantons ruraux des chiffres d'habitants qui, en d'autres pays, représentent des densités de banlieue urbaine : Assche, 326; Hal, 310; Tirlemont, 268; Genappe, 134; Jodoigne, 136; Nivelles, 249; Perwez, 125; Wavre, 175; Soignies, 248; Ath, 233; Lessines, 254; Leuze, 191; Quevaucamps, 232; Templeuve, 250; Peruwelz, 301 (Pl. XVII, B).
l'Iiot. At'KinaiilIquu milit.iire belge.