‹ Belgique, Pays-Bas, LuxembourgChapitre 35 sur 104 · IV. ~ BRUXELLES · texte numérisé non relu

IV. ~ BRUXELLES

Le site de Bruxelles sur les bords de la Senne rappelle celui de Louvain sur les bords de la Dyle; les collines sableuses et boisées du Brabant y descendent vers le fond plat d'une vallée marécageuse qui ouvre le chemin des pays bas et des estuaires à marée. Mais ce site n'avait en lui-même aucune valeur propre pour l'éclosion d'un germe urbain. Comme à Louvain, c'est le passage de la grande route de Cologne vers les Flandres et Anvers qui détermina la destinée de Bruxelles; la vie industrielle se fixa près de la route; les métiers à tisser la laine se multiplièrent; une nouvelle ville drapante se développa. Mais elle n'égalait pas encore Louvain au xiii^ et au xiv^ siècle. Si Bruxelles éclipsa Louvain, elle le dut au choix que firent d'elle les princes de Brabant comme capitale. Au xi^ siècle, les comtes de Louvain, qui allaient au siècle suivant devenir ducs de Brabant, fondaient un château sur la hauteur du Caudenberg, site sauvage parmi les bois qui dominaient la vallée de la Senne; Louvain restait leur capitale, et Bruxelles n'était encore que leur Versailles; mais ils aimaient cette résidence personnelle, éloignée de leur turbulente cité ouvrière. Cette préférence se marqua davantage avec les ducs de Bourgogne : ils séjournèrent souvent à Bruxelles, amenant avec eux leur noblesse française dont les palais et les parcs couvrirent bientôt le Caudenberg. A la fin du xv^ siècle, la maison de Habsbourg, devenue propriétaire des Pays-Bas, fit beaucoup de frais pour Bruxelles; Charles-Quint y vécut avec sa cour. En 1546, Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, quittait Malines, son séjour habituel, pour Bruxelles. Puis, lorsque les Pays-Bas du Sud se séparèrent politiquement des Provinces-Unies, Bruxelles prit un rôle prépondérant comme capitale; Philippe II y établit, avec Marguerite de Parme, le siège du gouvernement général des Pays-Bas. Depuis cette époque, Bruxelles demeura la résidence des souverains, la ville officielle, le centre gouvernemental : c'est par cette fonction qu'elle grandit jusqu'au rang de grande cité. Pour ce rôle de capitale, elle possède des avantages de situation : elle occupe dans le territoire belge une position centrale, à égale distance de la frontière hollandaise et de la frontière française, à égale distance de la mer du Nord et des pays du Rhin. Dans ce pays bilingue, elle se trouve sur la frontière des deux langues; nulle part on n'observe plus étroit le contact et même le mélange des deux nationalités; « entre les Wallons au sang chaud et les Flamands à la tête dure, Bruxelles forme comme un anneau d'alliance ».

Cette fonction de capitale, exercée depuis quatre siècles, a modelé la physionomie même de la ville, l'une des plus belles d'Europe. Chaque époque, chaque régime s'y reflète dans la figure matérielle des choses; les monuments de la

HAINAUT KT BRABANT. LA HESBAYE. BRUXELLES

vieille cité brabançonne se mêlent aux palais des gouverneurs autrichiens et aux édifices modernes. Le présent n'étouffe pas le passé; le neuf ne triomphe pas comme dans les villes parvenues. Séjour de l'aristocratie, des fonctionnaires, des riches bourgeois, des artistes et des savants, la cité ne souffre pas, sauf dans les quartiers de la Senne, de la souillure du charbon, de la laideur des fabriques, de

FiG. 26. — Plan de Bruxelles.

la misère des bouges, comme tant de villes britanniques ; il y règne un air d'aisance confortable et de claire propreté; les maisons sont peintes de couleurs gaies, renouvelées avec soin; des rues larges, des boulevards spacieux, des jardins, des parcs font pénétrer l'air, la lumière, la verdure. Ville attirante, recherchée, parce qu'elle plaît et parce qu'elle sait se rendre plaisante, capitale d'un pays où l'on passe, hospitalière, séjour de tolérance et de liberté où les exilés et les fugitifs de l'Europe ont souvent trouvé refuge. On compare parfois Bruxelles à Paris

LA BELGIQUE

pour l'agrément et le charme, pour l'aisance de la vie, pour les richesses de l'esprit. Mais on ne peut pas dire que Bruxelles soit à la Belgique ce que Paris est à la France; car, comme capitale, elle a moins de rayonnement que Paris; son influence a pour limite l'influence des autres villes, dans un pays où l'esprit communal est une forme du tempérament national.

Dans Bruxelles, devenue une grande agglomération urbaine, il y a deux masses : la ville et la banlieue; la ville grandie dans la vallée de la Senne, et sur ses versants, avec toutes ses grandes artères dirigées Nord-Sud, parallèlement à la vallée; la banlieue, création de l'époque moderne, desservie par de grandes artères qui rayonnent vers tous les points de l'horizon. La ville elle-même comprend deux parties, la ville basse dans la vallée et la ville haute sur la colline, raccordées l'une à l'autre par des pentes rapides aux rues étroites et sinueuses. Cette division remonte aux origines mêmes de la ville, les princes et leur noblesse s'étant établis sur le Caudenberg, les bourgeois et les artisans dans la vallée (fig. 26).

Jusqu'aux transformations de l'édilité moderne, les quartiers de la vallée, sillonnés de bras d'eau, formaient un dédale pittoresque de rues populaires. « La Senne, écrit Camille Lemonnier, serpentait à travers cette agglomération de petites maisons tassées...; ses bras s'étendaient partout, plongeant au cœur de cette existence besogneuse, avec des amas de grosses écumes jaunâtres aux barrages, des remous de vapeurs bouillantes le long des usines, des traînements lents de flaques huileuses sur tout son parcours.... En automne, des brouillards montaient de ses vases, assombrissant l'air de crêpes opaques à travers lesquels les réverbères, le soir, avaient l'air d'yeux rouges larmoyants; et ses pestilences saturaient l'atmosphère d'une odeur particulière où se confondaient les relents de caoutchouc, de cambouis, de charogne et de vieille suie mouillée.... » Les paysages de la ville basse ont disparu depuis que, sous l'administration du bourgmestre Anspach (1868), on a voûté la Senne, transformé ces quartiers en une ville propre et neuve et tracé le grand boulevard qui, à travers ces espaces conquis, mène de la gare du Midi, à la gare du Nord. Mais tout n'a pas changé dans la ville basse. Elle conserve les beaux monuments du passé municipal et particulièrement ceux de la Grand'Place: l'Hôtel de Ville avec sa façade gothique et les maisons des corporations avec leur étonnante ornementation de pilastres, de balustrades et de pignons (Pl. XVIII). C'est là, comme autrefois, aux jours de réunion populaire, le cadre merveilleux des défilés, des manifestations. Entre les deux gares, la basse ville demeure toujours le centre des affaires, le quartier des boutiquiers et des commerçants; là se trouvent les Halles, le Marché au poisson, l'Hôtel des Postes, la Bourse et, sur le bord de la Senne canalisée, les abattoirs, les entrepôts et les bassins du port; comme autrefois, c'est l'agglomération populeuse, flamande de langue et de mœurs.

Sur les collines de la rive droite, la haute ville est le quartier officiel, aristocratique et mondain. Là se fixèrent les organes de la fonction de capitale : palais souverains, ministères, musées. Palais de Justice, académies; là se sont développés de vastes quartiers, aux rues larges, aux boulevards plantés d'arbres; ils s'étendent chaque jour vers l'Est, le long des avenues qui traversent les faubourgs jusqu'aux parcs magnifiques de la banlieue : parc du Cinquantenaire, parc de Tervueren, bois de la Cambre.

Autour de la ville, qui compte 213900 habitants, tout un cercle de faubourgs

HAINAUT ET BRABANT. LA HESBAYE. BRUXELLES

ne cesse d'empiéter sur les champs et les bois de la banlieue : sur la rive gauche, Anderlecht (71 800 hab.), Molenbeek Saint- Jean (67 400 hab.), Laeken, Koekelberg (13 300 hab.), Jette (17 600 hab.); sur la rive gauche, Saint-Gilles (65 200 hab.), Uccle (37 500 hab.), Watermael Boitsfort (13 700 hab.), Ixelles (85 000 hab.), Etterbeek (42 000 hab.), Saint-Josse-ten-Noode (31 000 hab.), Schaerbeek (109 600 hab.). Même au delà de cette agglomération la poussée urbaine progresse, et de nouveaux faubourgs naissent : Forest (34 400 hab.), Auderghem (10800 hab.), Woluwe Saint-Pierre (11 200 hab.), Woluwe Saint-Lambert (13 800 hab.), Evere (7 900 hab.) (fig. 26). Il y a ainsi un Plus Grand Bruxelles qui, dans un rayon de 6 à 7 kilomètres autour du cœur de la ville, embrasse près de 800 000 habitants. Le développement énorme et rapide de cette banlieue date de la dernière moitié du xix^ siècle. Anderlecht, Schaerbeek et Ixelles n'étaient encore en 1830 que des villages vendant à la ville leur beurre et leurs cerises; les habitants de Saint-Gilles portaient le sobriquet de « hacheurs de choux » (Koolenkappers), juste reconnaissance de leur talent à cultiver les choux dits de Bruxelles; de 1830 à 1900, Schaerbeek passait de 3 000 à 32 000 habitants, Molenbeek, de 4 000 à 54000. La banlieue contient maintenant trois fois plus d'habitants que la ville. Grâce à la commodité des moyens de transport, des milliers d'ouvriers et de fonctionnaires habitent la banlieue et viennent chaque jour travailler à Bruxelles; comme à Londres et à Paris, le centre de la ville se dépeuple; bureaux, banques et magasins en chassent les logements.

L'agglomération bruxelloise n'est pas, comme tant de cités de l'Europe occidentale, fille de l'industrie. Mais elle rassemble tellement d'hommes et de richesses qu'elle devait, comme centre de consommation et marché de maind'œuvre, attirer des industries. Ce sont d'abord les survivants des métiers d'autrefois, transformés à la moderne : filatures et tissages de laine de Bruxelles, d' Anderlecht, de Leeuw-Saint-Pierre; usines de coton et de soie de Saint-Gilles, d'Uccle, de Molenbeek, d' Anderlecht. Ce sont ensuite des industries de transformation fabriquant des articles chers à l'aide d'une main-d'œuvre de choix : fonderies de bronze, de cuivre, de nickel; manufactures de caoutchouc; fabriques de gants coupés à domicile par des ouvriers bruxellois et cousus par des milliers d'ouvriers à la campagne; fabriques d'instruments de musique, de carrosserie; imprimeries, papeteries, tanneries. Il faut ajouter toute l'équipe des industries alimentaires préparant la bière, la farine, le tabac. Aux approches de la capitale, les usines se continuent le long des canaux et des chemins de fer : vers le Nord, à Vilvorde (21 300 hab.) avec ses usines de produits chimiques, ses fabriques de brosses, ses manufactures de dentelle; vers le Sud, le long de la vallée de la Senne, toute une chaîne d'établissements industriels, ateliers de construction métallique et mécanique, usines de produits chimiques, fabriques de moteurs à gaz, jusqu'à la petite ville de Hal(16 100 hab.), qui travaille aussi à la construction métallique, aux produits chimiques, à la sucrerie, à la papeterie, à l'imprimerie, et même jusqu'à Tubize (7 800 hab.), centre de la fabrication de la soie artificielle.

Dans cette vaste agglomération d'hommes, les voies de communication sont la condition du travail industriel, de l'approvisionnement et des relations générales. A Bruxelles, se croisent plusieurs courants de transit international vers l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suisse et la France. La liaison est assurée avec le bassin houiller de Charleroi par le canal de Bruxelles à Charleroi, dont la mise à grande section avec un mouillage de 3 mètres sera terminée vers

LA BELGIQUE

1930. D'autres travaux ont réalisé la jonction de Bruxelles avec la navigation maritime. Depuis longtemps déjà, la ville communiquait avec l'Escaut maritime par le canal de Willebroeck; ce canal, construit de 1550 à 1561, amélioré de 1829 à 1835, est transformé depuis 1922 en un canal maritime, long de 28 kilomètres, comportant quatre écluses de 114 mètres et un mouillage de 6 m. 50; il permet l'arrivée à Bruxelles des bateaux de mer ayant ce tirant d'eau; il aboutit, dans l'Ouest de la ville, à des bassins fluviaux dont le trafic marchandises s'éleva en 1922 à 2 915 000 tonnes, et à un grand bassin maritime qui reçut en 1925, 369 navires de mer avec 172 800 tonnes de marchandises. Comme d'autres villes belges, comme Gand et Bruges, Bruxelles possède une jonction directe avec la mer : il se relie à l'estuaire de l'Escaut, la grande porte maritime de la Belgique.

BIBLIOGRAPHIE

H. Demain, Les migrations ouvrières à travers la Belgique, Louvain, 1919. — Dumont-Wilden, La Belgique illustrée, Paris, 1910. — J. Frost, Agrarverfassung in Belgien, Berlin, 1909. — P. L. Michotte, Le canal maritime et le port de Bruxelles (Annales de Géographie, XXXII, 1923, p. 418-425). — Ministère DE l'Agriculture, Monographie de la région limoneuse, Bruxelles, 1899-1900. — L. Noël, Louvain, Oxford, 1915. — E. Vliebergh et R. Ulens, La population agricole de la Hesbaye au XIX" siècle, Bruxelles, 1909.

Page 1