I. — LA FLANDRE. LE PAYSAGE. LA VIE RURALE
En Belgique, la Flandre correspond, dans son ensemble, à la partie de la plaine basse qui s'étend à l'Ouest de l'Escaut; mais elle déborde au delà du fleuve vers l'Est jusque dans le pays d'Alost, de Grammont et de Renaix. D'aucun côté, sauf vers la mer, ses limites ne s'appuient à des limites naturelles qu'auraient fixées le sol, le relief, les eaux ou les bois; de tous côtés, elles sont l'œuvre de la politique, aussi bien vers le Hainaut et le Brabant que vers la France et les Pays- Bas. Ainsi que nous le démontre l'étude des formations politiques, la Flandre est un groupement historique et non pas une région naturelle. Partie d'un petit canton sableux situé entre Bruges et Thourout, elle rayonna vers tous les points de l'horizon, jusqu'en Artois et en Zélande, grande après les conquêtes des comtes, petite après leurs défaites; l'extension du nom de Flandre varie comme les limites de l'État flamand. Mais le nom survit et s'incorpore avec le groupement territorial que cet État régit le plus longtemps. De ce territoire, on a fait deux provinces du royaume de Belgique, la Flandre occidentale et la Flandre orientale; leurs limites méridionales ont un trait commun très significatif : elles suivent, à peu de chose près, la limite des langues.
Les paysages flamands. — Deux régions naturelles fort distinctes se partagent le territoire historique de la Flandre : la Plaine maritime et la Flandre intérieure; la Plaine, au sol argileux, plat, sans arbres; l'intérieur, au sol sableux, accidenté et boisé. Toutes deux elles possèdent en commun ce caractère d'être essentiellement des morceaux de terre aménagés et transformés par le travail humain, l'une sauvée des eaux et constamment protégée contre leurs retours possibles, l'autre naturellement peu fertile, mais rendue féconde par un labeur séculaire.
La Plaine maritime avec son liséré de dunes borde la mer du Nord sur une longueur de 67 kilomètres; comprise à l'intérieur de la courbe hypsométrique de 5 mètres, elle ne dépasse une largeur de 10 à 15 kilomètres que le long de l'Yser vers Dixmude et Merckem. Elle repose sur une nappe d'argile, épaisse parfois de 3 mètres, dépôt de la plus récente des invasions marines : terre compacte, collante, imperméable, hostile à la circulation, mais d'une étonnante fer-
LA BELGIQUE
tilité. Elle est si plate que le regard s'étend à l'infini sur la verdure des champs et des prés; les eaux des fossés paraissent dormir. Les vents de mer soufflent avec tant de force qu'il n'y a dans la plaine presque aucun arbre, sauf les saules et les peupliers têtards, au tronc court et trapu, tout encroûté de lichens et de mousses, qui poussent le long des fossés. Dans les champs, toute la face de la terre porte des traits artificiels : l'œil y suit le tracé régulier, géométrique, des fossés et des canaux qui mènent l'eau vers les écluses, points d'écoulement choisis et imposés; fossés et canaux sont les limites et les clôtures des champs.
La Flandre intérieure, beaucoup plus grande que la Plaine, s'élève doucement et longuement vers les horizons semblables du Hainaut et du Brabant, sans qu'on puisse dire où elle finit. Le sable joue un grand rôle dans la constitution du sol; depuis le début du Tertiaire jusqu'au Quaternaire récent, les mers l'ont déposé en couches épaisses; il couvre la moitié des Flandres ensemble et les trois quarts de la seule Flandre orientale. Il donne des sols faciles à remuer, mais pauvres en chaux et en acide phosphorique, perméables, arides; pour les cultiver, il fallut les féconder et les conquérir; mais la lutte n'est pas terminée, et les landes, qui couvrent le pays entre Bruges, Eecloo, Ruysselede et Thourout, donnent encore l'image de la stérilité primitive. La Flandre intérieure n'offre pas les horizons plats de la Plaine maritime; elle a des ondulations, des mouvements, des accidents, des chemins creux, des ravins, des buttes; aux environs d'Alost et à l'Est d'Ypres, on découvre des coins sauvages aux reliefs imprévus. Et surtout le pays flamand, vu d'une hauteur, apparaît comme une forêt coupée de clairières; cet aspect boisé, auquel il doit le nom de Houtland ou pays des arbres, provient rarement de l'existence de forêts; c'est que, dans ce pays abondamment peuplé, l'arbre accompagne toujours l'habitation et le champ, dans les haies, le long des chemins, des fossés, des clôtures, des jardins; l'occupation multiple se traduit par la multiplicité des arbres. Aucun coin de Flandre n'égale en densité bocagère le pays de Waes avec ses rangs pressés de grands arbres d'un seul jet plantés autour des terres. Tous ces arbres ont leur rôle dans la vie économique : peupliers, chênes ou hêtres, on les abat pour leur bois; de nombreuses scieries débitent leurs troncs, et, dans les chemins verts du pays de Waes, il n'est pas rare de rencontrer une échoppe de sabotier. Comme dans la Plaine maritime, l'empreinte humaine domine dans le paysage; elle se marque dans le morcellement infini du sol entre des milliers de champs si petits que le rapprochement de leurs arbres donne l'illusion de la forêt. Ce pullulement de l'exploitation résulte d'une prise de possession ancienne, du travail d'une armée de bras qui depuis des siècles refoulent la bruyère, transforment la terre et créent la fécondité. Un sol primitivement maigre et hostile est devenu un jardin (fig. 27; Pl. XIX).
L'agriculture flamande. — Peu de pays au monde ont poussé aussi loin l'art de cultiver, de maîtriser la terre. A l'origine de cette civilisation agricole, on trouve l'aiguillon de la vente, la proximité de débouchés urbains, la nécessité de faire vivre les agglomérations d'ouvriers. La production flamande se caractérise par la réunion coordonnée de tous les moyens capables de faire rendre à la terre tout ce qu'elle peut : la combinaison ingénieuse des cultures les plus susceptibles d'utiliser les variétés locales de sol; la recherche des plantes riches donnant des produits commerciaux; l'entretien d'un très nombreux cheptel; l'exploitation intensive du champ par l'application d'une somme énorme de travail.
Phot. Briquet.