C. PAYSAGE DU PAYS DE WAES, AU NORD DE TA.MISE
Champs à surface bombée ; lignes de peupliers.
G. U., l. II, Pl. XIX.
l'hot. A. Demangeon.
UNE CHALJllliUJi ILA.MAADE. KOPPEX Blili G , AU SUD D AUDENARDE.
G. U., l. II, Pl. XX.
OÉOOKAPIIIE UNIVERSELLE. — B(;Igl<(iie irl ]'ays-Bas.
LA BELGIQUE
Selon les aptitudes locales de la terre, on peut distinguer en Flandre plusieurs variétés d'associations de plantes cultivées : la variété du sable, la variété du limon, la variété des polders, la variété des dunes. Dans l'agriculture du sable, le seigle est par excellence la plante à pain; on le sème fm septembre ou octobre; on le consomme à la ferme. On abandonne peu à peu le sarrasin, le pionnier de la culture d'autrefois dans les sables. La pomme de terre, plantée en avril et alternant avec le seigle, occupe une place fondamentale dans l'économie, parce qu'elle nourrit à la fois les hommes et les animaux. Pour le bétail, on plante, en culture dérobée, des navets; cette pratique rendue facile par le seigle qui mûrit vite, et par la douceur des arrière-automnes, assure une copieuse alimentation pour les bêtes à cornes. Tout autre est l'association dans les pays de limon, au Sud de Somergem, de Thielt, de Roulers et de Houglede : forte étendue du froment sur les terres lourdes; importance de l'avoine, qui révèle l'emploi du cheval comme bête de trait; beaucoup de plantes fourragères et de racines pour le bétail, trèfle, pommes de terre, raves et betteraves; et surtout développement des plantes industrielles, la chicorée, le lin, la betterave à sucre, le houblon, remarquable surtout dans le pays de Courtrai. Aux terres lourdes et fertiles des polders correspond un autre type d'association : d'abord l'union traditionnelle du froment, la plante à pain, de l'orge, le grain à bière, et de l'avoine, la céréale des chevaux; puis un choix de nourritures très substantielles pour le bétail, féveroles et pois; quelques plantes industrielles, la betterave à sucre, la chicorée, le lin, mais moins répandues que sur le limon; enfin, vocation originale de ces terres humides et verdoyantes, l'herbe en vastes pâtures où paissent les bêtes. Sur les sables arides et pauvres des dunes apparaît l'association du seigle, des navets en culture dérobée et de la pomme déterre, enrichie, depuis l'éclosion des stations balnéaires, par la culture maraîchère; par contre, le bétail tient peu de place sur la petite exploitation des dunes.
Sur les sols de Flandre, naturellement fertiles ou fertilisés par la culture, les plantes industrielles, exigeantes et épuisantes, ont toujours trouvé un terrain d'élection. La culture du lin s'étendit à toute la Flandre à partir du xv^ siècle; il s'agissait de fournir des fibres aux milliers de métiers à toile qui occupaient encore au début du xix^ siècle 330 000 personnes dans les campagnes; on appelait alors cette plante la mère nourricière des Flandres ; mais, à partir du milieu du xix^ siècle, devant la concurrence du coton et les progrès du machinisme qui ruina les ateliers domestiques, la culture du lin s'effondra; elle disparut de beaucoup de régions et se concentra dans le Sud des provinces flamandes, autour de Courtrai, d'Ingelmunster et de Thièlt; les Flandres renferment aujourd'hui les trois quarts des champs de lin de la Belgique, une quinzaine de milliers d'hectares; en se localisant, cette culture s'est maintenue près des pays les plus habiles à la soigner, près de la Lys, cette rivière précieuse dont les riverains pratiquent depuis des siècles l'art difficile du rouissage, et dans une contrée où la densité de la population rurale assure aux travaux du lin une abondante main-d'œuvre. Les mêmes avantages de sol et de travail sont recherchés par d'autres plantes riches et délicates : la betterave à sucre autour de Somergem, de Nevele et de Thielt; la chicorée à café, presque concentrée dans la Flandre occidentale autour de Roulers sur de toutes petites exploitations qui travaillent à la bêche; le tabac qui a son domaine privilégié surtout dans les cantons de Werwicq, de Messine et d'Ypres de la Flandre occidentale; le houblon enfin, plus localisé encore que le tabac et
LA FLANDRE ET LA CAMPINE
qui a deux centres de culture, le pays d' Alost et le pays de Poperinghe. A ces formes déjà anciennes de la culture soignée, qui exigent tant d'art patient et calculé, l'époque moderne en joint d'autres, non moins habiles et non moins fructueuses, par l'horticulture et le jardinage de luxe. Nulle part on ne trouve réunies autant de conditions favorables : la tradition d'une main-d'œuvre experte, les qualités incorporées à la terre par le long travail des générations, l'extrême division du sol créant la nécessité de la petite culture intensive, les engrais fournis par les grandes villes et surtout la proximité des marchés urbains assurant une vente régulière. Aucun de ces centres de culture maraîchère n'égale l'ampleur du vaste jardin qui entoure Gand, à Destelberghem, Everghem, Gentbrugge, Loochristy, Meirelbeke, Melle, Oostacker, Safîelaere et autres villages, spécialisé dans la production des plantes et des fleurs de luxe. Sur plus de 400 hectares, on cultive les fleurs en plein air, orchidées, roses, œillets, chrysanthèmes. Dans plus de 2 500 serres qui couvrent de leurs toits de verre près de 450 000 mètres carrés de terrain, on soigne azalées, rhododendrons, lauriers, palmiers, araucarias, bégonias. Merveilleuse industrie qui ne pourrait pas vivre sans exporter : plantes et fleurs de Gand s'expédient en Europe centrale, en Grande-Bretagne, en Hollande, en France et jusqu'aux États-Unis. Beaucoup de ces établissements horticoles sont de véritables usines par l'importance de leurs capitaux et l'énormité de leur production; mais il arrive parfois que l'ouvrier, devenant jardinier à son compte, tire toute une fortune d'un coin de sable.
Le paysan flamand sait exploiter ses bêtes avec autant d'art que sa terre. Depuis longtemps, il associe étroitement ses animaux à la fertilisation du sol; avant beaucoup d'autres paysans, il les a conçus comme des machines à fournir du fumier. On est étonné du nombre de bêtes entretenues sur les fermes; une exploitation de 40 hectares peut nourrir dix vaches à lait, trente-cinq autres bêtes à cornes, huit chevaux, six truies et leur portée, sans parler de la bassecour. L'alimentation de ces animaux dépend beaucoup plus des plantes cultivées que de l'herbe des pâtures; presque tout ce qui se récolte est destiné aux bêtes : fourrages, navets, betteraves, pommes de terre; elles se nourrissent et s'engraissent à l'étable, et non pas en plein air; il n'y a d'exception remarquable que dans la Plaine maritime, où l'herbe couvre plus du quart du terrain; les herbages du Furnambacht, entre Furnes, Dixmude et Loo, sont célèbres pour leurs qualités d'engraissement; on y laisse les bêtes jour et nuit pendant la belle saison.
La spéculation propre à toute la Flandre consiste dans l'économie laitière; chaque ferme produit et vend du beurre sur le marché des villes ; sur les petites exploitations, un chien, enfermé dans une grande roue en bois, fait mouvoir la baratte; ailleurs, de nombreuses laiteries coopératives se chargent de la fabrication. Grâce aux résidus de laiterie et aux énormes quantités de pommes de terre récoltées, on peut nourrir des porcs; chaque ferme les élève et les engraisse pour sa propre consommation, car souvent le saindoux remplace le beurre chez les paysans et les ouvriers; parfois elle les vend tout jeunes à d'autres fermes qui les engraissent, ou bien, tout élevés et gras, aux marchés qui les expédient en Angleterre; les porcs pullulent dans le pays des sables et des bruyères, où domine la toute petite culture, autour de Couckelaere, de Maldegem, d'Aeltre et d'Eecloo.
Ce qui donne le plus d'efficacité et le plus d'intensité au labeur de la terre en Flandre, c'est la somme étonnante de main-d'œuvre humaine qui s'applique
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à la moindre surface. Comme en Lombardie et comme en Chine, le paysan de Flandre, surtout dans le Nord, laboure sans le secours d'un animal, à la bêche, comme pour un jardinage. Le rôle des bras humains ne se limite pas au labour; on voit des gens traîner sur leur champ une herse à dents de bois; on en voit d'autres, d'un baquet traîné sur une brouette, répandre le purin sur leur bout de terre. Quand l'homme est parti soit pour la pêche en mer, soit pour la moisson en d'autres pays, c'est la femme qui le remplace en tous les travaux. La terre est l'objet d'un soin patient, opiniâtre, inlassable. Dans la Flandre du Sud, sur le limon fertile, on emploie des chevaux, mais ailleurs, quand le travail ne s'effectue pas à la main, on emploie la vache : force modeste à la portée du petit paysan. Malgré ces faibles moyens, la terre ne souffre pas ; soumise et assouplie, elle produit plus qu'une autre; grâce à la culture dérobée, elle donne deux récoltes par an; jamais épuisée, parce qu'on lui restitue méthodiquement sous forme d'engrais ce qu'on lui prend; car toujours, et depuis des siècles, on a recherché, avec une sorte de subtile ingéniosité, tout ce qui peut enrichir le champ : fumier de ferme, ordures ménagères et boues des villes, excréments humains, vases des fossés et des canaux, fiente des volailles, cendres de tourbe, suie, tourteaux, engrais chimiques.
La population rurale de la Flandre. — Le paysan flamand est un petit et très souvent un tout petit cultivateur. Nulle part en Belgique on ne trouve d'exploitations aussi menues sur toute une province. On regarde comme grandes celles qui dépassent 20 hectares. Dans la Flandre orientale, on n'en dénombre pas 100 qui cultivent plus de 50 hectares; mais on en compte près de 60 000 qui occupent de 50 ares à 10 hectares, et plus de 50000 inférieures à 50 ares. Cet émiettement de la terre atteint son maximum dans les dunes. Petites terres, petites gens, sobres, tenaces et endurants, mais parfois routiniers, lents et de peu d'initiative; le progrès moderne pénètre parmi eux avec une lenteur extraordinaire, beaucoup moins vite que chez les paysans d'Ardenne et de Campine. Petites terres, pauvres gens parfois, obligés de demander des ressources complémentaires à l'émigration (Pl. XX, A et B).
A ce type de paysan flamand généralement répandu dans la région des sables, il existe en Flandre une exception : c'est le fermier de la Plaine maritime. Dès qu'on arrive dans les polders, on entre dans le domaine des grandes fermes de 25 à 40 hectares, parfois davantage : installations puissantes pourvues de forts attelages et d'un outillage moderne. Le type social change; le fermier de la Plaine a de l'aisance, une table mieux servie, des capitaux placés; incapable d'effectuer seul avec sa famille les travaux champêtres, il fait venir pour la moisson, pour les betteraves et pour le lin les humbles ouvriers qui émigrent de l'intérieur.
Partout, sur les terres grasses des polders comme sur les terres légères des sables, le sol appartient rarement à ceux qui le cultivent. Le cultivateur n'est pas généralement propriétaire. Le fermage l'emporte de beaucoup sur le faire-valoir direct. Cette prédominance du fermage tient à la manière dont se constitua la propriété foncière : défrichements de bruyères accomplis par les abbayes ; domaines appartenant aux hospices et aux villes, ainsi qu'aux familles bourgeoises; dans a Plaine maritime, endiguements de polders et dessèchements de marais, entreprises capitalistes qui laissèrent la terre entre un petit nombre de mains. Pour toute la Flandre, la proportion des terres tenues en fermage dépasse les
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deux tiers et, dans la Flandre occidentale, les quatre cinquièmes de la surface cultivée.
La terre, âprement disputée par la multitude des hommes qui veulent la cultiver, coûte cher à louer; chaque famille n'en peut obtenir assez pour gagner sa vie : de là, la nécessité de l'émigration. La cause profonde de ce mouvement réside dans l'extraordinaire densité de la population : elle dépasse 310 par kilomètre carré pour toute la Flandre; mais elle atteint des chiffres étonnants dans certaines régions, plus de 400 dans les arrondissements d'Alost et de Courtrai; même dans la région des dunes, abstraction faite des stations balnéaires, on en compte 84. De là, les migrations journalières et hebdomadaires vers les bassins houillers, vers les travaux des ports, vers les usines textiles, vers les petits métiers urbains, vers les briqueteries. De là, les migrations saisonnières pour la cueillette du houblon à Alost et à Poperinghe, pour la moisson et les betteraves de la Plaine maritime et de la Wallonie et surtout pour les travaux agricoles de France. Cet exode vers la France, déclanché après 1871, entraînait environ 50 000 travailleurs en 1900; leur nombre dépassait encore 35 000 vers 1910; il atteint aujourd'hui une vingtaine de milliers. Ce sont les Franschmans, gaillards solides et sobres, qu'on voit débarquer dans les gares françaises, portant sur leurs épaules leur gros sac de toile bleue; ils s'en vont prêter le secours de leurs bras au Nord français, à la Picardie, à la Brie, à la Beauce; mais on les rencontre aussi au delà de la Loire jusqu'en Auvergne. Depuis la guerre, leurs équipes ont repris le chemin de la France; on en voit même beaucoup qui, renonçant à revenir chez eux, s'installent comme fermiers sur des exploitations abandonnées et fixent leur foyer et leur famille en terre française.
A la différence des paysans de l'Ardenne et de la Hesbaye, les paysans flamands habitent généralement des maisons dispersées à travers la campagne, chacune auprès des terres exploitées. Au Sud d'une ligne qui passerait par Dixmude, Thourout, Gand et le bas Escaut, la dispersion est poussée à l'extrême; il s'agit d'une véritable poussière d'habitations, semées selon le gré individuel, sans qu'on puisse distinguer s'il y a des limites communales à travers cette multitude d'établissements ruraux; cette ubiquité de l'habitat fait penser à un immense village de plusieurs milliers de kilomètres carrés, tout pénétré de jardins et de bocages (fig. 27).