LA VIE URBAINE
Depuis des siècles la sève urbaine circule à travers le pays flamand. « Elle est, dit Vidal de la Blache, dans l'histoire et dans le sang des habitants. C'est comme citadins que les Flamands se sont sentis eux-mêmes, qu'ils ont lutté contre l'étranger. » L'amour de la cité fut longtemps la forme du patriotisme flamand. La première grande floraison des villes commence à partir du xii^ siècle, pour atteindre son plein épanouissement au xiv^; elle puise sa force dans l'industrie drapière, dont les marchés d'exportation s'étendent à toute l'Europe; Bruges et Gand font vivre près de 80 000 habitants au début du xiv^ siècle; les petites villes comme l'Écluse, Poperinghe ou Ypres n'ont pas moins de vitalité que les grandes. Puis avec la décadence de l'industrie du drap survint la décadence des villes; la ruine, consommée à la fm du xv<' siècle, s'aggrava par les troubles politiques et par les guerres ; le commerce maritime s'éloigna des murs de Bruges, et ses métiers
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tombèrent dans le silence; Ypres baissa de 40 000 habitants en 1257 à 6 000 en 1486; durant le xyiii^ siècle, les métiers retrouvèrent bien leur prospérité; mais le réveil de l'industrie ne profita guère qu'aux bourgades rurales peuplées d'ouvriers à domicile. Une grande poussée urbaine s'est produite de nouveau au xix^ siècle sous l'influence de la révolution industrielle; la progression des villes devient alors fonction de l'intensité du travail des usines. Toutes les villes que n'atteint pas l'économie nouvelle végètent : Termonde, Audenarde, Ypres; toutes les anciennes qu'elle vivifie ressuscitent et s'accroissent sans mesure : Alost, Courtrai, Gand; enfin tous les villages qui l'accueillent deviennent des villes : Renaix, Tamise, Roulers.
Sans moyens de communication, sans la circulation facile des choses et des hommes, toute agglomération urbaine n'est qu'un corps sans veines et sans artères. Pour la circulation intérieure, la Flandre possède un réseau ferré, l'un des plus denses du monde, presque sans ouvrages d'art, sauf les ponts, sans fortes rampes et sans tunnels; elle possède surtout un merveilleux réseau de navigation. Dans ces plaines aux rivières lentes et commodes, rapprochées les unes des autres et faciles à unir, la voie d'eau est la route familière et, jadis, en l'absence de bons chemins, la plus praticable; parles plus petites rivières, elle pénètre jusque dans les campagnes reculées. Les Flamands songèrent très tôt à améliorer les voies d'eau pour assurer les communications entre les campagnes et les villes, entre les villes elles-mêmes et entre les villes et la mer; et ils n'ont pas cessé de les entretenir et de les développer. Dès le xii^ siècle, on voit se constituer l'Yperlet canalisé, unissant Bruges à l'Yser, puis à l'Aa et à Calais; on creuse en 1187 le canal de Poperinghe, en 1284 le canal d'Ostende à Oudenbourg. Plus tard, le réseau se complète et se perfectionne : canal de Gand à Bruges en 1724, canal de Bruges à Nieuport en 1639, canal de Gand à Terneuzen en 1827 et toute une série de branches et de tronçons. Actuellement, au-dessus du dédale des petits chemins d'eau, quatre grandes voies dominent la navigation intérieure de la Flandre : l'Escaut descendu par un énorme courant de houille, fréquenté annuellement par 12 500 bateaux, et qui va bientôt pouvoir, grâce à de nouveaux ouvrages, porter des péniches de 600 tonnes avec un tirant d'eau de 2 m. 30; la Lys qui transporte du charbon et du lin; le canal de Gand à Bruges, qui attire des usines sur ses rives, et le canal de Gand à Terneuzen, qui amène à Gand les navires de mer.
Les villes de la côte. — La façade maritime de la Flandre ne possède pas, sauf Ostende, de grande ville; c'est à l'intérieur, sur l'Escaut, que se trouve Anvers, le grand port de mer. Mais cette lisière de dunes et de plages sableuses, bande de sol presque stérile, a fait fortune grâce aux stations balnéaires qui garnissent le rivage : la Panne, Nieuport, Ostende, Blankenberghe (6 900 hab.), Heyst (5 600 hab.), Knocke; elle forme une guirlande de petites cités, d'un bout à l'autre unies par une belle route et des tramways. Plusieurs d'entre elles, anciens villages de pêcheurs, conservent encore des barques qui vont croiser sur les bancs du large. Nieuport, à l'embouchure de l'Yser, se relève des destructions de la guerre; c'est un petit port de cabotage, et surtout le débouché d'une série de canaux avec écluses, qui commandent l'écoulement de l' arrière-pays. Zeebrugge, port créé de toutes pièces en 1907 au débouché du canal maritime de Bruges, devait donner à cette ville un débouché en eau profonde sur la mer du Nord; il est formé par une rade de 150 hectares, profonde de 11 mètres en certains points
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et protégée par une énorme digue de 2 km. 5; jusqu'ici la formation d'une ville n'a pas suivi la construction du port. Avec 45 000 habitants, Ostcnde représente seule la vie urbaine sur la côte; elle est le seul port belge établi directement sur le littoral, dans une brèche à travers les dunes, que les marées ont élargie et approfondie au xiv^ siècle, puis abandonnée et presque bouchée au début du xviii^; pour rétablir le débouché, les hommes ont rouvert la brèche en creusant un chenal que des chasses naturelles^ puis des chasses artificielles avec des bassins et des écluses de retenue, puis des dragages ont maintenu et maintiennent en l'état convenable de profondeur, environ 6 mètres; trois bassins à flot complètent les installations artificielles. Plusieurs fonctions occupent Ostende : port de pêche armant une quarantaine de chalutiers à vapeur et une soixantaine de chalutiers à voiles et pourvu de services de transport par trains rapides, il fournit de poisson frais les villes belges; port de commerce, relié à Londres et à Douvres par des services réguliers et fréquents, il dirige vers l'Angleterre les vivres frais (œufs, volailles, beurre, légumes, fruits) et les marchandises de valeur (tissus, vêtements) expédiés par la Belgique; port de voyageurs, ses paquebots rapides en font un lieu de transit international entre l'Europe centrale et l'Angleterre, le rival de Calais, de Flessingue et de Hoek van Holland;la ligne Ostende-Douvres transporta 76 000 voyageurs en 1890, 254 000 en 1913, 275 000 en 1924; station balnéaire à la mode, il comprend tout un quartier de rues neuves, de villas, d'hôtels et de palaces, fréquenté à la saison par un monde cosmopolite.
Les villes de l'intérieur. — Une ligne de villes, souvent marchés agricoles, marque le contact de la Plaine maritime et du Houtland : Poperinghe (12 300 hab.), Dixmude, Ghistelles, Furnes et surtout Bruges. Furnes (8 000 hab.), jadis chef-lieu d'une châtellenie des comtes de Flandre (Veurne Ambacht), conserve de son passé beaucoup de vieilles maisons, une grande place avec son hôtel de ville Renaissance, l'église Sainte-Walburge du xiv^ siècle et un énorme beffroi en briques jaunes; elle ne sort de son silence que les jours de marché où se concentrent le beurre et les œufs de sa campagne fertile. Bruges offre un exemple célèbre des facteurs géographiques qui déterminent la grandeur et la décadence des villes. Toute sa fortune de grand port et de cité industrielle du moyen âge reposait sur le Zwyn, long estuaire qui amenait sous ses murs les navires de mer; sur cette côte basse et plate, elle offrait alors, au fond de cette grande baie, le seul accès possible vers la mer; elle l'avait aménagé à son service, construisant vers 1234 la première grande écluse maritime à sas connue en Europe, entretenant à Damme un avant-poste dont les coutumes s'imposèrent au droit maritime des gens du Nord sous le nom de Zeerecht van der Dam, lançant des navires dans ses chantiers de construction et armant une flotte puissante. A partir du xv^ siècle déjà, devant l'envasement du Zwyn, commence la lutte tragique de Bruges pour garder le contact de la nier; en aval de l'écluse de Damme, les atterris sements obstruent le chenal; on essaie de creuser un chenal artificiel, on exécute des chasses, on cherche à amener les eaux de l'Escaut, on commence un canal maritime nouveau qui évite Damme; mais tous les efforts sont vains pour retenir la mer qui s'enfuit; en 1507 des chariots chargés peuvent traverser le fond du havre à marée basse; en 1561, le pilote de Blankenberghe annonce que trois navires espagnols chargés de laine sont trop grands pour entrer dans le Zwyn. Bruges n'a plus que 29 000 habitants en 1584; le commerce émigré peu à peu
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vers Anvers. La ville retombe à la situation d'un marché agricole, centre du commerce des chevaux de la région, résidence d'une bourgeoisie aisée et rentière. Depuis la fm du xvi^ siècle jusque vers la fin du xix^ siècle, elle est la « ville morte » où rien ne change, comme un corps que la vie aurait abandonné, ses vieilles maisons, ses palais, ses rues étroites, ses canaux pleins d'ombre et de verdure, ses places silencieuses. Mais le désir de reconstituer sa vie extérieure reparut à la fin du xix^ siècle; alors fut achevé en 1900 le canal maritime de Bruges à Zeebrugge, long de 10 kilomètres, profond de 8 mètres, qui rendait à la ville l'accès direct de la mer; tout un port avec des bassins, des terrains industriels et un outillage moderne a été creusé au Nord de la ville; les navires entrés y représentaient un mouvement de 316 000 tonneaux en 1913, 278 000 en 1925; les marchandises débarquées, 158 000 tonnes en 1921, embarquées, 26 000 tonnes. On voit poindre le début d'une vie industrielle. La ville passait de 41 000 habitants en 1830 à 52 900 en 1926.
A l'intérieur de la Flandre, à l'écart des grandes artères de la Lys et de l'Escaut, tout un essaim de petites villes, la plupart anciennes, se nourrit de la sève qui bouillonne dans ces campagnes surpeuplées, tantôt marchés ruraux gardant l'allure de gros villages aux maisons basses, tantôt foyers d'usines recrutant la main-d'œuvre patiente et bon marché du prolétariat rural : Ypres (14 900 hab.), ville du passé, dont la guerre a détruit les anciennes Halles au drap; Roulers (26 700 hab.), véritable centre de relations régionales, avec des fabriques de meubles (Pl. XXII); Iseghem (14 300 hab.) avec des fabriques de brosses et de chaussures; Thourout (11 500 hab.), très animée par ses ateliers de cordonnerie; Thielt (11 400 hab.); Eecloo (13 900 hab.), qui file de la laine; Lokeren (23 600 hab.) avec des filatures de chanvre; Saint-Nicolas-Waes (35 800 hab.), foire et marché, mais aussi ville de tisseurs et de sabotiers; Alost (36 600 hab.), avec des filatures, des huileries, des minoteries; Ninove (10100 hab.), Renaix (22 700 hab.), où l'on tisse le coton et la laine.
Les vallées de la Lys et de l'Escaut, artères commerciales de la Flandre, ont leurs villes de rivière, de passage, d'étape, bâties souvent sur les basses terrasses qui échappent aux inondations, sauf Gand, la plus grande, qui occupe la plaine mouillée où confluent les deux cours d'eau. Sur l'Escaut, Audenarde (6 300 hab.), bâtie à l'endroit où la colline d'Edelaere resserre la vallée, fut une forteresse, célèbre par ses batailles et ses sièges; elle eut au xvii^ siècle dans ses murs et dans sa banlieue 20 000 ouvriers qui fabriquaient des tapisseries; elle appartient toujours au passé avec son hôtel de ville à coupole ajourée, ses pignons en escalier. Avec Wetteren (17 200 hab.), en aval de Gand, on rentre dans la vie industrielle; la ville a de grosses usines d'explosifs. A Termonde ou Dendermonde (9 700 hab.), l'Escaut est déjà un fleuve majestueux, sentant la marée; la ville, entourée de remparts gazonnés qu'ombragent de grands arbres, évoque avec ses canaux, ses bras d'eau et ses ponts un aspect des Pays-Bas; desservie par la batellerie, elle fabrique des cordages et des câbles. La même industrie travaille à Hamme (14 600 hab.). A Tamise (13 100 hab.), le fleuve endigué circule lentement dans une large vallée, toute coupée de rigoles et de fossés, sillonnée par d'anciens bras de l'Escaut, plantée de vertes oseraies : la ville est le centre de l'industrie de la vannerie.
La Lys est une véritable rue de villes « chacune placée à l'endroit où une boucle vient frôler le bord du lit majeur et donne une rive élevée » : c'est le
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royaume du lin ainsi que de la briqueterie et de la tuilerie. On voit se succéder sur les rives Armentières et Comines en France, Wervicq (10200 hab.), Menin (8 800 hab.), Courtrai (37 900 hab.), Deynze (5 200 hab.), petite ville animée par ses fabriques de soieries et ses minoteries de Petegem. Courtrai conserve dans son quartier central l'allure propre et paisible d'une vieille ville qui a son histoire et ses monuments; mais c'est la cité du lin, qui s'y vend et s'y travaille; elle a des faubourgs ouvriers aux murs de briques rouges, où l'on tisse des toiles; elle reste le grand marché de la fibre qui fait vivre toutes les campagnes voisines; aux approches de Courtrai, on aperçoit dans les eaux louches de la rivière les lourdes masses du lin qui rouit, comme autant de radeaux immergés; sur les rives, tout l'espace est couvert par la multitude des bottes de lin rangées qui finissent de sécher.