III. — G AND ET L'INDUSTRIE TEXTILE
Au confluent de la Lys et de l'Escaut, Gand, la métropole des Flandres, résume par son passé et par sa vie présente toute l'originalité et toute la fortune du pays. Autour d'elle se groupent les grands intérêts économiques; elle est la capitale de la filature et du tissage, le foyer traditionnel de l'industrie textile de la Belgique.
Depuis longtemps, la Flandre est le pays du tissu; depuis des siècles, elle forme un milieu industriel, rompu aux techniques délicates, toujours demeuré assez souple et réceptif pour passer, en cas de nécessité, d'un textile à l'autre; et c'est ainsi que, après la laine, elle adopta le lin, puis le coton. L'industrie drapière, richesse de la Flandre au xiii^ et au xiv^ siècle, déclina à partir du xvi^ devant la concurrence anglaise; à la fin du xviii^ siècle, ayant trouvé une rivale victorieuse dans la manufacture du lin, elle émigra à Verviers.
Longtemps on avait tissé le lin dans les campagnes pour les besoins familiaux. C'est au xvi^ siècle qu'on se met à fabriquer en grand la toile pour le marché : les ouvriers ruraux, dont l'éducation technique avait été faite pour la laine, appliquèrent les mêmes procédés et les mêmes soins au travail du lin. Cette nouvelle industrie trouvait sur place le double avantage d'une excellente matière première récoltée dans le pays et des qualités remarquables des eaux de la Lys pour le rouissage. Elle fit une fortune si rapide qu'on dut bientôt importer du lin de Russie; encore maintenant les usines belges font appel aux lins étrangers pour les neuf dixièmes de leur consommation. Longtemps tout le travail du lin, aussi bien la filature et le tissage que le rouissage et le teillage, s'accomplit dans les campagnes; la filature et le tissage occupaient encore en 1843 près de 3.30 000 ruraux belges, dont plus des deux tiers en Flandre. Mais en 1846 éclata une crise terrible due à la concurrence des machines anglaises et à l'avènement du coton; le métier à main était condamné; les ouvriers à domicile ne sont plus maintenant qu'une dizaine de milliers, cantonnés dans la fabrication des tissus les plus fins. Toute la masse de la production s'effectue maintenant dans les usines urbaines, concentrées surtout à Gand. Quoiqu'il y ait des fabriques à Courtrai, à Roulers et à Lokeren, Gand réunit les deux tiers des broches de la filature du lin de toute la Belgique; elles produisent des filés de numéros moyens et gros, dont la majeure partie s'exporte en Angleterre. Les tissages de lin sont moins groupés que les filatures; les plus nombreux se trouvent à Gand et à Courtrai, mais d'autres se répartissent entre Roulers, Alost, Iseghem, Turnhout;
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LA BELGIQUE
ils exécutent toute la variété des tissus en fil, depuis les dentelles, les batistes, le linge de table, jusqu'aux coutils, aux toiles à voiles et à matelas, aux filets de pêche. Auprès du lin, le jute, nouveau venu, s'est fait une place : on le file à Tamise, à Lokeren, à Roulers, mais surtout à Gand, et l'on en tisse des sacs et des toiles d'emballage.
Le coton, qui devait détrôner le lin, avait fait son apparition en Belgique vers le milieu du xviii^ siècle; mais il doit son triomphe à l'emploi des machines. C'est en 1798 que Bauwens établit à Gand la première Mull Jenny à filer le coton; c'est en 1805 et 1807 que fonctionnèrent les premières machines à vapeur appliquées à la manufacture des textiles. La puissance de cette industrie s'accrut si vite que Chaptal regardait Gand, après Lyon et Rouen, comme la troisième ville manufacturière de l'Empire; on peut la considérer dès lors comme la Manchester flamande. D'autres usines cotonnières se disséminent en Belgique, des filatures à Court-Saint-Étienne, à Braine-l'Alleud, des tissages à Saint-Nicolas, à Mouscron, à Braine-l'Alleud, à Termonde, à Alost. Mais c'est à Gand surtout que se concentre la fabrique du coton : vingt-huit filatures avec un million de broches, soixante-sept tissages avec 19 000 métiers. A la différence du lin, dont les filés s'exportent en grande partie, presque tous les filés de coton sont tissés sur place, et ce sont ces tissus de coton, calicots, cretonnes, velours, toiles, linge, que la Belgique vend à l'étranger. Avec ses usines de coton, de lin, de jute et de chanvre, Gand est le grand foyer du travail textile en Belgique : grande cité ouvrière ' où aboutit, transformée et enrichie, la tradition séculaire de l'art flamand du tissu. Depuis le début du xix^ siècle, elle n'a pas cessé de grandir; elle passe de 55 000 habitants en 1801 à 103 000 en 1846, 161 000 en 1900, 164 000 en 1926; mais il y faut ajouter ses faubourgs industriels de l'Est : Mont-Saint- Amand (17 300 hab.), Gentbrugge (15 900 hab.), Ledeberg (13 600 hab.), et quelques autres bourgs, qui portent à plus de 230 000 la population de l'agglomération gantoise.
Il y a deux aspects juxtaposés dans la ville de Gand, le vieux et le nouveau : la vieille ville, dans une île au confluent des deux rivières, avec les monuments de l'histoire municipale, l'hôtel de ville, le beffroi, les églises, le château des comtes, les béguinages, les places et leurs maisons à pignon, les quais et les anciennes maisons des corporations; la ville nouvelle poussée vers l'Est à travers les prairies de la vallée avec les rues et les ruelles interminables des humbles maisons ouvrières, les longs murs noircis des usines et, le soir, à la sortie des ateliers, la foule des travailleurs en sabots. Une impression domine partout dans cette ville de confluence de larges vallées : l'ubiquité des eaux, les rivières, les canaux, les bras de rivière qui coupent la ville en tous sens, tous les traits du paysage hollandais; le territoire urbain se décompose en un archipel d'une dizaine d'îlots que raccordent, comme dans une Venise du Nord, des dizaines de ponts.
Plus que jamais la vie du centre gantois se lie intimement à la circulation par eau; il reste, comme dès l'origine, un foyer de batellerie, un carrefour de voies de navigation. Mais ce port fluvial, dont le mouvement atteint près de deux millions de tonnes de marchandises, ne suffit plus à desservir les intérêts , gantois : par le canal de Gand à Terneuzen, la ville prend contact directement | avec la mer. Gand se trouve à l'endroit où l'Escaut, se détournant brusquement j vers Anvers, se rapproche assez de la mer pour donner aux Gantois l'idée de
LA FLANDRE ET LA CAMPINE
l'atteindre par leur canal particulier; au cours de leur histoire, les projets et les demi-réalisations n'ont pas manqué; le but est atteint maintenant. Le canal de Gand à Terneuzen, construit en 1825-1827, est long de 32 km. 8, dont 17 km. 5 en Belgique et 15 km. 4 dans les Pays-Bas; il comprend un seul bief et débouche dans l'Escaut à Terneuzen par trois écluses de mer; son tirant d'eau, de 4 m. 20 au début, fut porté à 6 m. 50 en 1870-1878, à 8 m. 75 en 1900-1911. Il permet l'arrivée des navires de mer dans le port maritime de Gand, installation toute moderne comprenant quatre grands bassins avec 63 hectares de surface d'eau, des cales sèches, des engins de levage électriques. Le mouvement à l'entrée progressa de 357 navires et 49 218 tonneaux en 1860 à 1 574 navires et 1 429 147 tonneaux en 1925. Les relations de Gand se font avec les ports d'Europe depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, mais surtout avec la Grande-Bretagne; des lignes régulières l'unissent à Londres, Goole, Hull, Leith, Liverpool, Newcastle; par la même voie il est en relation avec la navigation rhénane qui utilise les eaux néerlandaises. Il reçoit beaucoup plus qu'il n'expédie; il exporte du charbon, des phosphates et superphosphates, des fruits frais; il importe des charbons anglais et allemands (c'est par Gand que transitent les charbons de la Ruhr à destination de la France), du coton, de la laine, du bois, du lin; son rôle dépasse même le territoire belge, puisque des cotons, des laines, des charbons débarqués à Gand sont réexpédiés vers la France. C'est toute une vie nouvelle qui pénètre à Gand avec le trafic de mer : des relations étendues sur un vaste arrière-pays; des usines, filatures, constructions mécaniques, produits chimiques, scieries, dépôts de pétrole préparant dans la zone du port la formation d'un nouveau quartier industriel. Comme à Bruges et à Bruxelles, comme à Manchester en Angleterre, c'est en se rapprochant de la mer que la ville enrichit sa vie et élargit le domaine de son travail.