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L'AGRICULTURE BELGE

Peu de pays ont réussi à exploiter une aussi grande proportion de leur terre et à la maintenir en valeur. Cette entreprise de la conquête foncière remonte à l'époque où la poussée urbaine exigea des subsistances. C'est au xiii^ siècle que les défrichements et les endiguements atteignent leur maximum d'intensité; dans tout l'Ouest de la Belgique, dans la Flandre, le Brabant et le Hainaut, les landes et les bois disparaissent devant les récoltes régulières; une véritable colonisation agricole supprime les espaces déserts; sauf les grandes bruyères du Bulscampveld, et du Beverhoutsveld dont nous voyons encore les débris, elle transforme tout le pays en un champ d'exploitation. Dans la Plaine maritime, on assèche et on endigue; dès la fin du xii^ siècle, des digues entourent le Zwyn; à la fin du xiii^, sur les bords méridionaux de l'estuaire de l'Escaut, la célèbre digue du comte Jean met une limite aux inondations marines; une défense régulière contre l'eau s'organise grâce aux wateringiies ou associations des pro-

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priétaires de polders. On peut dire que l'aspect des campagnes de l'Ouest belge date de ces siècles déjà lointains d'intense élaboration et d'ardente conquête.

L'œuvre progressa beaucoup moins vite dans les provinces orientales, comme la Campine et l'Ardenne, plus éloignées des centres urbains et qui ont conservé jusqu'à notre époque beaucoup des traits de leur nature primitive. Mais, depuis le milieu du xix^ siècle, sous l'influence des jeunes foyers d'industrie et des moyens modernes de communication, leur transformation s'accomplit dans le sens d'une exploitation moins extensive et plus rationnelle. De vastes étendues de terrains vagues, plus de 160000 hectares, appartenaient encore vers cette époque aux communes, qui les utilisaient à peine; une loi de 1847 permit à l'État de laisser aliéner ces biens qui n'étaient pas mis en valeur et de les vendre à des particuliers; beaucoup de bruyères ont ainsi disparu, incorporées au domaine cultivé. D'autres ont été boisées, la forêt étant considérée comme d'un meilleur revenu que de mauvais champs. Depuis le milieu du xix^ siècle jusqu'en 1910, la superficie des forêts belges a passé de 485000 à 521000 hectares, l'accroissement ayant porté essentiellement sur la Campine et l'Ardenne; les plantations récentes de résineux composent les quatre cinquièmes des bois de la Campine. Aussi l'étendue des terrains incultes en Belgique a diminué de plus de moitié depuis 1850; elle représente actuellement 6,5 p. 100 du territoire total; la proportion dépasse encore 10 p. 100 dans les provinces ardennaises et campinoises (Limbourg, 16; Anvers, 13; Luxembourg, 12); elle atteint même des chiffres plus élevés pour certains arrondissements (Maaseyck, 30,6; Bastogne, 24,3; Turnhout, 20,3); mais, dans l'Ouest de la Belgique, elle descend à des chifYres parfois si bas qu'il semble que toute la terre soit devenue le domaine de l'homme (Namur, 3,6; Flandre occidentale, 1,6; Flandre orientale, 1,2; Hainaut, 0,6; Brabant, 0,3).

Sur la terre cultivée, l'emprise du travail humain se traduit comme une conquête, presque comme une création. Cette empreinte est l'un des traits de la figure historique de la Flandre. Les bois n'y couvrent plus que 4,4 p. 100 du territoire en Flandre orientale, 3,7 en Flandre occidentale. C'est elle qui la première, pour nourrir ses villes, renonça à faire reposer la terre. Faire produire la jachère est une invention flamande, et c'est de la Flandre que les autres nations l'apprirent. Cet efïort constant, imposé aux champs, eût été impossible sans l'usage répété des engrais; en Flandre comme en Chine, la recherche des engrais a toujours été le souci du cultivateur. Dans son curieux livre sur les Pays-Bas, Kohi nous montre les gens du pays de Waes achetant et faisant venir de Hollande par bateau les cendres de tourbe de Rotterdam et d'Amsterdam, les vases recueillies le long des estuaires de Zélande; dans les grandes villes de Flandre, c'était un métier de recueillir les ordures et de les expédier vers le pays de Waes; les connaisseurs faisaient une distinction entre le fumier d'Anvers et le fumier de Bruxelles, entre celui de Gand et celui de Bruges; à chaque nuance correspondait un emploi particulier. Pour satisfaire à la consommation d'une population très dense, les mêmes cultivateurs ont réussi, grâce à une ingénieuse combinaison, à accroître artificiellement l'étendue du sol exploité; sur presque le tiers de chaque domaine, on produit deux récoltes par an : c'est le système des cultures dérobées, qui consiste, sur les champs laissés libres par le seigle, à semer des navets et à les récolter la même année. Cette pratique, ancienne dans la Flandre, mit à la disposition des cultivateurs une abondante alimentation pour

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le bétail, puis, par voie de conséquence, de grandes quantités de fumier; elle ! explique la richesse en récoltes et en animaux de ces campagnes plantureuses, si bien pourvues que l'étranger vient s'adresser à elles; on voit au xvii^ siècle des bœufs maigres transportés de Danemark en Flandre, et réexpédiés après ' engraissement. L'art de traiter et d'enrichir la terre est une tradition flamande.

Chose remarquable, ces pratiques, générales dans la Flandre, ne s'étendirent \ guère au delà de ses limites. Ses exemples ou plutôt ses méthodes ne furent ' adoptés dans le reste de la Belgique que très tard, sous l'influence de la révolution i industrielle du xix^ siècle. L'esprit de l'agriculture flamande pénètre alors toute l'agriculture belge. Pour l'emploi des engrais commerciaux, guano, superphosphates, potasse, scories Thomas, nitrates, la Belgique se tient parmi les premières des nations agricoles, et par l'intensité de la production elle tient la tête. Les plaines du Hainaut, du Brabant, de la Hesbaye ont maintenant dépassé pour la technique agricole les plaines des Flandres. Même dans l'Ardenne, les méthodes nouvelles s'appliquent à la préparation du sol et à l'entretien des pâtures; mais elles n'ont pas encore vaincu toutes les vieilles pratiques chères aux villageois; on y voit toujours les fumiers rangés le long de la route devant les portes, et le purin, si précieusement recueilli dans les Flandres, s'écouler au ruisseau.

Dans un pays aussi petit que la Belgique, on ne remarque pas d'uniformité dans le paysage agricole. La note dominante, c'est la variété de l'utilisation du sol. On chercherait vainement la monotonie que donne à de vastes surfaces la vigne en France, l'herbage en Grande-Bretagne, le blé en Hongrie. Les aspects locaux se succèdent, révélant la richesse des aptitudes agricoles; partout la terre assouphe se prête aux combinaisons de cultures. Dans le Bas-Luxembourg, aux vieilles céréales de l'assolement triennal, le blé et l'avoine, s'associent les plantations d'arbres fruitiers autour des villages. Sur les hautes terres de l'Ardenne, la pâture et la forêt jouent leur rôle à côté de l'avoine et des pommes de terre. Les plaines de grande culture de la Belgique moyenne unissent le froment | et la betterave à sucre. Dans les Flandres, le tapis agricole se déroule bigarré et divers : herbe drue des polders, champs de seigle, de pommes de terre et de raves, morceaux de terre cultivés comme des jardins, avec du lin, du tabac, de la chicorée et du houblon. Cette variété de produits rend les régions solidaires l'une de l'autre et préserve leur originalité native (fig. 33).

Malgré la persistance de ces tempéraments régionaux, l'influence du marché universel tend à rendre la production plus uniforme. Comme dans toute l'Europe occidentale, textiles et oléagineux ont reculé devant leurs rivaux étrangers; j les céréales à pain cèdent peu à peu du terrain. De 283 000 hectares en 1866, le ' blé était descendu à 148 000 en 1925; le seigle lui-même, de 289 000 à 231 000. | Par contre, toutes les cultures qui contribuent à l'alimentation du bétail, céréales, î plantes racines, plantes fourragères, prairies et pâtures se développent. Sur t 100 hectares de terre cultivée, la Belgique nourrit maintenant quatre-vingtdouze bêtes à cornes et soixante-quatre porcs au lieu de quarante et quinze | vers 1840; à ne considérer que le nombre de têtes, ce progrès paraît modeste; mais, si l'on veut le mesurer par l'accroissement du poids de la viande et du rendement en lait, il faut le doubler. Beaucoup d'animaux, jadis bêtes de travail, sont devenus bêtes de rente; depuis 1895 les laiteries coopératives se sont multipliées, et le paysan belge livre au marché d'énormes poids de beurre.

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L'agriculture belge travaille surtout pour le marché national, pour une population ouvrière de forte densité. Peu de produits agricoles sortent du pays pour l'étranger : des chevaux de gros trait vers l'Allemagne et la France, des pommes de terre de primeur, de la chicorée et du sucre, un peu de viande de porc et de beurre, des fruits de serre et des plantes de luxe. Au contraire, malgré le caractère intensif de sa production, la Belgique ne pourrait pas se nourrir sans les importations étrangères; elle doit acheter du blé aux pays de la mer

50 Km.

FiG. 33. — Carte agricole de la Belgique, d'après Michotte.

Culture prédominante : 1, de blé; 2, de seigle, 3, d'avoine. ■ — 4, Principales sucreries.

Noire et de la Plata ainsi qu'à l'Inde et à l'Amérique du Nord; l'étranger lui fournissait 55 p. 100 de ce qu'elle consommait de blé en 1881-1890, 80 p. 100 aujourd'hui. Ni l'orge ni l'avoine du pays ne suffisent à ses besoins. Malgré leur aménagement rationnel, les forêts ne fournissent que 10 p. 100 du bois nécessaire. Pour alimenter les usines, la récolte de lin belge ne représente qu'une mesquine contribution. Il faut acheter également à l'étranger de la viande, du beurre, du fromage, des œufs; chaque année, la Belgique paie pour ces achats de grosses sommes aux Pays-Bas, sans parler des autres fournisseurs d'Europe et d'Amérique.

Par tous ces traits de l'économie agricole de la Belgique, on a l'impression que, malgré l'intensité de sa production, ce n'est pas le travail des champs qui domine dans l'existence du pays. La Belgique est essentiellement un pays industriel.

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