LA VIE RURALE
aux porcs; avec la pomme de terre, la viande de porc donne le fond de l'alimentation du paysan luxembourgeois.
Grâce au développement des prairies et des cultures fourragères, le progrès agricole a fait évoluer l'économie rurale vers les spéculations animales, vers l'entretien des bêtes de rente. Le troupeau de moutons a diminué des trois quarts. Mais toute la fortune vient des bêtes à cornes et des porcs. Pour 100 hectares de territoire, le Luxembourg possède trente-deux bêtes à cornes (proportion dépassée en Europe seulement par la Belgique et les Pays-Bas) et trente-six porcs, chiffre qui le place avant tous les autres pays. Avec ses sept chevaux par hectare, le Luxembourg se met au rang des pays de rude labour.
Une grande originalité de l'économie luxembourgeoise consiste dans le rôle des forêts, qui couvrent le tiers du territoire. Une carte du pays donne l'aspect d'une vaste forêt trouée par des clairières. La sifj^éMcie des bois avait baissé \ de 101 330 hectares en 1830 à 76 320 en 1865; la consommation des forges devenait un grave danger. Le coke ayant remplacé le bois dans la métallurgie, la forêt fut sauvée : elle couvre maintenant 83 000 hectares : 7 000 en résineux, 50 000 en futaies de chênes et de hêtres, 26 000 en haies à écorces. Au déblTf du xix^ siècle, les bois, flottés sur la Moselle et le Rhin, descendaient jusqu'en Hollande; la forêt fournit toujours des bois d'œuvre et des bois à brûler; au moment de la construction des chemins de fer, on en tira des masses énormes de traverses. Le temps n'est^nas enc^e éloigné où l'on menait les porcs à la glandée et où l'on ramassaitTes laîn^^gour l'^^lc^^^la vieille coutume d'exploiter les taillis de chênes pour l'écorce pe^siste^ôu jours dans l'Ardenne. A cette opération s'associe encore, le long des vallées de la Sure, de la Wiltz, de la Clerf et de l'Our, la pratique du sartage et la culture du seigle sur les terres essartées.
Très anciennement, l'industrie de la tannerie s'était fixée parmi les vastes taillis de chênes. Le tannage chimique se substitue presque partout à l'usage du tan de chêne; mais les tanneries survivent dans le Nord du Grand-Duché, à Ettelbrùck, à Echternach, à Mersch et surtout à Clervaux et à Wiltz. Peu à peu les haies à écorces se transforment en terres labourables; les petites usines se ferment; elles cèdent la place à des établissements, équipés à la moderne, qui travaillent les peaux importées.
Jusqu'au dernier quart du xix^ siècle, la métallurgie luxembourgeoise vécut de la forêt. Au xvii^ et au xviii^ siècle, les usines à fer exploitaient les minerais superficiels de Mersch, de Bettembourg, de Mamer, de Garnich et autres lieux; elles se disséminaient dans les bois, occupant, pour dix ouvriers de fabrique, cent autres ouvriers à abattre les arbres et à préparer le charbon. Leurs fers bruts s'expédiaient vers les centres manufacturiers de Liège, de Paris, de Lyon et de Nancy; ni clouterie, ni tréfilerie, ni laminoir dans le pays; le travail du fer se bornait à l'élaboration de la matière première dans les fourneaux et les forges; il s'accomplissait dans les bois avec une main-d'œuvre rurale. De nos jours, cette industrie forestière est morte; les grosses usines métallurgiques du Grand-Duché travaillent à l'écart de la vie rurale.
Comme dans l'Ardenne belge et la Lorraine française, le paysan luxembourgeois est un petit cultivateur propriétaire ; rarement l'exploitation dépasse 30 hectares. Les terres se fractionnent en une multitude de parcelles; sauf quelques domaines récents constitués d'un bloc dans les landes, il n'existe pas d'exploitations d'un seul tenant ou même un peu groupées. Dans les cantons de Cler-
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vaux et de Wiltz, la parcelle a une étendue moyenne de 35 à 40 ares; parfois l'on voit des propriétés de 50 ares divisées en cinq parcelles, et même davantage. Ces paysans, de moyens modestes, habitent de petites maisons, composées d'un seul bâtiment; sous le même toit se rangent le logis, l'étable et la grange. Rarement isolées, ces maisons s'agglomèrent en gros villages autour de l'église ou le long de la route. Les villages occupent le centre du terroir agricole, à portée des trois soles ou saisons qui partagent ce terroir en vue de l'assolement triennal.
Malgré tant de traits communs dans l'économie et les mœurs, il existe, à l'intérieur même du Luxembourg, un contraste saisissant entre deux régions naturelles; le peuple, qui sent fortement leur originalité, leur donne des noms différents : dans le Nord, pays de roches anciennes, de hauts plateaux profondément disséqués par les vallées, de terres froides et maigres semblables à l'Ardenne, c'est l'Œsling; dans le Sud, région de côtes et de plateaux étagés, constituée par des couches mésozoïques allant du grés bigarré au calcaire oolithique, et pourvue de terres plus fertiles semblables à celles des plateaux lorrains, c'est le Gutland ou Bon Pays.
///. — ŒSLING ET GUTLAND
L'Œsling ou Ardenne, avec 828 kilomètres carrés et 39 830 habitants, comprend entièrement les cantons de Clervaux et de Wiltz et, en partie, ceux de Vianden, de Diekirch et de Redange. L'aspect de haut plateau morne et froid aux larges dépressions tourbeuses avec les landes de bruyères et de genêts, les bois de conifères et les pâtures, cet aspect si particulier aux Hautes Fagnes de l'Ardenne belge, ne se continue que dans la partie septentrionale de l'Œsling luxembourgeois; il n'atteint pas Wiltz ni Clervaux. Tout le paysage change dans la partie méridionale; les rivières, la Sure, la Wiltz, la Clerf et l'Our, subitement s'encaissent sous l'appel vigoureux de la Moselle toute proche; leurs vallées sinueuses se resserrent entre des flancs escarpés et sauvages, ou bien, un peu plus larges, elles laissent se dessiner des boucles rocheuses sur lesquelles se dressent de vieux châteaux, ou bien, plus larges encore, elles ouvrent leur fond à de vertes prairies et leurs versants à d'épais bois de chênes; entre les vallées, d'étroits plateaux demeurent en saillie, qui portent les champs et les gros villages. C'est cette dissection du relief qui donne tant de beauté sauvage à ce haut Luxembourg, à ses couloirs sombres, à ses vastes perspectives de bois, à ses escarpements où campent les châteaux, à ses petites villes perchées sur leur roc (Pl. XXV).
Par opposition au bas pays plus chaud et plus fertile, l'Œsling est une terre maigre au climat rude ; les rigueurs du froid parfois ruinent les récoltes ; au printemps de 1875, des gelées ayant détruit les emblavures, il fallut acheter des grains au dehors. Tout le sol ne produit pas : il subsiste de grands bois, ainsi que des landes que l'on commence à planter de résineux; dans le canton de Wiltz, les terres en culture n'occupent que deux cinquièmes de la superficie. Sur ces sols quartzeux et schisteux, froids et pauvres en calcaire, le blé vient mal. Sur 100 hectares de céréales dans le canton de Clervaux, l'avoine en prend 59, le seigle 31, le sarrasin 4, le blé 3. Les pommes de terre s'étendent sur le dixième des champs. Mais, comme dans l'Ardenne belge, le progrès agricole refoule peu à peu la pauvreté en développant l'élevage; le trèfle a conquis sa large place; dans les vahées, des canaux et des rigoles, captant les filets d'eau, irriguent de
l'Uni. iNflj, Bruxelles.
B. MICHELSHAIDE, PRES DE liEltDOllF.
Paysage dans la petite " Suisse luxembourgeoise
IMiol. Nels, Brii\ellr~.
C ECHTEIIXACH ET I.A VALLEE DE LA SUnE^
G. U., t. Il, Pl.. XXV.
G. U., t. II, Pl. XXVI.
ŒSLING ET GUTLAND.
riches prairies; les bêtes à cornes se multiplient, et, comme dans les pays de montagne, la production du lait et du beurre crée l'aisance. Peu à peu, par l'effort des hommes, les différences s'atténuent entre l'Œsling et le Bon Pays.
Le Gutland ou Bon Pays, avec 1 758 kilomètres carrés et 221 800 habitants, commence dès que, les roches ardennaises ayant disparu dans les profondeurs, les rehefs s'abaissent, les vallées s'élargissent et les sols deviennent plus épais et plus meubles. Une ligne de petites villes marque le passage de l'Œsling au Gutland : Redange, Ettelbriick, Diekirch et Vianden. Comme la Lorraine, dont il rappelle les horizons, le Bon Pays se dispose en côtes et en plateaux étroits. De toutes les côtes, la plus puissante et la plus continue, formée par les grès du Lias, vient de Belgique; elle pénètre dans le Grand-Duché au Nord-Est d'Arlon; elle barre l'horizon au Sud de Redange, de Mersch et de Diekirch (fig. 7). Des vallées extrêmement pittoresques traversent ces assises de grès; celle de l'Alzette y creuse les ravins escarpés qui forment le site de Luxembourg avec ses murailles de rochers presque verticales, ses bancs de grès empilés comme de gigantesques maçonneries, ses corniches et ses promontoires. Plus belle encore aux environs d'Echternach, la même côte se dresse haute et fière au-dessus des ravins de la « Suisse luxembourgeoise ». Des blocs énormes de grès, aux formes fantastiques entassés en chaos parmi les bois, d'autres en surplomb, d'autres isolés en pans et en piliers massifs, des crevasses en précipice, des ponts naturels, des cascades, partout des forêts splendides et des eaux sauvages, tel est le paysage de grès dont on peut admirer le type le plus remarquable dans la vallée de l'Ernz Noire, aux environs de Miillertal. Mais laissons la côte et ses ravins, et montons sur les plateaux dont elle forme le bord septentrional; un tout autre paysage se découvre au Sud de Luxembourg, au delà d'Hespérange : une grande plaine ondulée avec des dépressions évasées où les ruisseaux serpentent parmi les prés; des campagnes avec de gros villages et leurs vergers, des champs sans clôtures, et des zones de bois autour de ces larges espaces cultivés.
A ces reliefs plus tranquilles correspondent des sols moins pauvres que dans l'Ardenne, plus variés aussi, sableux sur les grès du Trias et du Lias, argileux sur les marnes des mêmes étages. La proportion des terres cultivées dépasse toujours la moitié, et souvent les deux tiers de la superficie totale. Ni l'avoine, ni le seigle ne tiennent la tête dans l'assolement, mais le blé et le méteil. Pour le bétail, on a développé partout la culture du trèfle, de la luzerne, des choux, des betteraves, des pommes de terre. Et le bétail lui-même, mieux nourri et plus nombreux que dans l'Œsling, rend plus de services et donne plus de bénéfices. Peu de moutons, tandis que l'Œsling en conserve beaucoup sur ses landes. Sept fois plus de chevaux que dans l'Œsling, à surface égale; tandis qu'on laboure souvent encore en Œsling avec des vaches, on travaille les terres lourdes de la plaine avec des chevaux. Grâce à l'emploi des écrémeuses centrifuges et à l'extension des coopératives, on fabrique de grandes quantités de beurre pour les marchés urbains et industriels. Le Bon Pays entretient quatre fois plus de porcs que l'Œsling : chaque ferme en tire l'un de ses meilleurs revenus; on rencontre partout leurs troupeaux qu'un berger et son chien conduisent à la pâture.
De nature moins rude et de climat plus doux, le Bon Pays accueille déjà des plantes délicates qui ont besoin de soleil. Aucune ferme qui n'ait son verger de pommiers, de poiriers, de pruniers et surtout de cerisiers; autour de Beaufort à rOuest d'Echternach et autour de Trintange à l'Ouest de Remich, le paysan
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distille un kirsch fameux. Autour de Beaufort, on fait des récoltes de petits pois et de haricots verts que des usines mettent en conserve. A ces vergers et à ces jardins, on peut joindre les roseraies des environs de Luxembourg, dont les plants s'exportent par millions. Mais la notion de Bon Pays éclate surtout sur les bords de la Moselle; le long de cette large vallée qui forme la frontière du pays sur 34 kilomètres depuis Schengen jusqu'à Wasserbillig, il semble qu'une bande de lumière et de soleil pénètre parmi les horizons forestiers. Les vergers se pressent autour des villages, et la vigne s'étale sur les coteaux. On la voit s'avancer dans la vallée de la Sure jusqu'à Echternach et même le long de l'Our jusqu'à Vianden; mais elle a pour domaine de prédilection la vallée de la Moselle; elle s'étend sur 1 670 hectares dans les cantons de Remich et de Grevenmacher; localement, sur les versants bien exposés, elle représente l'unique fortune de certains villages, de Wormeldange, de Wellenstein, de Remerschen. Certains crus donnent des vins blancs fort estimés, dont on fait des vins mousseux vendus comme « Champagne », Malheureusement, dans ces vignobles fort aventurés vers le Nord, les vendanges ont des caprices excessifs : 8 500 hectolitres en 1879 et 129 500 en 1875, 27 000 en 1906, 142 000 en 1908 et 136 470 en 1924.