LES ORIGINES DE UÉTAT NÉERLANDAIS
Le berceau de l'État néerlandais se trouve dans le comté de Hollande, qui naquit au moyen âge, comme ses voisins la Flandre et le Brabant, sur le passage de la grande voie internationale du Rhin. Il apparaît nettement, pour lui comme pour eux, que la vocation commerciale, issue de la position géographique, devint un principe d'avenir politique. Mais, au moment où la Flandre et le Brabant,
l'état et la nation.
contrées de fortune ancienne, occupent, au xiv^ et au xv*^ siècle, les premiers plans de la politique européenne, le comté de Hollande joue encore un rôle modeste.
Le comté de Hollande fut au siècle une marche maritime fondée par l'Empereur, comme l'avait été le comté de Flandre, pour contenir les raids des Normands. Longtemps il conserva une position assez faible vis-à-vis des Frisons, peuple de marins et de commerçants dont l'influence s'étendait jusqu'au delà de la Weser. Ce sont vraisemblablement les invasions marines du xiii^ siècle qui, en donnant au Zuiderzee son étendue actuelle, fixèrent ses limites orientales au comté de Hollande : à la fm du xiii^ siècle, il avait conquis les territoires frisons situés à l'Ouest du golfe et formant aujourd'hui la presqu'île de Nord-Hollande jusqu'à l'île de Texel. Allongé en bordure de la mer, le pays n'exploitait encore que les pêcheries de ses eaux intérieures et les pâtures de ses sables.
Mais bientôt la Hollande regarde vers le Sud, vers les contrées du Rhin et de la Meuse, qui ouvrent le chemin des pays allemands. Dès le xi^ siècle, les comtes prélèvent des péages sur les bateaux qui passent devant Dordrecht; à ce propos, ils doivent entrer en guerre avec les évêques d'Utrecht et de Liège. Au commencement du xii^, ils s'agrandissent aux dépens de l'évêché d'Utrecht, afin de se rapprocher du Rhin. A la fin du xiii", ils acquièrent même, par mariage, le lointain comté de Hainaut. La vie commerciale commence à filtrer le long des rivières, le long de l'Ijsel et du Rhin. Un contact, chaque jour plus direct et plus rude, s'établit avec la Flandre, qui détient le commerce du continent avec la Grande-Bretagne; des compétitions éclatent au sujet de la maîtrise des routes. Le terrain de cette lutte, âprement disputé, s'étend à la Zélande, ce complexe d'îles et de chenaux, où se confondent les eaux et les alluvions de trois grands fleuves et où s'unissent les chemins de l'intérieur. Cette région zélandaise qui comprenait non seulement l'archipel, mais encore le territoire, tout pénétré de bras de mer, des Quatre Métiers (Axel, Hulst, Bouchante, Assenede), fut l'objet de longues et vives disputes entre la Flandre et la Hollande. En 1157, les comtes de Hollande ayant établi à Geervliek sur l'Escaut oriental un tonlieu qui gênait les marchands flamands, le comté de Flandre leur fit une guerre heureuse et imposa sa souveraineté à la Zélande. Ce ne fut qu'au xiv^ siècle que la Hollande put y rétablir sa domination.
Peu à peu se dégage pour le petit État hollandais la notion de l'importance commerciale de sa position géographique. Dès la fin du xiii® siècle, Dordrecht devient l'entrepôt du commerce rhénan, l'étape obligée des marchandises transportées sur la Meuse et le Rhin. Sur les côtes des estuaires et dans le Zuiderzee, la pêche du hareng prend au début du xv^ siècle un développement extraordinaire; l'invention hollandaise de la conservation du hareng en caque permet aux pêcheries de travailler pour l'exportation. Au lieu de recevoir du poisson salé par les navires de la Hanse, la Hollande expédie vers toute l^lîurope ses barils de harengs. Par la pêche se fait l'apprentissage du métier de la mer; on voit les navires de Veere, de Brielle, de Zierikzee, d'Amsterdam s'éloigner de la mer du Nord, pénétrer dans la Baltique, disputer à la Hanse le commerce de la Russie et conquérir à la fin du xv^ siècle la prépondérance dans les ports allemands; au xvi^ siècle, la flotte hollandaise a triomphé de la flotte hanséatique et affirmé pour elle-même le principe de la liberté des mers. Blés et bois de la Baltique s'entreposent à Amsterdam, vins de France et sels du Portugal à Mid-
LES PAYS-BAS
delburg; les armateurs édifient de grosses fortunes; les villes hollandaises, plus jeunes que les villes de Flandre et de Brabant, commencent à en détourner le transit international. Amsterdam succédera bientôt à Venise dans le commerce de l'Orient, à la Hanse dans le commerce européen. Comme à Anvers et à Bruges, la grandeur de cette ville et la puissance de l'État qui gravite autour d'elle n'auront pas pour base l'espace territorial, mais l'étendue des relations commerciales.
La Flandre, le Brabant et la Hollande nous apparaissent comme les produits spéciaux d'une terre riche de rapports internationaux. Tant d'intérêts commerciaux groupés sur un si petit espace, tant de relations tendues vers les mêmes destinations, tant d'hommes vivant en des villes rivales, mais attachés aux mêmes modes de travail et à la même circulation offraient des possibilités d'unification politique; rien d'étonnant à ce qu'ils aient pu se rapprocher sous la souveraineté des ducs de Bourgogne. Sous le règne de Charles-Quint, on vit s'achever l'unité politique de tous ces territoires qu'on peut appeler les Pays-Bas et s'accomplir la concentration de leurs dix-sept provinces en une sorte de « fédération monarchique », selon l'expression de Pirenne. Pourquoi le temps n'a-t-il pas scellé cette union? Pourquoi cette combinaison politique s'est-elle effondrée?
C'est que, à la fm du xvi® siècle, la religion, puissant facteur de groupement politique, entrant en jeu, vint couper en deux les Pays-Bas. Pays-Bas protestants et Pays-Bas catholiques se séparèrent, donnant naissance chacun à un État. L'opposition des sentiments religieux raviva l'opposition des intérêts régionaux, et toute chance d'unité politique disparut.
L'ensemble des Pays-Bas, héritage de Charles-Quint, passa sous la souveraineté du roi d'Espagne, Philippe H. En face du grand mouvement religieux qui agitait alors toute l'Europe, toutes les provinces ne prirent pas la même attitude. Les provinces du Nord, "d'affinités et de civilisation plus germaniques, devinrent protestantes, comme la Prusse, la Suède et l'Angleterre; les provinces du Sud, plus romanisées, demeurèrent catholiques, comme la France, la Bavière et l'Autriche. Le souverain, qui était catholique, ayant pris parti contre les protestants, les provinces du Nord engagèrent contre lui une longue guerre qui dura de 1568 à 1609, d'où elles sortirent victorieuses et indépendantes sous la forme d'une république fédérale. Les provinces du Sud restèrent sous la dépendance de l'Espagne. Cette scission préparait la formation des deux États actuels, de la Belgique et des Pays-Bas.
Cette séparation abolit l'influence de tout ce que la nature et la civilisation avaient donné de commun aux deux groupes de provinces et accentua l'influence de tout ce qui existait en elles d'originalités et de capacités de différenciation. Des traits communs se marquent en effet depuis la Frise jusqu'à la Flandre : larges estuaires et bras de mer s'ouvrant vers le large; terres basses en voie de formation* menacées par l'assaut des vagues; terres mouillées qu'il faut endiguer et drainer; lisière protectrice des dunes; pâtures vertes pleines de bétail; landes sableuses couvertes de bruyère; champs féconds sur les grasses argiles; immenses tourbières donnant le combustible populaire; réseau de fossés et de canaux qui sont les artères de la circulation; mêmes paysages, même économie, même langue, même civilisation, mêmes formes de vie maritime et littorale, mêmes jeux populaires. Pour les étrangers, c'était le même pays, qu'on désigna très tôt par le trait le plus remarquable de sa géographie naturelle : Pays-Bas, Nederland, Nether-