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LA MISE EN VALEUR DU PAYS

La mise en valeur de ce pays de sable, de tourbe et d'argile marine, œuvre de longue haleine, n'a pu être accomplie simultanément pour toutes les régions; il fallut plusieurs étapes pour maîtriser la terre. Il y a des conquêtes de la culture fort anciennes, et il en est de toutes récentes, qu'on désigne par le mot moderne de « colonies ». Les unes, les conquêtes du passé lointain, s'étendent sur les argiles marines et un peu sur les tourbières basses; les autres, les plus jeunes, ont eu comme théâtre les grandes régions de tourbières.

En Frise et en Groningue, les campagnes de polders peuvent se ranger parmi les plus belles et les plus riches des Pays-Bas; elles continuent la lisière magnifique de prairies et de labours qui commence dès la Zélande et passe à travers la Hollande. Elles ont un caractère très pastoral dans l'Ouest, très agricole dans l'Est. Dans la Frise argileuse et l'Ouest du Groningue, l'herbe couvre presque tout le pays : c'est le royaume de la pâture, greidestreek, greidhoek, greidland; pour 500 000 hectares de terres arables, la Frise en possède près de 250 000 en herbe; l'horizon de verdure s'étend à l'infini, sillonné par les canaux où les barques à voiles cheminent entre les prairies, semé de grosses fermes solitaires au toit colossal, animé par la multitude des bêtes qui tachent la verdure de points

FiG. 41. — Carte des terpen de Frise, d'après Schuiling.

1, Limile de l'ancienne baie (Middelzee), aujourd'hui endiguée et mise en culture, qui pénétrait à l'intérieur de la Frise; 2, Emplacement des terpen, c'est-à-dire des tertres artificiels élevés par les premiers habitants pour s'établir sur ces terres basses et inondables.

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noirs et blancs. Nous sommes dans le domaine de prédilection de la vache laitière. Du début de mai au début de novembre, les bêtes demeurent dans les herbages, protégées parfois, quand on redoute le froid, par de chaudes couvertures; le paysan ou le valet de ferme vient les traire deux fois par jour; les rendements moyens atteignent le chiffre remarquable de 4 500 kilogrammes de lait par an et par bête. Des laiteries industrielles, au nombre de deux cent dix pour la Frise seule, admirablement équipées, traitent le lait de plus de 150 000 vaches et fabriquent annuellement 13 millions de kilogrammes de beurre et 30 millions de kilogrammes de fromage; l'une d'elles reçoit tout son lait par canal, sur des barques en été, par traîneaux en hiver. Aux produits de laiterie s'ajoutent d'autres produits animaux qui complètent la fortune de ces terres plantureuses : des bovins engraissés pour la boucherie, vendus sur les marchés ou livrés au grand abattoir d'Akkrum, des moutons Lincoln élevés pour la viande, et des porcs de la race locale atteignant parfois le poids de 400 kilogrammes. Lait et viande, telles sont les ressources de la Frise, celles qui alimentent les transactions de gros marchés comme Leeuwarden, Groningue, Sneek et Wolvega.

En Frise, à mesure qu'on s'approche du Lauwerszee vers l'Est, on voit les prairies céder du terrain aux labours; en Groningue, la transformation s'achève, et tout le pays des polders y devient par excellence un pays de labour. Ce n'est pas que les espaces herbeux manquent, ni les troupeaux; on traverse, dans le voisinage de la ville de Groningue, de grandes prairies où paissent des vaches blanc et noir, de petits moutons à laine épaisse et des chevaux aux formes élancées ; jusqu'au rivage de la mer, les pâtures alternent avec les champs cultivés, et les troupeaux de moutons s'avancent jusque sur les digues aux flancs gazonnés. Mais les grasses terres de polders se consacrent surtout aux cultures. Avec la Zélande, la Betuwe et le Limbourg méridional, les polders de Groningue se caractérisent plus par l'abondance de leurs récoltes que par le nombre de leurs bestiaux : sols lourds et compacts qu'il faut marner pour les ameublir, mais si riches qu'ils ont pu longtemps produire sans engrais; sur les bords du Dollart, on les enrichit maintenant avec les vases marines que les paysans vont chercher sur les plages à marée basse. Ils livrent des quantités de produits chers : des céréales (avoine, orge, blé), des racines (pommes de terre, betteraves à sucre, chicorée), des légumineuses (fèves et pois), des graines (moutarde, colza), du lin, des semences de trèfle blanc; Groningue produit à lui seul les deux cinquièmes de l'orge des Pays-Bas, le tiers de l'avoine et des légumineuses, le quart du blé. Çà et là cette agriculture soignée se spécialise en des besognes plus délicates, comme les cultures maraîchères et arbustives dans la banlieue de Groningue. En pleine Frise, entre Harlingen et le Lauwerszee, un véritable jardinage occupe de nombreuses petites exploitations autour de Franeker et de Berlikum : vers la fin de mai, il en part des chargements de pommes de terre précoces pour l'Angleterre.

Les bonnes terres de polders constituent la vieille fortune de la Frise et de Groningue. Mais, avec les terres neuves conquises sur la tourbe, on a créé de toutes pièces une autre fortune. Jadis on n'utilisait guère les sols tourbeux que par des incendies périodiques : grâce aux cendres, on obtenait une récolte de sarrasin. Quant au fond des tourbières détourbées, on l'abandonnait à lui-même; il revenait à l'état sauvage ou se couvrait de landes. Une méthode plus rationnelle, inaugurée dès le xvi^ siècle, appliquée en grand à partir du xviii^ par la ville de Groningue, a transformé des étendues incultes en riches campagnes. On creuse

FiG 42 - Aspect du pays dans les tourbières colonisées de la province de Groningue, d'après la carte des Pays-Bas à 1 : 50 000.

Champs allongés aux (ormes géométriques, séparés par des canaux et fossés. Villages alignés le long des canaux.

Géographie universelle. — Belgique et Pays-Bas.

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un réseau de canaux qui se ramifient au loin dans la tourbière à exploiter : ils ' y seront les artères de toute circulation. On extrait toute la tourbe, et on l'expédie | aisément par canal vers les lieux de consommation. Toutefois on conserve sur place la couche supérieure ou bonkaarde, combustible imparfait, mais matière j meuble fort précieuse pour la constitution d'une couche de terre arable. Sur le i fond sableux de la tourbière vidée (dalgrond), on prépare un sol arable que l'on compose avec le sable naturel, avec la couche de bonkaarde qu'on y mélange et avec les engrais qu'on y ajoute; au début, on apportait les ordures urbaines de Groningue; plus tard on put amener les engrais du commerce, chaux, kaïnite, f scories, nitrates. De là, d'excellentes terres arables, de création artificielle, faciles à travailler, sur lesquelles on attira les colons venus des autres provinces. Telle fut l'origine des colonies de tourbières (veenkolonien). Sur ces sols nouveaux naquit une économie rurale, de caractère très original, où le bétail ne joue qu'un rôle secondaire. On cultive surtout des pommes de terre, de l'avoine et du seigle, produits qu'on destine presque tous au commerce : les pommes de terre aux féculeries, la paille des céréales aux fabriques de carton, le seigle et l'avoine à la bourse aux grains. Sur ces terreaux meubles, bien fumés et toujours voisins de l'eau, toutes les formes du jardinage se développent : pommes de terre primeur, légumes de serre, haricots et oignons, groseilliers, pépinières. C'est un pays entiè- ' rement créé par l'homme (fig. 42).

Il s'en faut que toute la région des tourbières soit transformée et colonisée. Mais partout déjà l'existence de « colonies » prospères et populeuses atteste le succès des entreprises. Elles se répartissent en trois groupes. Il y a d'abord les colonies de la Drente méridionale et des lisières de F 0 ver- Ij sel, pays jadis impraticable, maintenant ouvert à la culture et à la circulation : Steenwijk, Staphorst, Hoogeveen, Dedemsvaart, Koevorden. Il y a ensuite les colonies de la Frise orientale : Heerenveen, Appelsga, Drachten. Mais les plus belles et les plus vigoureuses se sont fondées au Sud-Est de la ville de Groningue, sur le territoire des provinces de Groningue et de Drente : Veendam, Wildervank, Stadtskanaal, Hoogezand, Sappemeer et bien d'autres. La transformation se précipite le long des nouveaux canaux qu'on ouvre, et l'œuvre du défrichement gagne les marais de Bourtange, si longtemps inhospitaliers (Pl. XXVIII, B, C et XXXIX, A, B).

On ne saurait comprendre la vie de tous ces pays d'ancienne et de récente colonisation, si l'on ne savait à quel point elle dépend des voies d'eau. Nulle part on ne remarque pareille densité de canaux, pareille intensité de circulation. Il serait vain de chercher à les énumérer, aussi vain que chez nous d'énumérer les routes; seule une carte peut en montrer le dessin et le système; et encore ne rendelle pas leur animation, leur fourmillement. Dans certains cantons, autour de Staphorst et de Giethoorn, la barque est le véhicule familier, nécessaire à la vie de tous les jours. Dans les colonies de tourbières, c'est en bateau que les chargements de pommes de terre se rendent à la fabrique. Parfois, comme dans le Hollandsche Veld, tout trafic est impossible par terre : les convois funèbres se déplacent en canot. Peu de bourgades ne disposent pas d'un chemin d'eau; on voit partout les voiles glisser entre les lignes d'arbres parmi les prairies. Le moindre village possède son petit quai où se chargent des sacs de grain, où se déchargent des planches. La batellerie transporte les marchandises les plus disparates : betteraves, farines, engrais, vaches, caisses, et tous les modes de propulsion s'y emploient : moteurs à pétrole, voile, chevaux, haleurs. Toute cette circulation

FRISE. GRONINGUE. DRENTE.

s'achève vers le dehors : il y a par canal des services de bateaux à vapeur de Groningue et Leeuwarden vers Amsterdam et Rotterdam; tout marché est un nœud de batellerie.

Et c'est aussi la voie d'eau qui règle le travail de l'industrie. C'est par bateau que les fabriques reçoivent leurs matières premières et qu'elles expédient leurs produits manufacturés. Toutes les usines s'établissent sur un canal : la quarantaine de féculeries qui travaillent les pommes de terre à Veendam, à Wildervank, à Hoogezand et ailleurs; la vingtaine de fabriques de carton qui broient la paille de seigle à Oudepekela, à Veendam, à Sappemeer, à Hoogezand et qui expédient plus de 100 000 tonnes de carton en Angleterre; les établissements innombrables qui emploient la tourbe comme combustible, tuileries, briqueteries, verreries, fours à chaux, scieries, distilleries, ateliers de constructions de bateaux.

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