III. — LA POPULATION ET LES VILLES
Les provinces du Nord des Pays-Bas vivent surtout de l'agriculture. Leurs habitants sont en majorité des ruraux; même les villes dépendent des campagnes par leurs marchés, leurs foires et tous leurs intérêts. Malgré les landes et les tourbières, la densité de la population atteint des chiffres élevés : 112 habitants par kilomètre carré dans la Frise, 144 dans le Groningue, 65 dans la Drente; la mise en valeur des tourbières créa durant le xix^ siècle un fort mouvement d'immigration; en 1830, ces densités n'étaient encore respectivement que 62, 68 et 24. Les colons venaient des autres provinces néerlandaises, mais aussi de l'étranger, d'Allemagne, de Suisse; ces foyers nouveaux de peuplement montrent moins de stabilité que les villages anciens, plus de mouvements, plus de départs; mais l'esprit d'entreprise qui les a fait naître n'est pas étranger à leur rapide fortune.
Le même régime agraire ne s'étend pas partout. Le faire-valoir direct, qui s'applique à 35 p. 100 seulement des exploitations dans la Frise, embrasse un domaine plus vaste (65 p. 100) dans le Groningue. Ce rôle important des paysans propriétaires dans le Groningue provient d'une institution particulière, le beklemregt: c'est un droit d'occupation, d'origine très ancienne, que les tenanciers se transmettent par héritage, par testament ou par vente sans le consentement du propriétaire; quoiqu'ils paient un loyer annuel, ils se trouvent dans la situation de propriétaires attachés à la terre. Mais, propriétaires ou fermiers, les cultivateurs de ces riches provinces ne sont pas de petits exploitants comme les paysans des régions sableuses. Même dans les colonies de tourbières, l'exploitation ne descend pas à des dimensions minuscules; elle compte une vingtaine d'hectares. Dans les polders, les fermes s'étendent sur une quarantaine d'hectares, et même bien davantage pour les fermes pastorales. Il est rare qu'elles effectuent leurs travaux avec les seules ressources de la main-d'œuvre locale; jadis il venait de Westphahe des ouvriers allemands pour faucher les foins et les céréales; ces migrations saisonnières continuent encore pour les récoltes nouvelles dont le pays s'est enrichi.
Personnages riches, les fermiers habitent des maisons confortables et cossues, massives, isolées derrière un rideau d'arbres au milieu des cultures (Pl. XXV III, A). Elles ont plutôt l'apparence de résidences bourgeoises que d'habitations rurales; un jardin planté d'arbres rares, des pelouses et des parterres de fleurs les sépa-
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rent du chemin; de larges fenêtres garnies de grands rideaux blancs laissent entrer la lumière; à l'intérieur, on trouve des meubles soignés, des tapis, des tableaux, une bibliothèque ; car, si le fermier ne redoute pas la besogne manuelle, il ne néglige pas les soins de l'esprit; il suit par ses revues spéciales les progrès de la technique agricole, et il reconnaît pour ses enfants la nécessité de hautes études.
Dans les pays de polders, ces grosses fermes se dispersent à travers la campagne, entourées d'ormes et de saules, quelques-unes posées sur une butte ou terp. Dans les pays de tourbières colonisées, elles se trouvent toutes le long des canaux, en files régulières où elles se succèdent, sans se toucher, sur plusieurs kilomètres; pendant des heures, sur la chaussée ombragée de grands arbres, le long de la route d'eau toute frémissante de bruit et de vie, on peut cheminer de village en village sans voir les champs et sans quitter les maisons. Entre ces lignes d'habitations au tracé géométrique, s'étendent les blocs de terre noire, divisés par des canaux rectilignes, où se groupent les champs cultivés (fig. 42; Pl. XXVIII, C).
Sauf les deux grandes villes de Leeuwarden et de Groningue, établies au contact de la riche plaine d'argile et de l'arrière-pays sableux et tourbeux, la vie urbaine se diffuse à travers les campagnes, modeste et paisible, presque toujours, aux carrefours de voies d'eau. Dans les landes et les tourbières de la Drente et des lisières de l'Over-Ijsel, elle apparaît çà et là, à Assen (13 000 hab.), Hoogeveen, Meppel (11 000 hab.), Steenwijk (6 000 hab.). Dans la Frise les villes sont plus nombreuses : Heerenveen (4 500 hab.); Sneek (13 000 hab.), marché de beurre et de fromage, relié à Amsterdam par un service de vapeurs; Bolsward (6 500 hab.), vieux centre urbain avec une église du xv^ siècle et un hôtel de ville de la Renaissance; Franeker (8 000 hab.), autre ville ancienne, avec des monuments du xv^ et du xvi^ siècle; Dokkum (4 000 hab.), où saint Boniface fut tué par les Frisons en 755. Ce sont les mêmes petites villes, marchés ruraux ou centres industriels des tourbières, qui se pressent dans la province de Groningue : Winschoten (13 000 hab.), Loppersum, Appingedam, Hoogezand, Sappemeer, Veendam, Pekela.
Les villes maritimes sont à la mesure du petit pays qu'elles desservent; elles relient ses marchés agricoles et ses usines rurales aux grands marchés qui absorbent leurs produits, à Amsterdam, à Rotterdam et à l'Angleterre. Plusieurs ont connu jadis le grand commerce; mais la mer a reculé devant les digues et les polders, et le trafic s'éloigna. Pour le ramener en certains points choisis, il a fallu creuser des bassins. Stavoren, jadis résidence des rois frisons et comptoir de la Hanse au xii^ siècle, perdit son trafic lorsque des bancs de sable, Vrouiven Zand, vinrent obstruer son port; aujourd'hui, de petits bateaux à vapeur l'unissent à Enkhuizen où les voyageurs prennent le train pour Amsterdam. Harlingen (10 500 hab.) s'abrite derrière une énorme digue et de puissants pilotis contre les tempêtes de la mer des Wadden. Il est aujourd'hui le port d'exportation de la Frise agricole, expédiant vers Londres, Hull et Leith de la viande, du beurre, du fromage, des volailles; en 1922, 110 000 têtes de bétail ont passé à destination de l'Angleterre; à l'entrée il reçoit du charbon anglais pour les laiteries, des engrais et des bois du Nord.
En face d'Emden, sur le Dollart, Delfzijl doit son développement actuel à l'ouverture de l'Eems kanaal (1876), qui en fait le débouché maritime du Groningue, comme Harlingen celui de la Frise; des travaux ont donné à son port une profondeur de 7 m. 35 à marée basse et rendu un quai accostable à des
FRISE. GRONINGUE. DRENTE.
navires de 9 mètres; port régional bien desservi par les canaux, les voies ferrées et les lignes régulières, il débarque des engrais, des bois du Nord, des grains, de la houille britannique venant de Goole et de Grangemouth; il embarque de la fécule, du carton, du lin, de la litière de tourbe.
Les deux grandes villes du Nord sont les deux capitales provinciales : Leeuwarden (47 000 hab.) et Groningue (97 000 hab.). Leeuwarden, fondée à la limite des tourbières et des polders sur les rives de l'ancienne baie du Middelzee, était déjà à l'époque des Normands une forteresse protégeant la route de l'intérieur; elle possédait des droits urbains au xii^ siècle. Mais le comblement progressif du Middelzee lui avait enlevé au début de xiv^ siècle tout contact avec la mer. Devenue ville intérieure, elle joua un rôle politique comme résidence des stathouders de Frise et de Groningue; cité riche, elle avait, aux xvi^ et xvii^ siècles, des ateliers célèbres d'orfèvrerie. Mais elle est avant tout, et depuis des siècles, le centre commercial des fertiles campagnes qui l'entourent; des voies d'eau rayonnent de toutes parts, et depuis 1507 un canal l'unit à Franeker et à Harlingen; des canaux l'entourent et la traversent; ils circulent dans la ville, franchis par les ponts, parfois ombragés d'arbres, bordés de petites maisons roses, grises ou vertes, animés par le constant va-et-vient de la batellerie. On respire à Leeuwarden l'atmosphère frisonne, surtout aux jours de marché; ces jours-là aucun paysan ne reste chez lui, et la ville voit arriver le cortège des équipages ruraux, les fermiers avec leurs automobiles ou leurs voitures attelées de chevaux splendides, les femmes parfois encore gracieusement coiffées de leur casque de cuivre.
Vendre le beurre, les grains, le bétail, c'est la grande fonction de Leeuwarden; pour le bétail, il ne le cède qu'au marché de Rotterdam, le plus grand du royaume. Les jours ordinaires, le calme revient dans la ville; les petites voitures chargées de tourbe peuvent circuler dans les rues et débiter le combustible à chaque maison; devant leurs portes les ménagères peuvent faire sécher la lessive sur leurs chevalets originaux.
Groningue s'élève à l'extrémité septentrionale de la haute croupe caillouteuse et sableuse du Hondsrug, au dernier terrain stable et sec qui domine la zone des polders et des tourbières. La valeur locale de Ce site s'accroît de toutes les facilités que lui donnent les communications par eau; par le Reitdiep, la ville entretenait au xiii^ siècle des relations maritimes avec les pays du Nord et les ports de la Hanse; encore maintenant des canaux se croisent à l'intérieur de ses murs, et elle peut communiquer avec la mer par trois ports, Zoutkamp, Termunterzijl et Delfzijl; des bateaux de mer arrivent à ses quais par l'Eems kanaal. Pendant tout le moyen âge, maîtresse de ses libertés municipales que l'évêque d'Utrecht avait reconnues et de ses relations avec l'estuaire de l'Ems, qu'elle avait affranchies du contrôle des petits États voisins, elle étendait son commerce jusqu'à Boston en Angleterre, jusqu'à Hambourg et à la Russie.
Marché de produits agricoles, elle le reste toujours; elle expédie les grains et le bétail vers l'étranger. De son long passé prospère, elle garde des souvenirs pittoresques, des fossés d'enceinte avec leurs bastions de briques bordés maintenant de jardins et de beaux arbres, l'église gothique de Saint-Martin, un palais de justice du xvi" siècle, l'Université fondée en 1614. Ville riche, débordante de vie les jours de marché, elle est la ville par excellence, de stad, pour tout le Nord-Est des Pays-Bas.
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