LE DELTA DES PAYS-BAS
ÎDepuis longtemps, la région où l'Escaut, la Meuse et le Rhin viennent déboucher dans la mer du Nord forme une zone d'affaissement continu, sur laquelle les fleuves n'ont jamais cessé d'empiler leurs alluvions, un immense delta qui date essentiellement des derniers temps du Tertiaire et du Quaternaire.
Sur cette terre de cailloux et de sables on observe cependant l'empreinte d'agents physiques autres que les rivières. On sait maintenant que la surface du delta a été dérangée par des failles récentes en relation avec le soubassement profond, que les glaciers Scandinaves sont venus y déposer leurs matériaux, surtout dans le Nord, et que tout l'Ouest fut submergé temporal-
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rement sous les eaux d'une grande lagune littorale dont les dépôts d'argile marine recouvrent en partie les dépôts fluviatiles. Ces éléments divers contribuent à créer le fond et les formes du paysage.
Fleuves, alluvions et vallées. — On trouve ce grand delta ébauché dès une époque ancienne, ainsi que nous l'a montré l'étude de l'évolution de la cuvette germanique; mais les plus puissants apports sont le fait d'époques récentes, le Pliocène supérieur et le Pléistocène inférieur. Les cailloux ardennais descendus par la Meuse et le Rhin s'accumulent avec les cailloux Scandinaves apportés par les torrents glaciaires. Comme le disait le géologue néerlandais Staring, « Charles XII aurait aussi bien pu revendiquer le territoire néerlandais comme un débris de la Norvège que le fit plus tard Napoléon comme une alluvion du Rhin ».
La masse des graviers et des sables qui constitue ce delta s'élève vers le Sud et vers l'Est à des altitudes comprises entre 50 et 100 mètres; elle s'abaisse lentement vers l'Ouest et le Nord-Ouest jusqu'au-dessous du niveau de la mer. A l'origine, elle formait une haute surface continue sur laquelle les fleuves se déplaçaient. Cette continuité n'a pas persisté. Les rivières, ramenées à des débits plus modestes, se sont enfoncées dans la masse du delta sous l'influence d'un abaissement de leur niveau de base; de larges vallées aux versants bien marqués se sont ouvertes et creusées; elles débitent le delta en plusieurs fragments de terrasse. Ainsi se développa le trait fondamental de la topographie, à savoir la distinction entre les vallées et les terrasses (fig. 1 et Pl. IV, B).
Dans les vallées, qui atteignent en ces terrains meubles d'énormes largeurs, les crues déposent leurs limons et leurs boues : de là, ces plaines argileuses qui suivent les fleuves, en contraste avec les cailloux et les sables des terrasses. Elles accompagnent la Meuse, le Rhin, l'Ijsel, le Vecht; à l'Ouest de Nimègue et de Grave, les deux plaines du Rhin et de la Meuse s'unissent en une seule : Meuse, Waal et Lek y circulent entre de longues îles argileuses que protègent des digues. Entre les vallées, s'élèvent les fragments de terrasses : ils s'abaissent de l'Est vers l'Ouest, descendant de 160 mètres à Bonn, à 80 mètres à l'Est de Roermond, à 65 mètres à l'Est de Venlo, à 40 mètres au Sud-Ouest de Nimègue, à 20 mètres à l'Est d'Utrecht. Chaque morceau, entouré de plaines et de vallées, constitue un territoire bien individualisé; entre l'Escaut et la Meuse, c'est la Campine; entre la Meuse et le Rhin, ce sont les terrasses caillouteuses, s'allongeant de Crefeld à Nimègue, mais pénétrant peu en territoire néerlandais. Entre le Rhin et l'Ijsel s'élève le plateau de la Veluwe. Entre l'Ijsel et l'Ems, s'étend le pays ondulé que drainent les affluents de l'Ijsel et du Vecht. Ainsi se reconnaissent, dans l'intervalle des grandes vallées, les débris du delta disséqué par les rivières. Terrasses et vallées sont les deux termes extrêmes du relief, bien rapprochés toutefois dans l'échelle des hauteurs. Mais ils suffisent, tant ils signifient par le contraste des conditions de vie, à inspirer toute une nomenclature topographique. La notion de hauteur est très répandue : Hoogeveen, Hoogezand, Hoogwoud, Hoogland, et le moindre site, élevé au-dessus d'une vallée, s'érige en montagne : Bergen op Zoom, Sevenbergen, Hardenberg; le suffixe berg foisonne dans la toponymie néerlandaise, et il est rare qu'il ne s'applique pas, sauf dans la région des dunes, à quelque point haut de la terrasse de cailloutis et de sable.
LE RELIEF
Anciens glaciers, tourbières et limons. — Les glaces, venues de Scandi- ( navie durant le Pléistocène, ont recouvert le territoire des Pays-Bas au Nord du Rhin. Elles n'ont dépassé le cours du fleuve que de Nimègue à Crefeld; elles attei- 1 gnaient là la vallée de la Niers. Vers l'Ouest, elles arrivaient près d'Utrecht, d'Amsterdam et de Texel, Leur passage a laissé des traces (voir la carte hors texte en couleurs).
Cheminant sur un sol de gravier et de sable, rencontrant les vallées de l'Ems, de l'Ijsel, de l'Eem et du Rhin, la glace laboura, remania et refoula les matériaux de la surface; sous sa poussée il se forma des accumulations, des tertres, des collines. Toute une ligne de hauteurs, l'un des reliefs les mieux marqués des Pays-Bas, lui doit son existence : on la suit dans les collines de Gooi (à l'Est d'Utrecht et à l'Ouest d'Amersfoort) et dans le rebord de la Veluwe (au Nord et à l'Est d'Arnhem); on la retrouve de Nimègue à Clèves (rive gauche du Rhin), puis à l'Eltenberg au Nord d'Emmerich (rive droite du Rhin), et, de nouveau, sur la rive gauche du fleuve, de Xanten à Crefeld. Ces bourrelets de sables et de cailloux dominent les plaines fluviales : ils montent à 70 mètres dans les collines de-Gooi, à 100 mètres au Sud de Nimègue et même davantage dans la Veluwe et l'Eltenberg. Leur disposition en une série de lobes suggère l'idée d'une moraine frontale; mais la vue de leurs couches contournées et dérangées ramène à l'hypothèse d'une moraine de poussée : à Berg en Daal près de Nimègue, on peut observer, sur le front d'une carrière, des lits d'argile et de lignite entièrement redressés.
En même temps que, sous la poussée de sa masse, le glacier remodelait le relief, il apportait sur le pays ses propres dépôts : argiles de fond, cailloutis, sables, blocs erratiques. Ces dépôts n'abondent vraiment qu'au Nord du Vecht. Ils apparaissent en petites masses isolées à Texel, à Wieringen, à Urk; mais leur présence ne devient un élément du paysage que dans les provinces de Drente, de Frise et de Groningue. Au centre de la Drente, des argiles glaciaires mêlées de cailloutis couvrent de larges espaces; leur épaisseur dépasse souvent dix mètres. Des blocs erratiques jonchent la surface : la Drente en possède beaucoup qui ont fourni les matériaux des monuments mégalithiques, appelés Hunebedden.
Sur les territoires évacués par la glace, il se forma des tourbières. Les eaux de fonte des glaciers et les eaux des rivières toujours pleines avaient creusé, parmi les cailloux et les sables, de larges chenaux mal égouttés et mal drainés; roseaux, laiches, nénuphars et mousses, entassés dans ces marais, fournirent les matériaux d'épaisses couches de tourbe (veen). En dehors des vallées, sur les plateaux, l'écoulement des eaux, entravé par l'enchevêtrement des tertres et des bassins, ne s'accomplissait pas mieux : d'autres tourbières naquirent. Basse tourbière et haute tourbière, hoogeveen et laageveen, composent l'un des traits les plus originaux du paysage néerlandais. On le remarque déjà au Sud de la Meuse dans le Peel, mais il devient prépondérant à l'Est de l'Ijsel, dans les provinces d'Over- Ijsel et de Drente, où les glaciers ont le plus longtemps séjourné. Les grandes tourbières de Bourtange déterminent une véritable frontière naturelle entre l'Allemagne et les Pays-Bas; elles ont puissamment contribué à l'isolement politique des Pays-Bas (Pl. VI, A).
La période glaciaire, caractérisée par un climat humide, fut coupée par des périodes de climat sec, durant lesquelles, sur un sol presque dépourvu de végétation, les vents soulevaient des tourbillons de poussières : ces poussières, ramassées
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sur le domaine des matériaux glaciaires et transportées vers le Sud, puis remaniées par le ruissellement, composent les dépôts de limon ou lœss. Le limon tapisse les pentes de la Veluwe près d'Arnhem; il revêt le versant oriental des terrasses depuis Nimègue jusqu'à Goch; et surtout il s'étale sur les hautes plaines du Brabant, de la Hesbaye, du Limbourg et de la Prusse rhénane. Argile épaisse parfois de 10 à 15 mètres, riche en éléments calcaires, il donne une zone de terroirs fertiles, qui s'étend au Sud de la zone des graviers et des sables du grand delta. Mais il ne se cantonne pas sur le Centre de la Belgique et le Sud des Pays-Bas; il forme, à travers l'Europe, depuis le Hainaut jusqu'à la Silésie, une longue bande de bonnes terres au contact des plaines et des massifs.