IV. — LE LITTORAL
Plaine de Belgique et delta des Pays-Bas, toutes ces terres basses se terminent sur la mer du Nord par une côte plate, limite instable entre l'eau et le continent. La position actuelle de cette côte n'est que la plus récente parmi les vicissitudes qui composent son histoire. La tendance continuelle du sol à s'affaisser provoqua plusieurs fois le retour de la mer sur les parties les plus basses de la plaine. A une date très récente du Pléistocène, une transgression marine recouvrait encore les deux Hollandes avec les parties voisines de la Frise et de la Zélande : il existait, sur ces fonds déprimés, une vaste lagune, un haff, comme disent les géographes allemands. Selon les oscillations du niveau de la mer, cette lagune, fermée par un cordon de dunes, recevait librement les eaux marines, ou bien revenait à des conditions plus continentales : de là, alternativement, des dépôts d'argile ou des dépôts de tourbe. Sur le bord intérieur de la lagune, où la mer s'avançait plus rarement, on ne trouve avec l'argile marine et au-dessus d'elle qu'une seule couche de tourbe, épaisse de 8 mètres au Nord-Est de AYaverveen. Sur le bord extérieur plus exposé aux allées et venues de la mer, il y eut arrêt, puis reprise du dépôt de tourbe : près de Zwammerdam, au-dessus de l'argile marine, on voit reposer une couche de tourbe, puis de l'argile marine (1 m. 30), puis de la tourbe (4 m.), puis de l'argile fluviale (3 m.). Dans la Zélande, sur laquelle confluent les grands fleuves, on remarque beaucoup plus d'épisodes fluviatiles; au-dessus de l'argile marine ou klei, se superposent une couche de tourbe de 0 m. 75 à 2 mètres, un dépôt de sables et d'argiles d'estuaire, et enfin une assise de 20 à 45 mètres de sables fluviatiles. Le fait que la surface du plus récent de tous ces dépôts se trouve au voisinage du niveau actuel de la mer, tantôt en dessus, tantôt au-dessous, prouve que, depuis le dépôt des plus anciens, le pays s'est encore affaissé. L'oscillation est en permanence; l'instabilité règne.
Actuellement cette côte, exemple d'une régularisation très avancée, décrit, sur plus de 1 000 kilomètres, les grandes courbes régulières qui forment le rivage, depuis le Pas de Calais jusqu'au Jutland; d'un bout à l'autre, c'est un cordon littoral de dunes qui constitue presque en entier le front de mer : muraille de sable, haute de 30 mètres près de Coxyde en Flandre, large de 1 500 mètres près de Knocke, réduite à 50 mètres près de Blankenberghe; morcelée en îles par les estuaires zélandais; continue en Hollande depuis Hoek van Holland jusqu'au Helder. Tout près de Haarlem, de leur sommet, qui s'élève à 60 mètres, on découvre une vue admirable sur la plaine, sur les jardins, les polders et les cités jusqu'aux faubourgs d'Amsterdam. Au delà du Helder, vers le Nord-Est,
LE RELIEF
la chaîne des dunes se poursuit dans les îles frisonnes : Texel, Vlieland, Terschelling, Ameland, Schiermonnikoog et Rottum. Au premier regard, les dunes apparaissent en un chaos de monticules sableux, jetés en désordre les uns à côté des autres, plantés de ces graminées aux tiges souterraines, les oyats, qui lixent leur mobilité. En réalité, on perçoit, dans les dépressions qui séparent ces monticules, une orientation Ouest-Est presque constante; dans ces dépressions humides, appelées pannes en Flandre, la végétation trouve plus d'eau et d'abri qu'à la surface des dunes; les arbres, peupliers, bouleaux et saules, s'y groupent en petits bois; arbustes et plantes grimpantes y composent parfois d'épais fourrés; en hiver, l'eau s'y répand en marais où viennent s'abreuver les goélands, les mouettes et les oiseaux de passage.
Cette côte régulière avec son cordon de dunes est de construction récente. Ces sables proviennent de la démolition des falaises de France, et ils n'ont commencé à s'accumuler que depuis l'ouverture du Pas de Calais. Transportés par les courants, tous ces matériaux s'acheminèrent par le détroit vers la partie méridionale de la mer du Nord, où ils formèrent les longs alignements des bancs de Flandre; poussés sur la plage, le vent les entraîne ensuite vers l'intérieur; on remarque que c'est précisément à l'extrémité des bancs qu'on voit s'étaler sur le rivage les parties les plus larges, les plus hautes, les mieux nourries de la zone des dunes (Pl. V).
Ce rempart fragile de sable n'est pas une limite éternelle entre l'eau et la terre. Il y eut souvent, il y a toujours, sur certains points, des retours offensifs de la mer. Les estuaires, et particulièrement les bouches du Rhin, ouvrent des brèches à l'offensive des flots. Les marées y montent très haut. Tandis que leur amplitude moyenne ne dépasse guère 1 m. 25 au Helder et 1 m. 70 à Hoek van Holland, elle atteint 3 m. 53 à Flessingue, 3 m. 85 à Terneuzen, 4 m. 33 à Bath, 3 m. 45 à Tholen : chiffres plus élevés encore pour les marées de printemps. Ces fortes dénivellations, jointes à la violence des courants de marée, ébranlent les sols vaseux et mal fixés des rives ; même quand il y a des digues, elles peuvent en saper les bases : de là, fréquemment, des destructions de rives, que l'on désigne en Zélande par les termes divers de grondbraak, val, grondval, slikval, dijkval. De tous ces événements, le plus désastreux que l'histoire ait enregistré aboutit à la formation du Biesbosch. Au début de xv^ siècle, au débouché de la Meuse, s'étendait un territoire bien cultivé, appelé Waard, compris entre Heusden, Gorinchem, Dordrecht et Geertruidenberg et entouré de tous côtés par des digues. A la suite d'une exploitation intensive de tourbe, des excavations trop nombreuses avaient affaibli la cohésion des terrains protégés, et compromis la solidité des digues qui leur sers-aient de soutien; l'assaut répété des fortes marées ouvrit des brèches fatales; des inondations avaient eu lieu en 1374, 1376, 1377, 1379, 1393 et 1396, sans qu'on eût rien fait pour les éviter. Pour comble d'imprudence, on avait laissé s'ouvrir une baie à travers les terres molles de l'île d'Overflakkee, laquelle semblait être, du côté de la mer, une protection pour les polders du Waard. Cette baie fut le chemin par lequel s'élança, le 18 novembre 1421, jour de la Sainte-Élisabeth, la masse d'eau qui submergea tout l'arrière-pays déjà ébranlé par les inondations antérieures. Au cours de cette catastrophe, un nouveau bras de mer, le Hollandsch Diep, se forma; une grande partie du Waard disparut sous les eaux; de ce territoire jadis cultivé et peuplé, il ne reste plus qu'une quinzaine de kilomètres carrés, morcelés en une centaine d'îlots; tout le reste appartient
BELGIQUE ET PAYS-BAS
à une vague étendue de terres mouillées et de chenaux envasés, appelée le Biesbosch (bois de roseaux). Vingt-huit villages avaient péri; deux villes avaient cruellement souffert, Tune, Geertruidenberg, qui ne s'en releva jamais, l'autre, Dordrecht, où la vie put revenir (Pl. VII, B).
Le mur tremblant des dunes supporte aussi des chocs terribles. En certains points, il résiste. A l'Ouest de Dunkerque, les bancs de Flandre protègent les dunes, et même ils les nourrissent de sable. Mais, quand ils cessent, les dunes n'ont plus de rempart contre la mer. A l'Est d'Ostende, l'histoire enregistre maints reculs de la côte. Ostende dut se déplacer plusieurs fois : en 1334, la mer détruisit sa vieille église; en 1395, une partie de ses habitants fut obligée de se réfugier à l'intérieur. Entre Wenduyne et Heyst, faute d'un banc de sable protecteur, les vagues frappent directement la plage, de leur pleine force : Blankenberghe se trouve dangereusement exposé. A Kadzand, il ne resterait sans doute rien des dunes, si l'on n'avait cuirassé le rivage d'épis et de pieux. En Hollande, entre Hoek van Holland et Scheveningen, la côte n'a pas cessé de reculer au xvii^ et au xviii^ siècle : devant Mosselput, ce recul mesurait 315 mètres de 1611 à 1711, 265 mètres de 1712 à 1737, 70 mètres de 1738 à 1800. D'autres observations ont montré que, de 1843 à 1890, la mer a refoulé de plus de 15 mètres le pied des dunes. Aussi toute cette côte ne conserve sa stabilité que grâce aux ouvrages permanents qui la défendent.
La formation du Zuiderzee apporte un exemple plus complexe d'offensive marine. Elle comporte deux épisodes principaux, l'un antérieur à l'histoire, l'autre qui se place en pleine période historique. Le premier fut la rupture de la ligne des dunes, sa fragmentation en plusieurs îles et la pénétration de la mer sur les bas-fonds de la mer des Wadden : cet événement était déjà chose accomplie à l'époque romaine. Nous savons, d'autre part, qu'à la même époque et pendant le haut moyen âge il existait, sur l'emplacement de la partie méridionale du Zuiderzee actuel, une large étendue d'eau appelée le lac Flevo; ce lac s'écoulait dans la mer des Wadden par un chenal, le Fli ou Vlie, que les bateaux fréquentaient. Le second épisode fut la transformation du lac en une grande baie marine par la submersion des terrains bas où coulait le Fli; tout porte à croire qu'elle s'opéra lentement; l'histoire mentionne des avancées de la mer en 1170, en 1237, en 1250 et en 1285; il semble que la dernière de toutes, celle qui ouvrit largement le Zuiderzee vers la mer, date de la fin du xiv^ siècle.
Ainsi la régularisation, qui domine sur toutes ces côtes, ne donne pas que des formes stables. Il y a des retours de la mer sur des terres qu'on pourrait croire fixées; la mer s'élance par les estuaires, fait brèche dans les dunes, s'avance parfois assez loin dans l'intérieur. Il est difficile d'affirmer si ces invasions marines ne sont que des phénomènes locaux, ou bien si elles ne trahissent pas plutôt une tendance permanente à l'affaissement.