CHAPITRE II
LA LUTTE CONTRE LES EAUX
Les pays riverains de la mer du Nord, en Flandre, en Zélande, en Hollande et en Frise, tiennent une place originale dans l'histoire de la civilisation. S'il est vrai que l'homme peut créer lui-même le milieu géographique, on peut dire qu'ils sont une œuvre humaine : car c'est l'homme qui les a sauvés des eaux, et c'est lui qui toujours par son effort quotidien les protège contre elles. Le combat se livre sur un triple front, contre trois ennemis, contre la mer, les rivières et les marais (fig. 1).
L'eau trouve un allié dans le terrain, qui est bas, plat et mou. Le niveau du paj'S est en effet très bas, inférieur à certains niveaux de l'eau de la mer et de l'eau des fleuves. Dans la Plaine maritime de Flandre, l'altitude du sol se tient au-dessous du niveau moyen des hautes mers : sans les digues et sans les dunes, il serait inondé à toutes les hautes mers. Dans les Pays-Bas, sans les digues, les deux cinquièmes du territoire subiraient le même sort. Il faut compter aussi avec les coups de vent du Xord-Ouest, qui, soulevant de longues vagues dans la mer houleuse, exagèrent la hauteur du flot. Parfois les eaux atteignent des niveaux inattendus et submergent des terrains qu'on croyait en sécurité. Les 13 et 14 janvier 1916, dans l'île de Marken, la marée dépassa de 32 centimètres le plus haut niveau observé; la mer inonda près de 15 000 hectares au Nord d'Amsterdam. Les estuaires ouvrent des brèches par où le danger pénètre à l'intérieur du pays. Les Hollandais appellent « calamiteux » les polders si souvent attaqués que, les frais de défense dépassant les moyens de leurs propriétaires, l'État doit contribuer à leur entretien : or le plus grand nombre de ces polders se trouvent le long de l'Escaut maritime ou Hont. Même les eaux des fleuves coulent plus haut que le pays. Elles traversent un delta où la lenteur du courant les oblige à déposer leurs alluvions et à exhausser leur lit; elles occupent dans ce lit une position instable d'où les crues se répandent sur les zones basses. Le long du Lek, les territoires dont l'altitude est inférieure au niveau moyen des eaux d'été commencent à Wijk bij Duurstede; le long du Waal, plus à l'Est, dès Ochten. Dans les deux cas, soit contre les marées, soit contre les grandes rivières, les hommes qui veulent habiter les bords doivent construire des digues pour barrer la route aux eaux. Mais, même alors, il reste, en dehors des digues, des eaux immobiles sur le sol plat, des eaux qu'aucune pente ne sollicite, tels les marais de la lisière orientale de la Plaine maritime ou bien les tourbières de Frise et de Hollande.
OhOGRAPIIIE LMVER3ELLE.
liilgiquc et Pays-Bas.
26 BELGIQUE ET PAYS-BAS
Comment les évacuer vers les régions plus hautes qui les entourent, si ce n'est en les élevant artificiellement?
La terre même qu'il faut défendre contre les eaux n'a pas de consistance. Le sable, l'argile et la tourbe offrent une proie facile à l'érosion. Les tempêtes éventrent le flanc des dunes; elles minent les rivages tourbeux, comme ceux de l'île de Schokland dans le Zuiderzee, dont il fallut évacuer les habitants en 1859 et 1860. Bien plus, l'eau de mer s'infiltre dans les couches sableuses des plaines maritimes, menaçant de mort la végétation : il faut organiser le drainage, de manière à maintenir l'équilibre entre les eaux extérieures et les eaux intérieures. On voit de même l'eau des fleuves descendre lentement dans les dépressions latérales; même en dehors des crues, les marais se forment naturellement : pour empêcher une inondation permanente, il importe de drainer.
Si l'homme veut s'établir et vivre en paix, il doit protéger sa terre contre la mer, contre les rivières et contre les marais. Contre la mer, cette lutte n'est pas seulement défensive; elle se termine souvent par la conquête de terres nouvelles. Contre les rivières, elle reste presque uniquement défensive, car elle se borne à leur attribuer un lit nettement limité et fixé une fois pour toutes. Contre les marais, la lutte est successivement défensive et offensive : car elle consiste d'abord à chasser l'eau, puis à l'empêcher de revenir.