LES VILLES DE HOLLANDE
La vie urbaine tient par d'anciennes et profondes racines au sol hollandais. Tout l'y attirait : la multiplicité des marchés agricoles et des voies d'eau; le voisinage du Zuiderzee, mer intérieure aux eaux poissonneuses; la mer du Nord avec sa ceinture de peuples navigateurs; l'artère du Rhin, grand chemin international. Les villes s'y succèdent à de courtes distances, respirant presque toutes un air de famille, offrant les mêmes paysages et les mêmes perspectives, avec leurs canaux et leurs ponts, leurs allées d'eau ombragées de grands arbres, leur mouvement tranquille de barques et de bateaux. Mais le cours de l'histoire les a souvent marquées de signes personnels ; on en voit de vieilles qui ont peine à secouer leur sommeil, de rajeunies que le siècle des usines a réveillées; il en est d'autres, plus puissantes, gonflées par l'afflux des affaires, qui débordent sur leur campagne en banlieues tentaculaires.
Les anciennes villes du delta rhénan, Utrecht, Delft, Gouda, Leiden, se groupent en essaim le long des anciens bras du fleuve; toutes ont grandi par le trafic, à
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une époque où les bateaux du Rhin pouvaient les fréquenter. Tout près d'elles, pour des raisons politiques, s'éleva plus tard la Haye, ville oiïlcielle. Sur le Rhin sinueux (Kromme Rijn), Utrecht occupe un point commode pour l'habitat et pour le commerce; la vallée s'y enfonce légèrement dans la basse terrasse, entre des berges plus élevées que la plaine tourbeuse : des berges en ce pays plat et inondé, c'étaient des assises pour un établissement humain (Pl. XXXVI, R). Comme le Rhin sinueux se divise à Utrecht en deux bras, le Vieux Rhin et le Vecht, Utrecht commande le passage de la rivière avant son dédoublement : là, auprès du gué, se fixa l'établissement romain auquel la ville doit son nom (trajectuni ad Rhenuni, trecht). Par le Vieux Rhin, jadis plus abondant, les Romains gagnaient la Germanie et la Grande-Bretagne; sur ces confins de l'Empire, Utrecht représentait le point d'appui de leur autorité. Aussi dès le vu® siècle une église chrétienne se fondait, qui devenait le foyer des missions en pays frison. Au moyen âge, comme capitale ecclésiastique du Nord des Pays-Bas, Utrecht rappelait le rôle que Cologne jouait dans l'Allemagne du Nord; ses évêques étendaient leur autorité jusque sur l'Over-Ijsel, la Drente et Groningue. Elle était la grande ville du pays, puissante par ses églises et ses couvents, riche par le commerce fluvial, qu'elle avait attiré après la destruction de Wijk bij Duurstede par les Normands. Des empereurs germaniques y résidèrent au xi® et au xii® siècle. Mais, le Vieux Rhin s'étant obstrué, la ville languit, et la navigation l'abandonna vers la fin du moyen âge. Tout ce passé a laissé des traces. Utrecht conserve des traits de capitale et de métropole religieuse. Elle est le siège de l'Institut royal météorologique (dans la banlieue, à de Bilt), de la Monnaie, de l'École vétérinaire nationale, des Archives nationales. Elle reste, avec son Université fondée en 1636, le foyer de l'orthodoxie protestante, avec son archevêché romain, le siège de l'autorité catholique, avec son archevêché vieux-catholique, le quartier général de la secte janséniste. Peu de villes renferment autant d'églises, autant de chapelles. Un peu de calme émanant de ces sanctuaires se répand sur la cité; le silence règne dans les vieux quartiers que traversent les canaux d'eau lente. Mais Utrecht n'est pas une ville morte. De ses riches campagnes, elle reçoit, aux jours de marché, les fromages, les bêtes à cornes et les chevaux. Pourvue de plusieurs voies ferrées et desservie par le canal de la Merwede, elle possède des usines : ateliers de chemins de fer, fonderie, ateliers de construction mécanique, sucrerie, fabrique de produits chimiques. Sa population, passant de 48 500 habitants en 1840 à 150 000 en 1925, en fait la quatrième ville des Pays-Bas. Elle rayonne vers les faubourgs et vers une banlieue étendue. Plusieurs groupes de villes gravitent autour d'elle : les unes le long du Vecht vers l'aval, Zuilen, Maarsen, Breukelen, Loenen, Vrecland; les autres, au contact du bas pays et des collines sableuses du Gooiland, de Bilt, Zeist, Driebergen, Doorn, Leersum, Amerongen, jolies résidences d'été parmi les parcs et les bois; les autres enfin, le long du Vieux Rhin, Woerden, Bodegraven, Alfen, par lesquelles on passe pour gagner Leiden.
Leyde (Leiden) est une autre ville du Rhin mort, déchue de son ancienne grandeur (69 000 hab.). Elle fut sans doute le Lugduniim Batavonim des Romains, étape commerciale sur ce bras fluvial. Sur un petit monticule qui domine la plaine, la forteresse primitive s'éleva; une grande tour ronde, le Burght, marque encore cet emplacement; c'est autour d'elle que se groupe le plus vieux quartier de la ville. L'âge d'or de Leyde se place aux xvi® et xvii® siècles, au moment même où le commerce hollandais se répand sur le monde entier; énorme manu-
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facture de draps, la ville compte 100000 habitants en 1640. En 1575 s'était fondée la célèbre Université où enseignèrent Juste Lipse, Vossius, Grotius, Scaliger. De 1587 date le Jardin Botanique, dont l'herbier représente une collection unique de plantes d'Extrême-Orient. De toutes les curiosités que les marchands hollandais rapportèrent de leurs voyages à travers le monde, on a formé le Musée royal d'Ethnographie, le plus ancien qui existe, l'un des plus précieux pour l'étude des civilisations. L'époque présente jouit de ces traditions et se laisse dominer par elles. A la différence d'Utrecht, la vie moderne n'a pas rajeuni Leyde. Malgré quelques fabriques et malgré le marché, la ville montre peu d'animation; le long des bras du Rhin, qui la partagent en plusieurs îles, dans les petites rues tranquilles où l'herbe pousse, on chemine parfois longtemps sans rencontrer personne.
Fondée sur le Hollandsch Ijsel à une époque où les eaux du Rhin nourrissaient encore cette rivière. Gouda était une ville dès le xii^ siècle; au xiv^ siècle, elle armait pour la pêche du hareng; aux xv^ et xvi^ elle tissait des draps et brassait une bière célèbre; au xviii®, elle fabriquait les fameuses pipes en terre, qui s'exportaient dans toute l'Europe occidentale et jusqu'en Amérique. En 1796, elle n'avait plus que 11 000 habitants. Si elle en possède actuellement 28 000, c'est qu'elle réussit à rompre les chaînes du passé et se tourne vers l'industrie : elle n'exploite pas seulement un gros marché de fromages et de porcs, mais encore plusieurs grandes usines, briqueteries, papeterie, fabriques de bougies et de savons. On éprouve à Delft la même impression d'une vieille ville qui se rajeunit. Le dessin du paysage urbain y garde la grâce d'autrefois : larges canaux bordés de hauts tilleuls, flottille des barques arrivant au marché chargées de légumes, petites maisons en briques aux couleurs vives; dans ce cadre vivaient les tisseurs de laine et les brasseurs du xiv^ siècle, les négociants du xvi^ et du xvii^ siècle, qui trafiquaient avec les Indes orientales, les artistes du xvii^ et du xviii^, qui, par l'imitation des poteries chinoises et japonaises, ont créé la célèbre industrie des faïences, La ville, déchue à la fin du xviii^ siècle, contient maintenant 49 000 habitants; elle a renouvelé son activité. Par son École Polytechnique, elle forme un centre d'études modernes; les Hollandais, possesseurs des Indes, y préparent leurs ingénieurs coloniaux. Comme beaucoup d'autres villes de Hollande, elle entretient, par son important marché, des relations étroites avec ses campagnes. Enfin par ses distilleries, elle annonce la grande industrie de Schiedam.
La Haye (en hollandais, 'S Gravenhage, 'S Hage ou den Haag, la Haie des Comtes) offre, parmi les villes hollandaises, une figure originale. Pas de site propice à la défense ou au commerce, pas de rivière navigable, pas de courant de trafic. La ville naquit de la grande forêt, poussée à l'abri des dunes, où les comtes de Hollande bâtirent un pavillon de chasse; le château qu'ils y élevèrent au xiii^ siècle devint bientôt leur résidence permanente. Ainsi, ville artificielle, issue de la volonté des princes, la Haye parvint au rôle de capitale politique. Le bois, het bosch, où fut le berceau de la ville, demeure encore l'un de ses charmes, avec ses chênes géants et ses hêtres majestueux. Comme Washington aux États- Unis, la Haye remplit les fonctions d'une capitale : là se trouvent réunis la Cour, les États généraux, les ministères, les seigneurs, les hauts fonctionnaires, les ambassadeurs. La ville s'est construite pour ces usages et pour ces personnages, selon les règles d'une architecture qui s'inspira de l'influence française. Avec ses rues droites, ses maisons de style classique, ses hôtels de maître, ses parcs, ses avenues, ses places, le plan est de coupe moderne et monarchique. L'abondance des
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eaux, ce trait de couleur locale si familier aux vieilles villes hollandaises, n'existe plus : si ce n'est dans l'Est de la ville, on ne voit pas de canaux; ils contournent la ville et ne la traversent pas. « Le principal bassin, écrit Élisée Reclus, placé au centre de la Haye, n'a pas été creusé pour les embarcations : c'est un vivier de plaisance (vijver), reflétant dans ses eaux noires les sombres murailles du palais de la Chambre Haute, les arbres d'une belle promenade » (Pl. XXXVIH, B). Sauf des ateliers d'art décoratif, des fabriques de meubles et des brasseries, l'industrie compte peu pour la ville. Et cependant la population n'a pas cessé de s'accroître : 42 000 habitants en 1796, 66 500 en 1850, 157 000 en 1890, 393 000 aujourd'hui. Elle se grossit de tous ceux qui recherchent le séjour d'une grande et belle ville, l'agrément de l'existence, la richesse des trésors artistiques, les commodités du travail intellectuel, l'élégance de la société. A la Haye, réside une classe nombreuse de négociants retirés, de fonctionnaires retraités. Elle passe pour la ville la plus riche du royaume, fournissant à elle seule 17 p. 100 des impôts (Amsterdam, 11p. 100). Beaucoup d'entreprises foncières et minières des Indes y ont leur siège central. Beaucoup d'artistes et d'étrangers y séjournent, attirés par le charme de la vie et de la nature. C'est pour cette société que la ville déploie le luxe de ses grands hôtels, de ses magasins, de ses restaurants. Grande cité riche et dépensière autour de laquelle gravite tout un groupe de jolies bourgades : Rijswijk(8000hab.), Voorburg (7 000 hab.), Wassenaar (6 000 hab.), Voorschoten et surtout Scheveningen (27 000 hab.), plage et lieu de divertissement des habitants de la Haye.
En dehors du delta rhénan, dans la province de Nord-Hollande, la vie urbaine a moins d'ancienneté; mais elle se diffuse à travers le pays avec autant d'exubérance, tantôt fixée au sein des régions agricoles, tantôt attirée par la mer. A la lisière intérieure des dunes, Haarlem servait, dès le xi^ siècle, de résidence aux comtes de Hollande; l'hôtel de ville actuel occupe leur ancien palais. La qualité de l'eau des dunes explique le développement précoce d'industries comme la brasserie, la blanchisserie et le tissage des toiles. Très prospère au xvii^ siècle, comme les autres villes hollandaises, appauvrie au xviii^ par les crises économiques, elle renaît de nos jours à la fortune. Grâce au canal de la Mer du (Noordzee kanaal), beaucoup d'établissements industriels ont rendu l'animation à la vieille cité silencieuse : chantiers de bateaux, usines d'impression de cotonnades, ateliers de construction mécanique, blanchisseries qui consomment l'eau douce des dunes et lavent le linge de plusieurs grandes villes. Le charme du pays attire les touristes; la ville concentre le commerce des oignons à fleurs; elle profite aussi de sa qualité de chef-lieu de la province de Nord-Hollande. Forte de 40 000 habitants en 1622, tombée à 21 000 vers la fin du xviii^ siècle, remontée à 50 000 vers la fin du xix^, elle atteint aujourd'hui le chifïre de 81 000 habitants. Avec les villes voisines de Schoten, de Bloemendaal, d'Overveen et de Velsen (31 000 hab.), on obtient pour le groupe de Haarlem une agglomération d'environ 150 000 âmes. D'autres villes, jadis industrielles et commerçantes, comme Edam (8 000 hab.) et Purmerend (7 000 hab.), ne vivent plus que de leur marché agricole. Alkmaar nous donne un type curieux de vieille cité hollandaise avec ses grands canaux, ses maisons rouges à façade triangulaire, ses places pavées de briques rouges et jaunes, son hôtel de ville du xvi^ siècle, son église du xv^, son poids public (Waag). Sur la grande place, devant l'antique bascule, non loin d'une jolie tour à carillon, se tient, le vendredi, le pittoresque marché aux fromages. C'est surtout par le commerce agricole qu' Alkmaar a grandi; son développement
moderne date de la constitution des grands polders à partir du xvii^ siècle. Au cours du xix^ siècle, elle monte de 8 000 habitants à 16 000, puis, durant le premier quart du xx^, à 27 000.
La mer, qui menace la Hollande, pénètre toute son économie. Pour la Hollande, il y a deux mers : la mer du Nord (Noordzee), à laquelle elle tourne le dos, et la mer du Sud (Zuiderzee), qui fut la source de sa grandeur maritime. Vers la mer du Nord, la Hollande se présente par un rempart continu de dunes, sans échancrure, sans abri; sur cette côte uniforme et inhospitalière, on ne rencontre que de rares établissements humains, presque tous de création récente ou artificielle : stations balnéaires, petits ports de pêche, têtes d'écluses de mer. Scheveningen pêche encore le hareng au large, mais, en réalité, il n'est plus depuis le début du xix^ siècle qu'une station balnéaire, dépendance de la Haye. Depuis 1880, Zandvoort, village de pêcheurs accroché à la dune, se transforme en une plage fréquentée, que des tramways et des chemins de fer mettent à un quart d'heure de Haarlem. Katwijk (8 000 hab.) arme pour la pêche du hareng et possède des usines de salaison ; mais il a pour fonction maîtresse de garder le débouché en mer du Nord de ce qui reste d'eau dans le Vieux Rhin ; trois grandes écluses avec onze couples de vannes retiennent cette eau à marée haute; à marée basse, elles s'ouvrent pour évacuer le trop plein du Rijnland. Même mission redoutable incombe à Ijmuiden, port artificiel construit dans la dune de 1865 à 1876 (Pl. XL, A) : c'est la porte du canal d'Amsterdam à la mer du Nord, pourvue de deux énormes écluses et de deux brise-lames qui s'avancent en mer de plus d'un kilomètre. Sous l'abri de ces puissantes murailles, on a créé de toutes pièces un port de pêche, l'un des mieux équipés de l'Europe moderne, noyau d'une ville nouvelle qui vit de l'industrie du poisson et du travail de ses 160 chalutiers à vapeur; on y voit, groupés auprès du port, des halles immenses, des fabriques de glace, des saurisseries, des fonderies d'huile de baleine, des ateliers de construction de machines, un tissage de voiles. Enfin, à l'extrémité de la chaîne des dunes, à la pointe de la Hollande, en des parages désolés et nus que voile le brouillard et que fouettent les vents de mer, s'élève la ville du Helder (30 000 hab.); simple village de pêcheurs jusqu'en 1825, il devint alors le débouché du canal de Nord-Hollande (Noord Hollandsch kanaal) creusé pour donner à Amsterdam un accès vers la mer plus direct que le Zuiderzee; on y construisit une digue gigantesque de 10 kilomètres, faite de granité norvégien et de calcaire belge; on y édifia une forteresse navale, avec un port artificiel, le Nieuwediep, où l'État-major hollandais installa des chantiers, des arsenaux, une école de la marine, le tout désigné sous le nom de Willemsoord. Mais, depuis l'ouverture du nouveau canal de la Mer du Nord, c'en est fait de ce grand rôle. Le Helder ne commande plus la grande route maritime d'Amsterdam.
La Hollande s'oriente naturellement vers le Zuiderzee. La plupart de ses écluses d'évacuation y débouchent; trois seulement s'ouvrent vers la mer du Nord, à Ijmuiden, à Katwijk et à Scheveningen. C'est par le Zuiderzee que longtemps le pays prit contact avec la haute mer et que les navires d'Amsterdam gagnèrent l'Océan. Mais le grand commerce l'a déserté; quelques petites villes, comme Hoorn, Enkhuizen et Medemblik, après avoir connu jadis les aventures de la grande pêche et du commerce au long cours, ne conservent plus que leur modeste marché et leur flottille de pêche côtière. Quand la digue qui doit barrer le Zuiderzee sera terminée, la vie maritime aura disparu. Le symbole de cette
G. U., t. II, Pl. XXXVII.
Phot. K. I. M.
A. -- LE HOLLANDSCH USEL A NI EUWEK Elt K . Vieil estuaire bordé de digues; rives protégées par des épis contre les marées; canaux de drainage parallèles.
Phot. K. !.. M.
li. - LA HAYE. LA COUlt I-XTÉK I EURE ( BI \M:.\ 1U>F , l'ÉTANG (vyVER) ET LA SALLE DES CHEVALIERS (iUDDERZAAL) , OÎ: SrÈ(;E LE PARLEMENT.
G. u., t. II, pl xxxvin
LA HOLLANDE
décadence d'une mer est Amsterdam; ce grand port tourne maintenant le dos au Zuiderzee qui lui donna la vie, et s'abouche directement par un canal artificiel avec la mer du Nord.