IV. — AMSTERDAM
Amsterdam naquit à l'embouchure de l'Amstel, petite rivière d'eau trouble, dans un bras du Zuiderzee appelé l'Ij; cette baie s'avançait loin vers l'Ouest, jusqu'aux dunes de la mer du Nord. Simple bourgade encore en 1300, Amsterdam nous est signalé en 1400 comme le premier centre commercial de Hollande. A quels événements remonte cette brillante évolution? Des circonstances particulières avaient mis en lumière la valeur du port d'Amsterdam, le meilleur du Zuiderzee. Devant la ville, l'Ij formait un bassin naturel de chasse; entre ses deux rives rapprochées, le courant de reflux, soutenu par les vents d'Ouest, entretenait un chenal profond, libre d'atterrissements. La navigation devait utiliser cet avantage naturel dès que les conditions économiques seraient favorables. Or, il y avait au xiii^ siècle, entre l'Elbe et l'Escaut, un actif courant de trafic qui, traversant la mer des Wadden et le Zuiderzee, gagnait le Vecht et Utrecht; l'estuaire du Vecht s'étant obstrué, le commerce se détourna vers l'Ij; Amsterdam devint la grande étape sur cette route fréquentée qui menait de Hambourg à la Flandre par Stavoren et la Zélande. D'autre part, les ports de Scandinavie et de la Baltique ayant mis en service vers 1360 des navires de plus gros tonnage, Amsterdam s'offrit à eux comme le lieu de transbordement où ils devaient s'arrêter et livrer leur cargaison aux barques d'intérieur. Ainsi se développa la fortune maritime d'Amsterdam. Elle était déjà au xiv^ siècle l'un des plus grands entrepôts de l'Europe du Nord, affilié à la Hanse; elle commandait les routes que suivait le commerce international; par le Zuiderzee, elle communiquait avec la Baltique et la Grande-Bretagne, par l'Ijsel et le Rhin avec Cologne et l'Allemagne, par l'Escaut maritime avec le Brabant et la Flandre. Depuis cette époque décisive, l'ampleur de son commerce fait d'Amsterdam le trésor du commerce hollandais; ses destinées reflètent les destinées nationales. Après la ruine d'Anvers, Amsterdam domine le commerce universel au xvii^ siècle; après l'essor du commerce britannique, il voit ses affaires s'affaisser et son rôle mondial décliner. Une période de renouveau se dessine à partir de 1813, inaugurée par la fondation du royaume des Pays-Bas; sous la protection de l'État, on voit se fonder en 1814 la Nederlandsche Bank, en 1824 la Handelsmaatschappij pour l'exploitation des Indes; de grands travaux en 1876 ouvrent à Amsterdam le chemin direct de la haute mer et mettent son port en état de recevoir les navires passant par le canal de Suez.
Le port d'Amsterdam se trouve au Nord de la ville, sur les bords de l'Ij. L'homme en a tellement transformé le site et les voies d'accès qu'il en a fait un ouvrage d'art. Depuis près d'un siècle, la liaison d'Amsterdam avec la mer ne s'effectue plus par voie naturelle; longtemps elle se fit à l'Est par le Zuiderzee; depuis 1815, au Nord, par le canal de Nord-Hollande; depuis 1876, à l'Ouest, par le canal de la Mer du Nord, voie directe construite à grands frais de 1865 à 1876, avec une longueur de 24 kilomètres, une profondeur de 7 m. 20, qui fut accrue à 9 mètres en 1896 et à 10 m. 30 en 1907, et qui atteindra bientôt 14 mètres (fig. 50). Du côté de la mer, d'énormes écluses le ferment; deux jetées convergentes,
OiOGRAPHiE UNIVERSELLE. — Belgique et Pays-Bas. 28
s'avançant au large de 1 500 mètres jusqu'à une profondeur de 8 m. 50 — N. A. P., protègent son entrée et forment l'avant-port d'Ijmuiden; des dragages continus maintiennent cet avant-port à la profondeur fixée : travaux pénibles que la violence de la houle ne permet guère plus de 160 jours par an. Du côté de l'Est, le barrage de Scliellingwoude sépare complètement du Zuiderzee les eaux de l'Ij. Ainsi toutes les eaux du port d'Amsterdam, des canaux de la ville et du canal maritimiC sont soustraites aux effets de la marée, de sorte que les navires peuvent y circuler en tout temps sans avoir à se régler sur le niveau de l'eau; une fois les écluses d'Ijmuiden franchies, ils peuvent atteindre à toute heure les différentes parties de cet immense bassin artificiel. Ces travaux ont donné un essor remarquable au port d'Amsterdam, dont le mouvement maritime passa de 1376 000 tonneaux en 1877 à 5 565 000 en 1900, à 6 500 000 en 1924 (entrées et sorties).
La plus grande originalité du commerce d'Amsterdam vient de l'entrepôt des denrées coloniales. Jusque vers la fin du xviii^ siècle, il avait traité surtout les céréales de la Baltique ; mais il ne réussit pas à retenir au xix^ siècle le trafic des grains russes et américains. Le grand commerce aurait déserté Amsterdam, si le commerce des Indes néerlandaises ne l'avait soutenu. C'est à Amsterdam, qui a fourni près des quatre cinquièmes des capitaux néerlandais placés dans les Indes, que les produits coloniaux arrivent de préférence pour atteindre le marché universel; ils y attendent dans les magasins et les entrepôts le moment d'être réexpédiés. Tandis que Rotterdam, port de transit fréquenté par une forte proportion de navires étrangers, voit passer d'énormes quantités de marchandises dont il ne retient qu'une faible partie, Amsterdam est un port d'entrepôt, desservi pour une bonne moitié de son trafic par le pavillon national et retenant sur ses quais les neuf dixièmes des cargaisons qui entrent dans ses bassins. A Amsterdam, se concentre le marché de grands produits commerciaux, importés, puis réexportés : le tabac de Java," de Sumatra et de Bornéo, ainsi que des Antilles, des États-Unis et du Levant; le copra des Indes néerlandaises; les épices, poivre de Sumatra, noix muscade de Banda, clous de girofle de Zanzibar; les écorces de quinquina de Java; le café des Indes néerlandaises; le thé de Java; l'étain de Banka et Billiton, le caoutchouc de Malaisie, le sucre de Java, les peaux de buffle de Java. Aux marchandises qui n'entrent que pour être réexpédiées, s'ajoutent à l'entrée celles qui arrivent pour la consommation des Pays-Bas : bois, pétrole, grains, vins, fonte et acier, houille, textiles, et à la sortie celles qui proviennent de la production nationale : fromages, bière, machines, bateaux. On doit même y joindre celles qui transitent à destination des ports allemands du Rhin : pétrole, farine, graines oléagineuses, minerais.
Tant de facilités de transport constituent, à l'époque moderne, l'une des conditions essentielles du développement industriel. Aussi le centre commercial se double à Amsterdam d'un puissant foyer d'usines; elles se répartissent en deux groupes : Zaandam et Amsterdam même. Zaandam n'est que la plus importante des agglomérations qui se pressent sur les digues d'une petite rivière, la Zaan, affluent de l'Ij : Zaandam (30 000 hab.), Koog, Zaandijk, Wormerveer, Krommenie, Assendelft, Westzaan, Oostzaan, Wormer, Jisp ; elles composent ensemble une curieuse région, appelée le Zaanstreek, où les habitations viennent se coller aux digues en files serrées (Pl. XXXVII, B). Depuis longtemps, elle forme un faubourg industriel d'Amsterdam; au xvii^ siècle, d'innombrables moulins à vent fournissaient la force motrice aux usines à tabac, à tan, à moutarde, à céruse, à
LES PAYS-BAS
bois, à papier; ses chantiers de constructions navales reçurent en 1697 la visite du tzar Pierre le Grand; grâce à ses relations avec les pays de la Baltique, elle réunissait alors l'équipage de moulins à farine et à huile le plus puissant du monde. Les moulins à vent disparaissent, et leur paysage légendaire ne sera bientôt plus qu'un souvenir; mais le travail industriel bat toujours son plein dans le Zaanstreek : scieries, rizeries, huileries, amidonneries, minoteries, chocolateries. Un autre groupe d'usines se localise à Amsterdam : minoteries, brasseries, scieries, distilleries, constructions mécaniques, chantiers de bateaux fluviaux, sucreries et raffineries, savonneries, manufactures de tabac, ateliers de confection, papeteries, fabriques d'engrais chimiques. A la richesse capitaliste d'Amsterdam se rattache la célèbre industrie de la taille des diamants : Anvers en avait conservé le monopole jusqu'à la fin du xvi® siècle; elle suivit à Amsterdam le développement de la banque, du commerce de l'argent et de la colonie juive; elle occupe plus de 8 000 ouvriers; en 1910, Amsterdam vendit près de cent millions de francs de diamants en Amérique.
Par son travail et sa fortune, Amsterdam offre un type de ville très représentatif de ce pays qui vit de la mer et des échanges. De même, dans son site et ses aspects matériels, on retrouve les traits originaux de la nature néerlandaise. Dès l'origine, la ville se développa au bord de l'Ij, sur un sol mou et marécagevix, parcouru par des bras d'eau lente, menacé par les hautes marées ; aussi, dès le début, elle eut des digues à construire sur le front de mer et, dans ces digues, des écluses à aménager pour l'évacuation des eaux intérieures; son nom même indique la nécessité primordiale de barrer l'Amstel. Vers la terre, elle fit d'un canal de ceinture son rempart. A mesure qu'elle grandit, elle ne put s'étendre qu'en déplaçant cette ceinture d'eau. Dans son plan actuel, on voit les témoins de quatre de ces déplacements : ce sont les larges canaux en demi-cercle, bordés d'arbres, qui se succèdent du Nord au Sud : Singelgracht ou rempart primitif, Heerengracht, Keizersgracht, Prinzengracht, Singelgracht ou nouveau rempart extérieur; tous ces déplacements datent du xvii^ siècle. La ville leur doit sa curieuse disposition en quatre grands anneaux concentriques, traversés euxmêmes par tout un réseau de canaux secondaires et partagés en quatre-vingt-dix îlots que relient entre eux plus de trois cents ponts. Parmi cet appareil quasi géométrique, l'Amstel circule toujours, en décrivant deux larges méandres (f!g. 51; Pl. XXXVII, A).
Pour établir et étendre la ville, il fallut vraiment conquérir le sol. Pour étayer ce terrain d'argile, de sable et de tourbe, on fonça des pilotis; le Palais Royal, bâti de 1648 à 1655, repose sur 13 659 pilotis, la Bourse, sur 34 000; des forêts entières d'Allemagne gisent dans ces fondations. Pour épargner ce terrain coûteux, on dut gagner en hauteur; à la différence des autres villes hollandaises, Amsterdam possède des maisons fort élevées; beaucoup d'entre elles se dressent même au-dessus d'un sous-sol habité, où l'on vit et travaille; on les rencontre surtout dans les vieux quartiers; leurs toits se rejoignent presque au-dessus des rues étroites et obscures; leurs murs crevassés suintent d'humidité.
L'existence d'Amsterdam comporte toute une lutte contre l'eau. Le niveau de l'eau dans les canaux varie avec les saisons; tantôt on doit l'abaisser, tantôt le soutenir. Avant les travaux de fermeture de l'Ij, il fallait le protéger contre les dénivellations de la marée : de là, tout un jeu d'écluses et de pompes, de manœuvres délicates, un contrôle permanent pour maintenir en ville un niveau de l'eau
LA HOLLANDE
inférieur à 0 m. 20 — A. P. Les canaux d'Amsterdam n'ont pas de pente; les boues et les ordures s'accumulent dans leurs eaux croupissantes; il faut les curer, les draguer; on a comblé les plus gênants. Ceux qui restent ne s'assainissent que j>ar un renouvellement artificiel de l'eau : l'eau du Zuiderzee, amenée par le siphon de Zeeburg qui passe sous le canal de la Merwede, pénètre, quand il en est besoin, dans les canaux souillés et s'évacue dans l'Ij au Nord-Ouest de la ville. Vivant au milieu de l'eau, la ville n'en a pas pour boire; elle dut longtemps se contenter de l'eau de pluie recueillie dans les citernes ou bien de l'eau du Vecht apportée des environs de Weesp et d'Utrecht par les petits bateaux réservoirs qui la vendaient fort cher. Depuis 1853, un aqueduc souterrain amène l'eau claire pompée près de Haarlem dans le sable des dunes.
Comme tous les grands ports modernes, Amsterdam grandit beaucoup à partir du milieu du xix^ siècle. Elle se compose maintenant de deux parties : la vieille ville en forme de croissant, avec ses canaux semi-circulaires; la ville neuve bâtie en dehors du croissant. Le centre de la vieille ville intérieure se trouve au Dam, petite place qui marque la limite occidentale de l'agglomération primitive; c'est le foyer historique de la cité avec l'ancien Hôtel de Ville, la Nouvelle- Église construite en 1408 et, non loin de là, la Bourse et la Poste; là débouche la grande voie passagère de la ville, Kalverstraat, rue étroite où se pressent les grands hôtels, les grands magasins, les bureaux de navigation, les lieux de réunion et de plaisir. Sur le Dam, l'intensité de la circulation rappelle le mouvement des grands carrefours des métropoles : Trafalgar Square à Londres, la place de la Madeleine à Paris. Tout autour de ce noyau vital, se rangent les grands canaux larges d'une cinquantaine de mètres, ombragés d'ormes et bordés de vieilles maisons des xvi^ et xvii^ siècles. En dehors du croissant, vers l'extérieur du Singelgracht, s'étend la ville neuve, aux rues larges et droites, presque sans canaux, poussant sans cesse vers le Sud de nouveaux quartiers. Comme dans les autres grandes cités, la population émigré du centre vers la périphérie ; les quartiers intérieurs perdent des habitants au profit des quartiers excentriques; la banlieue s'enfle et s'étend. Tout un essaim de localités en pleine croissance dessine déjà un Plus Grand Amsterdam : Hilversum (44500 hab.), Bussum (22 000 hab.), Sloten (20000 hab.), Bloemendaal (15 000 hab.), Watergraafsmeer (11 000 hab.). La ville d'Amsterdam elle-même passait de 220000 habitants en 1800 à 408000 en 1850, 510 000 en 1900, 713 000 en 1925.
Cet accroissement révèle la puissance du foyer de vie qui palpite à Amsterdam, le plus grand des Pays-Bas, le plus original aussi, plus original que Rotterdam ville d'affaires et que la Haye ville officielle, le plus hollandais. Le gouvernement réside ailleurs, mais seule Amsterdam a les caractères d'une grande capitale, accueillante à tous les peuples et à tous les travaux de l'esprit. Sur les bords de la Binnen Amstel, elle contient un quartier juif, habité par les descendants des familles chassées d'Espagne et de Portugal au xv^ et au xvi*^ siècle; à partir du xvii^ siècle, elle devint comme une terre promise pour les enfants d'Israël qui affluaient d'Espagne, de Belgique, d'Allemagne et de Pologne. Et le négoce n'a jamais tari dans la cité les sources de l'art, de la science, de la pensée; elle possède une grande Université, une Société de Géographie qui fait connaître scientifiquement au monde l'Insulinde, des maisons d'impression et d'édition qui entretiennent les nobles traditions d'autrefois.