L'AGRICULTURE NÉERLANDAISE
Avec leur forte population de marins, de commerçants et d'ouvriers, jamais les Pays-Bas n'auraient produit assez de vivres pour leur subsistance sans les ressources de leur agriculture intensive. Par un calcul bien entendu, cette agriculture vise essentiellement à la spécialisation; elle ne fournit pas toutes les denrées de consommation, puisque les importations étrangères y pourvoient; elle choisit pour chaque région, pour chaque canton, parfois pour chaque ferme les plantes qui conviennent le mieux à la terre, les produits qui ont chance de se vendre le mieux. Au lieu de la production monotone d'un pays obligé de suffire à sa consommation, on voit se développer une variété de produits riches destinés à la vente : lait et fromage, arbres de pépinières, oignons à fleurs, légumes et fruits de la Hollande méridionale; betteraves à sucre de Zélande; grains, betteraves à sucre, pois, bétail, fromage, fleurs, primeurs de Hollande septentrionale; pommes de terre, fécule, paille pour carton de Groningue; bétail, beurre, semences de Frise. A elle seule, l'horticulture occupe 45 000 hectares et fait vivre 18 800 maraîchers. Certaines provinces ressemblent à un vaste jardin.
Comme il importe de tirer parti de toute la terre, on s'applique à mettre en culture les vastes étendues de landes et de tourbières de l'Est et du Sud. La proportion des terrains incultes dans l'ensemble des Pays-Bas s'est abaissée de 18 p. 100 en 1833 à 15 p. 100 en 1920; on les trouve surtout dans la Drente (45 p. 100 de la province), dans le Nord-Brabant, la Gueldre, l'Over-Ijsel et le Limbourg. Une lutte méthodique s'acharne à leur mise en valeur. Dans les pays de sable, on a défriché des landes; cette œuvre doit ses plus beaux succès à la
Société néerlandaise pour le défrichement des bruyères (Nederlandsche Heidemaatschappij), fondée en 1888 et sise à Arnhem; elle consiste tantôt en créations de champs de seigle et d'avoine et de bonnes prairies à foin, tantôt en plantations de bois; de 1833 à 1912, la proportion des bois néerlandais s'éleva de 5 p. 100 à 8 p. 100 de la superficie totale, soit un accroissement de 100 000 hectares.
Spécialisation des cultures et disparition des sols incultes, ces progrès ne suffisent pas à caractériser l'état avancé de l'économie rurale. Comme l'industrie, et surtout depuis la crise agricole de 1880-1895, l'agriculture néerlandaise se tourne chaque jour davantage vers les marchés extérieurs. Cette tendance conduit les cultivateurs à négliger ce que le pays peut se procurer à l'étranger à meilleur marché et à produire ce qu'ils savent pouvoir vendre à bon compte. Aussi les Pays-Bas, qui ne se suffisent pas en denrées de première nécessité, comme le blé et la laine, exportent les denrées de valeur auxquelles ils donnent leurs soins : beurre, fromage, lait condensé, fruits, légumes, bulbes, fleurs, lin, sucre, fécule, carton, animaux reproducteurs. Ils ont leurs plus gros clients en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Belgique, pays industriels à forte population ouvrière; jusque vers 1900, la Grande-Bretagne tint le premier rang parmi ces acheteurs; depuis cette date, l'Allemagne a pris la tête.
Dans l'économie agricole des Pays-Bas, l'élevage occupe la première place. Sur 100 hectares de terres cultivées, leur territoire compte 58 p. 100 de terres en herbe. Toutes les conditions favorisent la croissance de l'herbe : des hivers doux, des étés modérés, des pluies abondantes, une atmosphère mouillée, la constance du niveau de l'eau souterraine maintenue artificiellement. Un bon tiers des surfaces enherbées se concentre dans les régions basses de l'Ouest, sur les argiles littorales et les fonds de tourbières drainées. Dans les provinces de Frise, de Hollande et d'Utrecht, elles couvrent de 70 à 86 p. 100 du sol cultivé; en Frise, les labours occupent 17 p. 100, l'herbe 83 p. 100 de ce sol. C'est là que se tiennent les principaux marchés de gros bétail : Groningue, Leeuwarden, Sneek, ZwoUe, Rotterdam, Purmerend, Leiden, Amsterdam, Utrecht. Pour 100 hectares de terre exploitée, on compte 82 bovins; mais cette densité dépasse 110 dans la province de Sud-Hollande, et elle atteint même 180 dans les districts de Delft et de Schiedam. On les entretient essentiellement pour la production laitière; les vaches hollandaises peuvent donner 4 000 litres de lait pendant une période de lactation de 300 jours; aussi les éleveurs des États-Unis, de l'Afrique du Sud et de l'Argentine demandent souvent aux Pays-Bas leurs variétés de vaches laitières. Par tout le pays, le lait représente le grand revenu du paysan. Sur l'ensemble de la production, le quart se consomme à l'état frais ou se vend aux fabriques de margarine et de lait condensé; un quart est transformé en fromage, la moitié en beurre. En 1910, la production du beurre atteignit 64 millions de kilogrammes, celle du fromage, 80 millions. Toute cette fabrication s'industrialise de plus en plus; le travail du lait passe du stade de la ferme au stade de l'usine. Cette transformation, encore incomplète pour le fromage, paraît presque terminée pour le beurre. Jusque vers 1880, tout le beurre néerlandais se faisait chez le paysan avec la baratte domestique, mise en mouvement à bras d'homme ou par un manège à cheval, ou par une roue à chien. Mais ce beurre de paysan (boerenboter) ne valait pas le beurre danois, mieux préparé, auquel le marché anglais donnait la préférence. C'est alors qu'on introduisit la fabrication mécanique en usines, donnant un produit plus pur, plus propre et plus uniforme; le
LES ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA VIE NÉERLANDAISE
mouvement gagna tout le pays, qui possède actuellement plus de 800 fabriques à vapeur, dont 550 coopératives. Le beurre néerlandais a retrouvé ses marchés étrangers en Grande-Bretagne et en Allemagne centrale.
Trois provinces néerlandaises seulement ont une proportion de terres en labour qui atteint ou dépasse 40 p. 100 de leur territoire : la Zélande, 60 p. 100; Groningue, 51 p. 100; le Limbourg, 40 p. 100. Sauf pour certaines cultures qu'on pratique en vue de l'exportation, comme les légumes et les fruits, le lin et, jusqu'à un certain point, la pomme de terre et la betterave à sucre, les récoltes néerlandaises ne sauraient suffire à la consommation du pays. Le blé néerlandais lui fournirait à peine pour deux mois de pain; il faut importer les cinq sixièmes du blé consommé : déficit qui n'a pas cessé de s'accroître depuis un demi-siècle. Pour l'alimentation du bétail lui-même, il faut acheter à l'étranger du seigle, du maïs, de l'orge, de l'avoine, des tourteaux en quantité telle qu'elle dépasse la récolte nationale de grains et de légumineuses. De plus, le pays ne pourrait pas soutenir seul sa culture intensive, car il doit acquérir au dehors 90 000 tonnes de nitrate et de sulfate d'ammoniaque pour les engrais, de la potasse et même une importante partie de son équipement en matériel agricole. Ainsi l'économie agricole des Pays-Bas se rattache étroitement à l'économie universelle : nouvelle preuve de la solidarité qui unit entre elles toutes les parties du monde, même les plus petites.
Les conditions de la propriété de la terre aux Pays-Bas ne ressemblent ni à celles de la Grande-Bretagne, où la majeure partie du sol n'appartient pas à ceux qui la cultivent, ni à celles de la France où les cultivateurs possèdent au contraire une forte proportion du sol. Aux Pays-Bas, le territoire cultivable se partage à peu près par moitié entre les propriétaires qui ne cultivent pas (53 p. 100) et les propriétaires qui cultivent (47 p. 100). La majorité des propriétaires non exploitants appartient à la bourgeoisie des villes; on les rencontre surtout dans l'Ouest, auprès des centres de commerce et d'industrie, dont les capitaux depuis des siècles se placent dans la terre; c'est de Hollande que ce mouvement partit à la fin du moyen âge et que la pratique du faire-valoir par fermage se répandit sur le reste du pays. Ce sont en effet des fermiers qui cultivent ces terres de rentiers et de capitalistes; le métayage ne survit plus que très localement. C'est le régime du fermage qui domine presque partout dans les provinces de l'Ouest : Zélande, Frise, Sud-Hollande, Utrecht, Nord- Hollande (Pl. XXXIX, A).
Les propriétaires-cultivateurs dominent dans l'Est, depuis Groningue jusqu'au Limbourg en passant par la Drente, la Gueldre, l'Over-Ijsel et le Nord- Brabant; il s'agit, sauf pour Groningue, de sols sableux, légers et pauvres, qui, se prêtant au pullulement des petites exploitations, ont rendu facile l'accession des paysans à la propriété; certaines coutumes locales empêchent la division des héritages, de sorte que la propriété paysanne se défend contre le partage et la ruine.
Toutes ces terres, quel que soit leur mode de tenure, se répartissent pour la culture en petites exploitations. On ne dénombre dans les Pays-Bas que 250 exploitations dépassant 100 hectares et 2 900 dépassant 50 hectares. Sur le nombre total des exploitations, celles de 1 à 5 hectares représentent une proportion de 51 p. 100; celles de 5 à 10 hectares, 22 p. 100; celles de 10 à 20 hectares, 15 p. 100. Sur un total de 21 600 cultivateurs, 196 000 exploitent de 1 à 20 hectares. Le type du paysan néerlandais est donc un petit cultivateur qui accomplit
Géographie universelle. — Belgique et Pays-Bas. 30
LES PAYS-BAS
avec sa famille tout le travail de l'exploitation. Ce caractère de la population rurale tend à s'accentuer, car les grandes exploitations se morcèlent, et les petites se multiplient. Les unes et les autres ont généralement leur domaine préféré. Tandis que les pays d'argile possèdent la majorité des plus grandes exploitations, les pays de sable renferment la majorité des petites. En face de la Zélande qui contient 5 000 exploitations inférieures à 10 hectares et 2 150 supérieures à 20 hectares, le Nord-Brabant en compte 24 300 inférieures à 10 hectares et seulement 1 200 supérieures à 20 hectares. L'étendue moyenne d'une exploitation sur le sable est moitié plus petite que l'étendue d'une exploitation sur l'argile.