‹ BélisaireChapitre 2 sur 75 · DES OUVRAGES DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

DES OUVRAGES DRAMATIQUES

Il y a quelque temps (je ne me rappelle pas exacte-' ment l'époque ) qu un jeune Prussien , d'origine , d'esprit et de cœur français , nommé Charles Lombar'd, me fut adressé par un de mes amis de Bruxelles. Ce jeune homme, adorateur passionné des lettres, et principalement de l'art dramatique, qu'il cultive avec beaucoup de succès, venait à Paris pour y faire représenter une comédie, dont il fit chez moi la lectui'e. La nouveauté du plan, l'originalité de la conception, la force de l'intrigue, la vérité des caractères et des mœurs, l'élégance et la vigueur du style, lui méritèrent les suffrages unanimes du petit comité d'amateurs qui s'était réuni pour l'entendre. Après

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la lecture il nous apprit « qu il avait débuté dans cette carrière par quelques ouvrages aUemands, mais qu'il avait été forcé de renoncer à travailler pour un théâtre où la censure s exerçait avec une rigueur qui s'opposait aux progrès de l'art. Il venait, continuat-il, jouir à Paris des bienfaits d'une liberté garantie par la faveur éclairée du prince , avant qu'elle Veut été par les institutions politiques, et à laquelle la France était redevable de tant de chefs-d'œuvre immortels. »

Nous ne jugeâmes pas à propos de refroidir ses espérances ; il devoit lire sa pièce le lendemain à la Comédie française, et n'était occupé que de l'accueil qu'il recevrait au parlement comique. Les vers de Voltaire lui revenaient à la mémoire : peut-être, me disait-il en me quittant, vous dirai-je bientôt comme le Pauvre Diable :

De quelle œillade allière, impérieuse, La Duménil rabattit mon orgueil!

La Danf;eville est plaisante et moqueuse ; Elle riait : Grandval me regardait D'un air de prince, et Sarrasin dormait.

Le lendemain je le vis arriver la tête haute et la figure rayonnante : « Félicitez-moi, me dit-il, les successeurs des Duménil, des Grandval, des Sarrasin,

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n'ont hérité que des talents de leurs devanciers; ils m'ont traité avec une politesse pleine de bienveillance ; ma pièce est reçue à l'unanimité , et Ton m'accorde un tour de faveur : je ne vous parle pas de quelques tracasseries pour la distribution des rôles ; j'aurai à lutter ici comme ailleurs avec des amourspropres, des prétentions et des habitudes invétérées: mais je suis jeune, et je sais comment on traite avec les passions et les intérêts de coulisse. Dans huit jours ma comédie sera mise en répétition; — et la censure?

— Je n'ai rien à démêler avec elle ; j'ai usé du privilège accordé depuis long -temps à la comédie , de peindre les mœurs, les travers , les ridicules de la société; mais je n'ai pas dit un mot de politique.

— Vous avez parlé àe gloire , àe patrie ^ de liberté; vous avez prononcé les noms de roi, de ministre , de

grands seigneurs ; vous avez laissé entendre qu'un courtisan pouvait être un fat, qu'un juge pouvait être un fourbe, qu'un conseiller d'état pouvait être un sot, et vous croyez n'avoir rien à démêler avec la censure? — Molière a fait jouer le Tartiife sous le règne d'un monarque absolu et dévot. Racine a fait représenter Britannicus devant ce même prince dont il frondait indirectement les goûts et les travers : si le théâtre, au tem^is du despotisme, a conservé che;?

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vous ses franchises , de quelle liberté ne doit-il pas jouir sous la garantie des lois constitutionnelles qui régissent maintenant la France ? — Revenez me voir quand votre manuscrit censuré vous aura été rendu; peut-être alors me dispenserez-vous de répondre à cette question.

«Vous aviez raison, me dit M. Lombard, que je rencontrai quelques jours après au foyer de TOpéra : messieurs les censeurs ne sont pas aussi trai tables que je le croyais; ils me demandent des changements sans vouloir m'expliquer et sans que je puisse m'expliquer à moi-même sur quoi portent les objections qu'on me fait : par exemple, il est question dans ma pièce de la sœur d'un ministre dont on sollicite l'intervention pour faire parvenir un mot de vérité à l'oreille de son Excellence. Eh bien! on veut que je fasse de cette sœur, une mère ou une tante; et ce n'est que par arrangement qu'on me permet d'eu faire une cousine. Les deux principaux personnages de ma comédie sont, connue vous le savez, un noble pair d'Angleterre , beaucoup moins considéré pai' son rang et son inimense fortune que par ses grandes qualités; et son neveu, de mœurs passablement scandaleuses, à qui son oncle témoigne en toute occasionle regret qu'il a de laisser son nom, son titre

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et ses richesses, à un héritier si peu dif^ne de kii. Croiriez-vous qu'on me force encore d étabUr entre ces deux personnages d'autres rapports de parenté? Je ne conçois rien ;\ de pareilles chicanes ; néanmoins, comme ces cliangements ne touchent pas au fond de mon ouvrage, je les ferai dans le cours des répétitions. — On ne vous a pas encore rendu votre manuscrit? — Il est depuis plusieurs jours à la signature du ministre, et je l'attends aujourd'hui même. »

JVI. Lombard était encore chez moi lorsqu'on le lui apporta ; il le parcourut avec anxiété. Quel spectacle de destruction, de mutilation ! Combien d'accolades accompagnées de ce funeste signe D : on lui enjoint de faire disparaître une scène tout entière , où il peint le bonheur d'une fomille qui revoit, après trois ans, son chef exilé ;

Une autre, où il retrace les suites funestes de lambition, qui finit par éteindre dans un cœur honnête tout sentiment généreux;

L^ne autre , où il oppose à un vertueux magistrat un homme sous le mortier duquel se sont réfugiés toutes les préventions de lesprit de parti, tous les calcids de la vanité, tous les ridicules du bel esprit de province.

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On exige qu il supprime le rôle entier d un vieux général qui n'a jamais à la bouche que les mots honneur et patrie, et à qui le souvenir des pontons, où il a passé deux ans de sa vie, n'inspire pas pour les Anglais une amitié assez vive.

M. Lombard commençait à croire que la censure en France n'était pas beaucoup plus libérale qu'en Allemagne; mais sa colère ne s'étendait pas jusqu'à l'autorité supérieure; et, convaincu quil était victime de quelque intrigue de bureau, il résolut de porter sa réclamation à Monseigneur en personne.

Notre jeune auteur ignorait que le grand-lama n'est pas plus invisible qu'un ministre de la police : il ne put arriver que jusqu'à l'antichambre d'un sous-secrétaire, auquel il représenta très humblement « que sa pièce n'offrait aucune espèce d'allusion , qu'on n'y trouvait que les vices de tous les temps, que les travers de tous les pays ; qu'il avait passé trois ans de sa vie à composer cet ouvrage, d'où peut-être dépendait sa fortune et sa réputation;» ce à quoi l'expéditionnaire, qui avait plus de mémoire que de politesse, répondit sans lever les yeux de dessus son papier, que le temps ne faisait rien à l'affaire, et que pour les gens de lettres, la pauvreté était l'aiguillon du génie. M. Lombard est colère de sa nature ; il ri-

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posta d'une manière un peu tudesque , et la querelle allait s'enjjager très sérieusement , lorsque le commis s'aperçut que le poëte portait à sa boutonnière un ordre étranger : sa qualité de Prussien méritait quelques égards ; il fut convenu qu'on lui restituerait le rôle du vieux général , à condition qu'il ne parlerait pas de ses campagnes en Amérique.

Toute mutilée qu'elle était, la comédie de M. Lombard, bien écrite et fortement conçue, avait encore quelques chances de succès : on en reprenait pour la troisième fois les répétitions, lorsqu'on le prévint qu'il fallait, pour la forme seulement, en donner connaissance au ministre des relations extérieures, -attendu que la poésie et la littérature étaient maintenant en France du domaine des affaires étrangères.

Le conseil des ministres, convoqué pour délibérer sur une comédie, arrêta, dans sa sagesse, que l'auteur serait tenu de changer le lieu de la scène ; et après avoir passé en revue tous les états de l'Europe , on convint unanimement qu'une pièce dont le sujet, l'intrigue, les mœurs et les caiactères avaient été pris dans la société anglaise du dix-neuvième siècle , ne pouvait être jouée sans inconvénient à Paris, que sous le costume turc cr dans 1 intérieur d'un séraiL

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Je n'ai jamais vu de désespoir pareil à celui de ce pauvre jeune homme; je retirai du feu son manuscrit qu'il y avait jeté; je parvins à lui prouver qu'à l'exemple de Beaumarchais, on pouvait réussir à peindre les mœurs d'un pays sous un costume étranger, et qu'après tout, l'impression lui ferait justice des tribulations qu'on lui faisait souffrir; cette idée le consola; il se remit à l'œuvre, travailla trois semaines à habiller ses Anglais à la turque, et le jour de la représentation fut enfin annoncé.

Messieurs les chambellans ( je ne sais pas bien quelle était alors la couleur de leur livrée) avaient aussi leur droit de censure : ils l'exercèrent en faisant disparaître, par égard pour le Pape, quelques passages où il était question du mufti; je ne sais quelles autres considérations les déterminèrent à supprimer les gardiens du harem.

Le courage du malheureux auteur était épuisé. Son ouvrage, impitoyablement mutilé par quatre censures, n'offrait plus qu'une anagramme dramatique sans unité, sans vraisemblance, et conséquemment sans intérêt. L'auteur marchait à la représentation comme au supplice; il le subit dans toute sa rigueur. La pièce inintelligible fut outrageusement

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silflée d'un bout à l'autre, et peu s'en fallut que M. Lombard ne fût enterré avec elle.

Sa maladie fut longue, et pendant sa convalescence nous eûmes souvent occasion de nous entretenir ensemble de Tart dramatique et des causes de sa décadence.

M. Lombard les trouvait toutes dans l'abus de la censure, dont il avait acquis le droit de parler avec indignation.

« Vous fcîtes bien heureux, disait-il, que les Corneille, les Racine, et les Voltaire, aient peuplé votre scène de chefs-d'œuvre, dans les deux derniers siècles; vous n'en jouiriez pas si ces grands écrivains eussent vécu de nos jours : citez-moi un seul de leurs ouvrages qui fût sorti vivant de la torture qu'on a fait subir au mien.

« Je conviens que les hommes de génie sont des exceptions de la nature ; qu'elle les sème au hasard dans l'espace des siècles, sans égard aux circonstances où elle les fait naître : mais si leur existence spontanée est indépendante des lieux et des temps, c'est toujours au degré des institutions politiques qu'il faut mesurer la hauteur où ils peuvent atteindre. Arouet estnéà Paris, maisVoltaire fleurissait sur le mont Jura:

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