‹ BélisaireChapitre 3 sur 75 · X DISCOURS · texte numérisé non relu

X DISCOURS

le génie ressemble à l'aigle, qui ne peut s'élever dans la plaine : il a besoin d'une éminence pour prendre son essor. Ce grand homme se plaignait des docteurs de Sorbonne , des censeurs royaux de son temps : il les appelait des Welches^ que dirait-il de leurs successeurs? Le voyez-vous aujourd'hui dans Tantichambre du ministre, sur le quai qui doit porter un jour son nom , sollicitant l'autorisation de faire représenter son Mahomet? — Y pensez-vous, monsieur, que je laisse jouer une monstruosité pareille? une pièce où vous attaquez la religion? — Je m'élève contre le fanatisme.

— Où vous nous présentez un usurpateur, fds d un conducteur de chameaux, comme un guerrier législateur, comme un grand homme dont la doctrine armée doit un jour envahir la moitié de la terre? — Je n'ai fait que retracer un caractère et des faits historiques. — L'histoire, Monsieur, n'est qu'un mensonge convenu (je ne l'ai pas ditlepremier), etle talent d'un auteur dramatique est de la démentir adroitement dans l'intérêt de celui qui gouverne. — Mais, Monseigneur, cette morale ministérielle est destructive de toute liberté publique; et la gloire des lettres. . . . — M. de Voltaire, je n'ai pas de ((Mn[)S à perdre en discussions sur toutes ces belles choses ; en ma qua-

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lité de ministre de la police, je sais ce qu'il faut entendre par liberté publique; quant à la ^<;!oire des lettres, vous devez savoir quelle nest pas de mon ressort. D'ailleurs on parle de bruit, de cabale, et je veux dormir tranquille. — Si Monseigneur voulait , je lui indiquerais, pour dormir tranquille, un moyen plus sûr que celui de défendre ma pièce. — Terminons , Monsieur, votre tragédie ne sera pas jouée... »

«On se plaint, continuait M. Lombard, de Fextrême disette des bons ouvrages, du mauvais goût du public qui déserte le théâtre Français pour courir chez Brunet et au mélodrame ; on s'en prend aux auteurs, dont on accuse la stérilité , et aux comédiens , dont on gourmande la paresse : mais on interdit aux premiers la peinture des mœurs de leur temps, la satire des vices, des travers et des ridicules dont la société leur offre les modèles; on leur interdit toute vérité historique qui ne flatte pas le pouvoir du jour, qui ne sert pas les passions ou les intérêts des gens en place : quelle comédie, quelle tragédie reste-t-il à faire?

« L'inactivité des comédiens n'a-t-elle pas la même excuse? S'ils veulent étendre leur répertoire en reprenant des pièces anciennes, on ne leur laisse le choix que parmi les ouvrages les plus insignifiants ; Briitus j la Mort de Ccsnr ^ Fénclon , Henri VIII ^

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vingt autres tragédies sont à l'index. Reçoivent-ils un ouvrage nouveau, sur lequel, à tort ou à raison, ils fondent quelque espérance? la police le refuse, ou le leur renvoie tellement dégradé, tellement flétri, que le public, qui le juge sans preuves, le condamne pourtant avec raison. Je prononce, il est vrai, dans ma propre cause, mais je n'en soutiens pas moins avec autant de bonne foi que d'assurance qu'il n'est point de pays civilisé en Europe oii l'art dramatique soit chargé d'aussi honteuses entraves, oii les homnies de lettres qui ont embrassé cette carrière aient moins de chances de succès, et puissent dire, avec plus de raison , en changeant un mot au vers d'Horace :

Principibus placuisse viris nunc ullima laus est.i

Il y a beaucoup de vérité et un peu d humeur dans vos observations, répondis-je à M. Lombard, le théâtre en France a plus d influence sur l'opinion qu'il n'en a par-tout ailleurs; on y cherche, on y trouve plus souvent l'expression de la société, et je ne suis pas éloigné de croire qu'il est des circonstances politiques où l'autorité doit en restreindre la liberté dans de justes bornes : cette concession même repousse toute idée des mesures arbitraires dont vous

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vous plaignez avec tant de raison , mais dont le plus grand inconvénient, selon moi, est dans le choix des hommes auxquels le gouvernement en confie Texécution. Que la censure des ouvrages dramatiques soit exercée par un d'Argenson , par un Malesherbes, par un ministre ami des lettres et de la gloire nationale, dont elles sont la plus belle partie; loin de se dégrader, Tart fleurira sous un pareil abri, et la censure alors s'appellera protection. Dans ce cas même il serait encore vrai de dire que toute institution dont l'avantage est à la merci d'un seul homme, étant vicieuse en elle-même ne convient plus à l'état actuel des choses. Dans un gouvernement représentatif, toutes les branches de l'administration doivent être soumises à des fois et non à des ordres : comme tous les autres citoyens, les auteurs, dans leur rapport avec l'intérêt public, ne doivent être jugés que par leurs pairs. Rien de plus absurde, rien de plus injuste, j'en conviens, que de soumettre les productions de l'esprit, et quelquefois l'œuvre du génie, à la décision de tel ou tel homme en place, qui, semblable à la plupart des comédiens, ne voit jamais que son rôle dans la pièce qu on lui présente, et qui prononce sur les intérêts de Rome et de Carthage, sur les discours àeScipion ou à An-

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iiibal^ d'après la loi du 9 Jiovembre sur les propos séditieux; mais après tout ce sont là des abus de circonstance et des inconvénients d'époque qui céderont comme tant d'autres aux progrès des lumières et aux bienfaits de cette liberté constitutionnelle, dont nous avons fait la conquête; vous m'avez déjà cité Voltaire, et je vous dis aveclui :

Il est des cœurs bien faits , il est de bons esprits Qui sauront des erreurs où je la vois livrée, Ramener au bon sens ma patrie égarée, Les aimables Français sont bientôt corrigés.

— Et moi, reprit M. Lombard, je vous réponds comme le Russe à Payais :

Adieu, je l'éviendrai quand vous serez changés.

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