‹ BélisaireChapitre 4 sur 75 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Un ouvrage dramatique est fait pour être représenté; c'est donc affronter une sorte de défaveur que d'offrir au public une tragédie qui n'a pas subi l'épreuve du théâtre; car il est en droit d'en conclure , ou que la pièce a été refusée par les comédiens, ou que fauteur lui-même ne l'a pas jugée digne de la scène : fune ou l'autre de ces suppositions lui devient également préjudiciable : la paresse du lecteur prend volontiers au mot la décision des premiers juges, qui ont tant d'intérêt à être justes, ou la défiance du poëte,dont on est rarement tenté de faire honneur à sa modestie.

Des motifs d'une autre nature m'ont imposé 1 obligation de faire imprimer ma tragédie de Bélisaire. Je demande la permission de les faire connaître, afin de conserver à mon ouvrage un

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droit de représentation qu'un abus d'autorité n a pu lui faire perdre, et de me concilier à moi-même cette bienveillance publique qu'une rigueur non méritée entraîne ordinairement avec elle.

Une analyse succincte de la pièce mettra le lecteur à même d'apprécier l'injustice dont je me plains , avant d'avoir à prononcer sur le mérite de la composition dramatique que je soumets à son jugement.

Bélisaire , par l'effet d'une intrigue de palais , conduite par son rival de gloire Narsès . et par l'impératrice Théodora^ s'est vu dépouillé de ses honneurs , et jeté dans les fers : sa femme Automne^ sa jeune fille Eudoxe ^ et quelques uns de leurs partisans, se sont réfugiés dans le fond de la Thrace , sous la conduite de Marcien , lami le plus dévoué du héros persécuté.

Thélésis^ roi des Bulgares , s'est empressé d'accueillir les illustres fugitifs. A la tête de l'armée formidable des barbares , il se prépare à marcher sur Byzance: plusieurs avantages remportés sur les Romains lui en ont ouvert la route. Justinien , dans cette position critique , s'est vu

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contraint, malgré le poids des ans, à prendre en personne le commandement des troupes découragées par l'absence de Bélisaire. En s avançant dans la Tlirace , avec les dernières forces qui lui restent , l'empereur s est engagé dans un défilé où sa défaite paraît certaine. Le roi bulgare est d'ailleurs encouragé par les réfugiés romains et par Antonine, qui, brûlant de venger l'affront fait à son époux , consent à l'hymen de sa fille avec Thélésis , qui l'aime et dont il est aimé. Sur ces entrefaites une révolte éclate dans la capitale de l'empire ; le peuple de Byzance s'est armé pour délivrer Bélisaire ; Tliéodora n'a pu apaiser la sédition qu'en promettant de rendre le lendemain le héros à la liberté. En effet , cette femme cruelle a profité des ombres de la nuit pour faire sortir de la tour et chasser de la ville l illustre général, après lui avoir fait brûler les yeux.

Tels sont les faits antérieurs à l'action de cette tragédie ; la fidélité , le patriotisme et la grandeur d'ame de Bélisaire en forment tous les ressorts. Quelque profond que soit l'abyme de

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maux où il est lombc , il s'oppose de toute la force de sa vertu aux projets de veii {séance que poursuit Autonine. Sa propre infortune, celle de sa famille , à laquelle il est bien plus sensible^ ne le détermineront jamais à donner son consentement au mariage de sa fille avec un monarque ennemi des Romains. Il fait plus , dans la position militaire qu occupe Justinien , Bélisaire qui prévoit la destruction de Tarmée romaine fait passer à l'empereur un avis secret qui lui indique un moyen de salut. L'issue d'un premier combat , nocturne met en présence lempereur et Bélisaire : celui-ci , touché des remords du prince et des dangers de la patrie, oublie l'épouvantable injustice dont il est victime , pardonne à l'auteur de ses maux , le console , lencourage , et lui rend l'espoir de sauver lempire, dont le destin dépend d'une bataille. Bélisaire rassemble autovu' de lui les réfugiés romains, les fait rougir du projet qu ils ont formé de se joindre aux ennemis de leur pays ; les renvoie sous leurs drapeaux . s y fait porter lui-même , combat, triomphe, et meurt au sein de la victoire.

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Cet exposé ra[)i<lc suffirait sans doute pour convaincre l'autorité la plus soupçonneuse que cette tragédie, dont l'auteur s'est efforcé de présenter dans la situation la plus héroïque , la magnanimité d'un guerrier, la fidélité dun sujet , et le sublime dévouement d'un citoyen , ne pouvait produire au théâtre qu'une impression utile, et ne tendait à exciter que des sentiments généreux.

Je m'empresse de rendre ici toute la justice que je dois à mes censeurs d office ; c'est à-peuprès dans ces mêmes termes que leur rapport était conçu ; ils ajoutaient même « que les détails et le dialogue de cette tragédie ne sécartaient pas de cette vue principale. " En un mot , dans une composition de dix-huit cents vers , quatre seulement avaient été 1 objet de leur censure.

Maintenant il reste à examiner comment un ouvrage dramatique, conçu dans un pareil esprit , approuvé sans restriction par les censeurs royaux, a pu exciter tant d'inquiétude, et devenir l'objet d'une rigueur aussi peu motivée.

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II y a plus de onze ans que je conçus la première idée de la Iragcdie de Bélisaire ; j'en communiquai le plan à un homme qui honorait alors par de grandes qualités et par la protection éclairée qnil accordait aux lettres, les hautes fonctions qu'il remplissait dans l'Etat j il m'arrêta au premier mot: «La tragédie que "VOUS voulez faire est impossible, me dit-il; w je crus qu'il voulait parler des écueils du sujet même, et j'essayais de lui prouver quils n'étaient pas insurmontables. « Ce n'est pas de difficultés " dramatiques qu'il est question dans ce mo- "ment, continua-t-il, mais de considérations » d un tout autre ordre. Quelle action vous pré- « parez-vous à retracer sur la scène française? "Un illustre général, persécuté, condamné, « proscrit par un empereur ! — C'est un fait his- « torique sur lequel douze siècles ont passé. — " C'est un événement contemporain , dont nous « venons d'être témoins. » — L'exposé de mon plan ne fit que prêter de nouvelles forces à cette terrible objection , et comme j'étais loin alors de prévoir les événements qui devaient bientôt.

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faire disparaître de notre scène politique les objets et les motifs de semblables applications, j'abandonnai le héros delîysance, pour retracer les derniers moments du sultan de Myzore. (i)

Quelques années après, tout était changé parmi nous ; l'opprimé en mourant avait en quelque sorte pris soin de justifier l'oppresseur; celui-ci avait vu son sceptre se briser avec son épée; la France, accablée sous sa propre gloire., respirait avec peine encore sous le poids d une paix achetée par de cruels revers; l'occasion me parut du moins favorable pour offrir à son admiration le modèle des guerriers citoyens , et la victime héroïque de la tyrannie ; de montrer Bélisaire sacrifiant ses ressentiments à ses devoirs, sa vengeance à sa patrie, et fidèle à son prince ingrat, jusqu'à mourir pour lui.

Dans l'état actuel de la France, quels intérêts de pareilles maximes pouvaient-elles blesser? quels amours-propres léloge ou le blâme qu'on en peut déduire pouvaient-ils atteindre? aucun. Ce n'est donc point contre l'ouvrage, mais cou

(i) Typoo-Saïb, tragédie du rnèwio aiitcur.

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lie rautciir seul que celle misérable intrij^iie a

été dirigée.

Je sais que des inimitiés de parli, peut-être aussi des jalousies littéraires, avaient calomnié d'avance l'intention et le liulde cette pièce; mais je sais aussi que des bruits perfides avaient été répandus par la voie des journaux soumis à la censure ; j ai donc quelque raison de croire que lautorité ministérielle n est pas complètement étrangère à des insinuations qu elle pouvait empêcher, et qui ont servi de prétexte aux premiers témoignages de sa malveillance.

Un journal avait dit avec aussi peu de bonne foi que de bon sens, quau lieu àe Bélisaire^ ma tragédie devait être intitulée Bonaparte : sans s'arrêter à l'absurdité palpable d'un pareil rapprochement, on motiva sur cette inculpation la sévérité de l'examen auquel ma tragédie fut soumise.

Le rapport des censeurs avait fail évanouir jusqu'à lombre dun pareil soupçon, il fiillait un autre prétexte aux délais qu'on voulait du moins me faire subir. Les mêmes journaux ,

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censurés ^ annoncèrent que la représentation de Bélisaire était suspendue indéfiniment; le fait était faux, mais lenioyen était bon; les comédiens avaient accordé à ma tragédie le tour de faveur dont ils peuvent disposer; 1 auteur de l'ouvrage qui devait passer immédiatement après le mien s'autorisa , avec raison , de 1 impossibilité où je me trouvais d'user de mon droit, pour réclamer le sien , et sa pièce allait être mise à l'étude , lorsqu'il fut constaté que la mienne, approuvée à la censure, conservait la priori-té qui lui était acquise.

Certain que ma pièce avait reçu l'approbation unanime des censeurs officiels et du chef de la librairie, la signature du ministre qui restaitàapposcr au bas de leur rapport , ne me paraissait plus qu'une affaire de forme; mais cette forme n'était pas remplie; un mois s'écoula sans quelle pût l'être, et lorsque je me plaignis de ce retard , on me fit entendre que la représentation de Bélisaire dépendait de l'issue du congrès d Aix-la- Chapelle : je ne concevais pas bien quel rapport il j)ouvait y avoir entre l'évacuation du territoire

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français et rautorisalion de jouer une pièce de théâtre; j aurais roupi pour mon pays et pour son gouvernement de penser qu'une considération de ce genre piît être de quelque poids dans la balance de nos destinées; néanmoins comme la politique et la police s entendent aujourd'hui et se donnent la main d un bout de 1 Europe à 1 autre, je n'insistai pas sur la singulière objection quon me faisait , et j'attendis l'effet de la grande représentation d'Aix-la-Chapelle, pour solliciter celle de ma tragédie.

Ce moment arrive, je fis de nouvelles démarches auxquelles on répondit «que ma pièce était officiellement approuvée , sauf les changements indiqués sur le manuscrit par le ministre luimême "; il ne s'agissait plus de changer quatre vers; mais d'en supprimer cinquante, et de faire disparaître une scène entière toute en situation , toute en mouvement, indispensabledans l'ordonnance d'un ouvrage dont elle forme le nœud. Un pareil sacrifice était impossible; les censeui^ en convinrent dans le nouveau rnjiport qu'on leur demanda, et par transaction , je rachetai ma

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