‹ BélisaireChapitre 5 sur 75 · PRÉFACE. XXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXV

scène aux dépens de quelques tirades isolées , que j'ai eu soin de faire imprimer en caractères italiques^ pour mettre le public dans la confidence ministérielle : je serais étonné s'il n'en concluait pas comme moi, que le système des interprétations , adopté par quel([ues magistrats , a été si habilement perfectionné par les inquisiteurs de la littérature, qu'il est désormais impossible d'écrire pour la scène dix vers irrépréhensibles aux yeux de la police, si les mots liberté, gloire ou patrie s'y trouvent prononcés sans correctif.

Quoi qu'il en soit, Bélisaire avait subi son nouveau supplice sur le lit de Procustc, dressé dans la rue des Saints-Pères ; j'avais obtenu, le iS octobre (les dates doivent être remarquées), l'autorisation formelle et par écrit de faire représenter ma tragédie : je cours au théâtre; la pièce est remise en répétition; les rôles sont appris , le jour de la représentation est fixé du 1 5 au 20 du mois suivant. Le i*^*^ novembre on m'annonce officiellement, par ordre de S. E. le Ministre de la police que la représentation de Bélisaire ne peut avoir lieu.

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Après un prmiicr mouvement d'intli{jnation qu'on pardonnera sans doute au ressentiment dun acte aussi franchement arbitraire, jen ai recherché la cause et je crois l'avoir trouvée dans le rapprochement des dates de l'autorisation et de la défense que j ai reçues , à cinq jours l'une de l'autre.

Nous approchions du Jubilé ministériel , c'està-dire du jour des élections ; je suis électeur; on pouvait supposer que j aurais quelque influence dans la section du Collège électoral dont je faisais partie, et l'on ne doutait pas que la conscience du votant ne transijjeât avec la reconnaissance du poète : j'obtins le 2 5 octobre, veille des élections, lautorisation de foire jouer ma tragédie.

Mais si les Ministres en dernier résultat avaient arraché de l'urne électorale le nom du candidat qu'ils desiraient, ou du moins qu'ils préféraient à son compétiteur, ce triomj)he obtenu à Paris avec tant de peine et si peu de gloire, était loin de compenser les défaites essuyées dans les départements, et auxquelles, en ma qualité dun des

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auteurs de la Minerve ^ je n'étais peut-être pas tout-à-fait étranger : la vcnjyeancea toujours été le plaisir dos Dieux et des Ministres : malheur à tous solliciteurs connus pour l'indépendance de leur vote dans ces moments de crise où fermente la bile ministérielle; j'étais de ce liombre; n'était-il t^sl?, juste que ma Tragédie permise la veille^ fût défendue le lendemain des élections?

On ne m'a point donné cette raison ; je l'ai

devinée, et pour llionneur même de l'autorité, j'aime mieux y croire cpi aux insinuations qui m'ont été faites, d une cabale de théâtre dont le ministère ne se serait pas cru assez fort pour mépriser les suites , ou pour réprimer les excès- Je sais qu on avait répandu le bruit que la première représentation de Bélisaire serait orageuse; quon y verrait se renouveler au parterre les scènes affligeantes de Germanicus : mais cette crainte était -elle bien réelle, ou du moins ne pouvait-on pas accuser de lavoir fait naître, ceux qui permettaient de la propager dans des Journaux soumis à leur censure?

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Cette digression où je me suis laissé entraîner dans l'intérêt du premier des beaux-arts (si honteusement dégradé en France qu'il y est condamné à la surveillance de la haute police), cette digression , ai-je dit, ne m'a pas éloigné de mon sujet, trop connu d ailleurs pour exiger de longs développements.

Je ne me justifierai pas d'av#ir fondé l'aciion de mon drame sur un point historique, qui trouve encore de nombreux contradicteurs; ma tâche n était point de concilier Procope, Suidas , Alciat, Pontanus , et tant d'autres historiens anciens et modernes dont les uns affirment , tandis c[ue les autres nient le fait sur lequel repose cette tragédie. Justinien a-t-il poussé l'ingratitude au point de faire crever les yeux et de réduire à mendier son pain , le héros dont les victoires ont illustré son règne, et qui fut surnommé de son tenq)s , V honneur du nom romain ? L'historien peut en douter , le poëte dramatique doit en être sûr : c'est sur l'opinion reçue que se fonde la vérité théâtrale, et telle est a cet é.:>ard la force do l habitude , on s] Ton veut

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même du préjugé, que l'erreur consacrée par la tradition , doit être , à la scène , préférée a la vérité la plus incontestable contre laquelle les siècles et les arts ont armé les croyances populaires. L'idée de Bélisaire aveugle et proscrit est devenue si familière quon ne saurait s'en retracer à soi-même une autre 'image; c'est ainsi que l'ont immortalisé Marmontel , David et Gérard , c'est ainsi qu'il convenait de le présenter «ur la scène, pour qu'il y fût reconnu.

L'histoire et la tradition se taisent également sur l'époque et sur les circonstances de la mort de ce grand homme; j'ai donc été le maître d'en disposer l'événement de la manière la plus conforme à l'intérêt du drame et au caractère du héros.

Bélisaire était de quelques années plus jeune que Justinien; j'ai eu besoin d'établir entre eux une différence dâge beaucoup plus grande, afin de conserver au premier toutes les proportions héroïques , et de ménager au second cette espèce d'intérêt qui peut s'attacher encore au repentir d'un prince accablé sous le poids des ans

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