CHAPITRE XV
devant le trône du Dieu juste et bon. Et les méchans , lui dit Tibère , qu'en faitesvous?— Ils ne seront point là. J'espère y voir, ajouta-t-il, l'auguste et malheureux vieillard qui m'a privé de la lumière : car il a fait du bien , et il l'a fait par goût ; et s'il a fait du mal , il l'a fait par surprise. Il sera bien aise , je crois , de me retrouver mes deux yeux ! En parlant ainsi , son visage étoit tout rayonnant de joie 5 et l'empereur fondoit en larmes ^ penché sur le sein de Tibère.
Mais bientôt l'attendrissement faisant place à la réflexion : Vous espérez trouver j dit-il à Béiisaire , les héros païens dans le ciel (i ) ! Y pensez-vous ? Ecoutez ,
(i) Les pères de l'église ont décidé que Dieu feroit un miracle plutôt que de laisser mourir Lors de la voie du salut celui qui auroit fidèlement suivi la loi naturelle. Mais on sait que Justinien étoit fanatique et persécuteur.
Suarès, et presque tous les auteurs de son temps, enseignent que la connoissance implicite des vérités mystérieuses de la religion chrétienne suffit pour le salut aux personnes
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mon voisin , dit Bélisaire ? vous n'avez pas envie d'affliger ma vieillesse? Je suis un
qui sont dans l'impossibilité de les connoître distinctement; qu'il suffit, dans ce cas, de connoître et de croire, d'une véritable foi, Vexislence de Dieu et de sa providence , et d'observer fidèlement la loi naturelle.
Ce sentiment n'a jamais été condamné par l'église^ et les auteurs qui le combattent, comme Sylvius , Haber , etc. , ne le rejettent que comme moins probable.
Innocent XI , et le clergé de France, dans l'assemblée de 1700, n'ont donné aucune atteinte à ce sentiment de Suarès. La plus saine partie des théologiens s'accorde à dire que les infidèles, dont l'erreur est de bonne foi , peuvent, avec des grâces surnaturelles que Dieu leur accorde, observer la loi naturelle; et que s'ils le font, Dieu ne permettra jamais qu'ils meurent sans la connoissance des vérités nécessaires au salut.
Saint Thomas, dans son commentaire sur le livre des sentences , se propose la difficulté des incrédules.
ISfullus damna lur in hoc quod vitare non potest : sed aliquis natus in silvis , vel inter injideles , non potest distincte de Jidei articulis fCognitionem hahere : ergo non damna tur ; et
pauvre homme qui n'ai d'autre consolation que l'avenir que je me fais. Si c'est une illusion , laissez-la-moi : elle me fait du bien , et Dieu n'en est point offensé : car je l'en aime davantage. Je ne puis me résoudre à croire qu'entre mon ame et celle d'Aristide, de Marc-Aurèle et de Gaton , il y ait un éternel abîme 5 et si je le croyois , je sens que j'en aimerois moins l'Etre excellent qui nous a faits. *
Jeune homme, dit l'empereur à Tibère^ en honorant dans ce héros cet enthousiasme généreux , n'allez pas le prendre pour guide. Bélisaire ne s'est jamais piqué d'être
lamen non habctfidein explicitant : ergo vide- Lur quod explicatio fidei non sit de nccessilate salutis. Voici sa réponse. In eis quœ suntnecessariœ ad salutem, nunquam Deus homini quœrenti suam salutem deest, vel défuit, nisi ex culpd sud rémanent : unde explicatio eorum quœ suntde nécessitais salutis, vel divinitiis homini provideretuv per prœdicationem fidei 9 sicut palet de Cornelio ; vel per révéla tionem {intimant) , qud suppositd , in potes ta te est Hheri arbitra ut in actum Jidei erumpat. Distinct. 2d. quest. 2 , art. 1.
^024 iillSAIHB)
profond dans ces matières. Profond! hélas! et qui peut l'être , dit le vieillard ? Quel homme assez audacieux peut dire avoir sondé les décrets éternels ! MaisJDieu nous a donné deux guides qui doivent être d'accord ensemble, la lumière de la foi et celle du sentiment. Ce qu'un sentiment naturel et irrésistible nous assure , la foi ne peut le désavouer. La révélation n'est que le supplément de la conscience : c'est la même voix qui se fait entendre du haut du ciel et du foncl de mon ame. Il n'est pas possible qu'elle se démente ; et si d'un côté je l'entends me dire que l'homme juste et bienfaisant est cher à la divinité , de l'autre elle ne me dit pas qu'il est l'objet de ses vengeances. Et qui vous répond , dit l'empereur , que cette voix qui parle à votre cœur soit une révélation secrète ? Si elle ne l'est pas , Dieu me trompe , dit Bélisaire ; et tout est perdu. C'est elle qui m'annonce un Dieu , elle qui m'en prescrit le culte , elle qui me dicte sa loi. Auroit-il donné l'ascendant irrésistible de l'évidence à ce qui ne seroit qu'une erreur?