CHAPITRE TIII
vieillard. Mais , par exemple , la gloire , dit le jeune homme. — Et laquelle? — Mais toute espèce de gloire , celle des armes , en premier lieu. — Fort Lien. Vous croyez donc que la victoire est un plaisir bien doux? Ah ! quand on a laissé sur la poussière des milliers d'hommes égorgés , peut-on se livrer à la joie? Je pardonne à ceux qui ont couru les dangers d'une bataille de se réjouir d'en être échappés 5 mais pour un prince né sensible , un jour qui a fait couler des flots de sang , et qui fera verser des ruisseaux de larmes , ne sera jamais un beau jour. Je me suis promené quelquefois à travers un champ de bataille : j'aurois voulu voir à ma place un Néron 5 il auroit pleuré. Je sais qu'il est des princes qui se donnent le plaisir de la guerre, comme ils se donneroient le plaisir de la chasse , et qui exposent leurs peuples comme ils lanceroient leurs chiens 5 mais la manie de conquérir est une espèce d'avarice qui les tourmente > et qui ne s'assouvit jamais. La province qu'on vient d'envahir est voisine d'une
Q2 EÉLISAIE.E,
province qu'on n'a pas encore envahie (j); de proche en proche l'ambition s'irrite 5 tôt ou tard survient un revers qui afflige plus que tous ies succès n'ont flatté 5 et ? en supposant même que tout réussisse ?
on va comme Alexandre , jusques au bout du monde , et comme lui on revient ennuyé de l'univers et de soi-même ? ne sachant que faire de ces pays immenses , dont un arpent suffit pour nourrir le vainqueur 5 et une toise pour l'enterrer. J'ai vu dans ma jeunesse le tombeau de Cyrus ; il étoit écrit sur la pierre : ce Je suis Cyrus, :» celui qui conquit l'empire des Perses. :» Homme , qui que tu sois , d'où que tu y> viennes , je te supplie de ne pas m'eny> vier ce peu de terre qui couvre ma paub> vre cendre (2). » Hélas ! dis-je en détournant les yeux , c'est bien la peine d'être conquérant.
Est-ce Bélisaire que j'entends , dit le
(1) O si angulus Me.
Parvulus accédât, quinunc denormal agellum\ Hor. Ser. L. 1.
(2) Voyez Plut. Vie d'Alex.