CHAPITRE IX
k demande s'il est possible d'aimer la vertu pour elle-même. C'est peut-être le sublime instinct de quelques âmes privilégiées 5 mais toutes les fois que l'amour de la vertu est réfléchi, il est intéressé. Me croyez pas que cet aveu soit humiliant pour la nature : vous allez voir que l'intérêt de la vertu s'épure et s'ennoblit comme celui de l'amitié : l'un servira d'exemple à l'autre.
D'abord l'amitié n'est produite que par des vues de convenance, d'agrément et d'utilité. Insensiblement l'effet se dégage de le cause ; les motifs s'évanouissent , le sentiment reste ; on y trouve un charme inconnu 5 on y attache par habitude la douceur de son existence 5 dès-lors les peines ont beau prendre la place des plaisirs que l'on attendait , on sacrifie à l'amitié tous les biens qu'on espérait d'elle ; et ce sentiment, conçu dans la joie3 se nourrit et s'accroît au
milieu des douleurs. Il en est de même de la vertu (1). Pour attirer les cœurs, il faut qu'elle présente l'attrait de l'agrément ou de l'utilité : car avant de l'aimer, on s'aime; et avant d'en avoir joui , on cherche en elle un autre bien. Quand Régulus, dans sa jeunesse, la vit pour la première fois, elle était triomphante et couronnée de gloire : il se passionna pour elle 5 et vous savez s'il l'abandonna, lorsqu'elle lui montra des fers, des tortures et des bûchers.
Commencez donc par étudier ce qui flatte le plus les vœux d'un jeune prince. Ce sera vraisemblemenfc d'être libre , puissant et riche , obéi de son peuple , estimé de son siècle et honoré dans l'avenir 5 eh bien ! répondez- lui que c'est de la vertu que dépendent ces avantages , et vous ne le tromperez pas.
Un secret que l'on cache aux monarques
(1) Si quid in vitâ humanâ invenis potius jusLitiâ, verilale, temperantiâ ,fortitudine... u4dejus amplexum lotis animi viribus con~ tendus suadeo. M. Autonin'. Lib. 3.