CHAPITRE IX, IO
<Tun esprit juste et d'un bon cœur. C'est ce qu'il y a de plus simple , dit Bélisaire ^ de plus facile et de plus sûr. Un ton paysan d'Illyrie , Justin , a fait chérir son règne. Etoit-ce un politique habile ? Non 5 mais le ciel l'avait doué d'un sens droit et d'une belle ame. Si j'étais roi , ce seroit lui que je tâcherois d'imiter. Une prudence oblique et tortueuse a pour elle quelque succès; mais elle ne va qu'à travers les écueils et les précipices ; et un souverain qui s'oublieroit lui-même , pour ne s'occupe? que du bonheur du monde , s'exposeroit mille rois moins que le plus inquiet , le plus soupçonneux et le plus adroit des tyrans. Mais on l'intimide , on l'effraie ^ on lui fait regarder son peuple comme un ennemi qu'il doit craindre : et cette crainte réalise le danger qu'on lui fait prévoir : car elle produit la défiance , qui suit de près l'inimitié.
Vous avez vu que dans un souverain les besoins de l'homme isolé se réduisent àpeu de chose 5 qu'il peut jouir à peu de frais de lous les vrais biens de la vie 5 que le cercle
I08 BELISAIB.E,
lui en est prescrit , et qu'au-delà ce n'est que vanité , fantaisie et illusion. Mais tandis que la nature lui fait une loi d'être modéré > tout ce qui l'environne le presse d'être avide. D'intelligence avec son peuple ? il n'auroit pas d'autre intérêt , d'autre parti que celui de l'état j on sème entre eux la défiance $ on persuade au prince de se tenir en garde contre une multitude indocile 7 remuante et séditieuse 5 on lui fait croire qu'il doit avoir des forces à lui opposer. Il s'arme donc contre son peuple : à la tête de son parti marchent l'ambition et la cupidité 5 et c'est pour assouvir cette hydre insatiable qu'il croit devoir se réserver des moyens qui ne soient qu'à lui. Telle est la cause de ce partage que nous avons eu dans l'Empire ? entre les provinces du peuple et les provinces de César 5 entre le bien public et le bien du monarque. Or ? dès qu'un souverain se frappe de l'idée de propriété^ et qu'il y attache la sûreté de sa couronne et de sa vie , il est naturel qu'il devienne avare de ce qu'il appelle son bien , qu'il croie s'enrichir aux dépens de ses peuples^
et gagner ce qu'il leur ravit 5 qu'il trouve même à les af foiblir l'avantage de les réduire 5 et de là les ruses et les surprises cju'il emploie à les dépouiller 5 de là leurs plaintes et leurs murmures 5 de là cette guerre intestine et sourde qui , comme un feu caché , couve au sein de l'état , et se déclare çàetlà par des éruptions soudaines. Le prince alors sent le besoin des secours qu'il s'est ménagés : il croit avoir été prudent 5 il ne voit pas qu'en étant juste, il se serait mis au dessus de ces précautions timides , et que les passions serviles et cruelles qu'il soudoie et tient à ses gages lui seraienl inutiles , s'il avait des vertus. C'est là, Tibère, ce qu'un jeune prince doit entendre de votre bouche. Une fois bien persuadé que l'état et lui ne font qu'un , que cette unité fait sa force , qu'elle est la base de sa grandeur , de son repos et de sa gloire , il regardera la propriété comme un titre indigne de la couronne 5 et ne comptant pour ses vrais biens que ceux qu'il assure à son peuple (1) , il sera juste par in-
(1) Trajan comparent le trésor du piïnceàia
110 B ELI S A-IRE y
térêt , modéré par ambition , et bienfaisant par amour de soi-même. Voilà dans quel sens , mes amis , la vérité est,la mère de la vertu. Il faut du courage sans doute pour débuter par elle avec les souverains ; et quand de lâches complaisans leur ont persuadé qu'ils régnent pour eux-mêmes, que leur indépendance consiste à vouloir tout ce qui leur plaît , que leurs caprices sont des lois sous lesquelles tout doit fléchir , un ami sincère et courageux est mal reçu d'abord à détruire ce faux système. Mais si une fois on l'écoute, on n écoutera plus que lui : la première vérité reçue, toutes les autres n'ont qu'à venir en foule, elles auront un libre accès 5 et le prince , loin de les fuir 7 ira lui-même au devant d'elles.
La vérité lui aura fait aimer la vertu ; la vertu , à son tour , lui rendra la vérité chère. Car le penchant au bien que l'on ne connoît pas n'est qu'un instinct confus
ïate, dont l'enflure cause l'affaiblissement de tout le reste du corps»