‹ BélisaireChapitre 51 sur 116 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

substance du peuple ! la dépouille de l'indigent!.... Voilà ce qu'on lui dissimule. L'adulation , la complaisance , l'illusion l'environnent 5 l'assiduité , l'habitude le gagnent comme à son insçu 5 il ne voit point les larmes , il n'entend point les cris du pauvre qui gémit de sa magnificence ; il Toit la joie 5 il entend les vœux du courtisan qui la bénit 5 il s'accoutume à croire qu'elle est une vertu 5 et sans remonter à la source des richesses dont il est prodigue , îl les répand comme son bien ! Ah ! s'il savoit ce qui lui en coûte , et combien de malheureux il fait , pour un petit nombre d'ingrats ! il le saura , mon chère Tibère «> s'il a jamais un véritable ami : il apprendra que sa bienfaisance consiste moins à répandre qu'à ménager 5 que tout ce qu'il donne à la faveur, il le dérobe au mérite, et qu'elle est la source des plus grands maux dont un état soit affligé.

Vous voyez la faveur d'un œil un peu sévère , dit le jeune homme. Je la vois telle qu'elle est , dit le vieillard, comme uneprédilection personnelle , qui , dans le choix #t l'emploi des hommes , renverse l'ordre

Ïl6 BELISA ÏRE ,

de la justice, de la nature et du bon sens* Et en effet la justice attribue les honneurs à la vertu , les récompenses aux services 5; la nature destine les grandes places aux grands talens 5 et le bon sens veut qu'on fasse des hommes le meilleur usage possible. La faveur accorde au vice aimable ce qui appartient à la vertu ; elle préfère la complaisance au zèle , l'adulation à la vérité , la bassesse à l'élévation d'ame 5 et comme si le don de plaire était l'équivalent ou le gage de tous les dons , celui qui le possède peut aspirer à tout. Ainsi la faveur est toujours le présage d'un mauvais règne 5 et le prince qui livre à ses favoris le soin de sa gloire et le sort de ses peuples, fait croire de deux choses l'une, ou qu'il fait peu de cas de ce qu'il leur confie, ou qu'il attribue à son choix la vertu de transformer les aines , et de faire un sage , ou un héros y d'un vieil esclave ou d'un jeune étourdi.

Ce seroit une prétention insensée , dit Tibère : mais il y a dans l'état mille emplois que tout le monde peut remplir.

Il n'y en pas un , dit Bélisaire , qui ne demande , sinon l'homme habile, du moins

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