‹ BélisaireChapitre 61 sur 116 · CHAPITRE XL I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL I

et nos empereurs , en épuisant leurs peuples , n'ont fait que rendre leurs ennemis plus avides et plus puissans.

Yous m'affligez , dit Justinien. Quelle barrière voulez-vous donc qu'on leur oppose ? De bonnes armées, dit Bélisaire, et sur-tout des peuples heureux. Quand les barbares se répandent dans nos provinces, il n'y cherchent que le butin. Peu leur importe de laisser après eux la désolation et la haine, pourvu qu'ils laissent la terreur. Il n'en est pas ainsi d'un empire qui veut garder ce qu'il possède : s'il ne fait pas aimer sa domination, il faut qu'il y renonce ; l'autorité fondée sur la crainte s' affaiblit et se perd dans l'éloignement 5 et il est impossible de régner par la force , depuis le Taurus jusqu'aux Alpes , depuis le Caucase jusqu'au pied de l'Atlas. Qu'importe en effet à des malheureux, dont on exprime la sueur , d'avoir pour oppresseurs les Romains ou les Perses ? On défend mal une puissance dont on est accablé soi-même ; et si on n'ose s'en affranchir, on s'en laisse au moins délivrer. L'humanité , la bienfaisance , la droiture , la bonnye foi , un®

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vigilance attentive au bonheur des peuples que l'on a soumis , voilà ce qui nous les attache. Alors le cœur de l'état est partout , et chaque province est un centre d'activité , de force et de vigueur.

Je vous parlerai souvent de moi , jeune homme , ajouta-t-il?et vous m'y autorisez en consultant mon expérience. Quand je portai la guerre en Afrique , je commençai par ménager ces contrées comme ma patrie « La discipline établie dans mon armée y attira l'abondance , et j'eus bientôt le plaisir de voir les peuples d'alentour prendre mon camp pour asile, et se ranger sous mes drapeaux. Le jour que j'entrai dans Carthage à la tête d'une armée victorieuse, on n'entendit pas une plainte 5 ni le travail , ni le repos des citoyens ne fut interrompu : à voir le commerce et l'industrie s'exercer comme de coutume , on croyoit être en pleine paix : aussi ne tenoit-il qu'à moi de régner sur un peuple quim'appeloit son père. J'ai vu de même en Italie les naturels du pays venir en foule se donner à nous , et les Goths à Ravenne supplier leur vainqueur de vouloir bien être

CHAPITRÉ XI. i3y leur roi. Tel est l'empire de la clémence. Et ne croyez pas que je m'en glorifie : je n'ai fait que suivre, les leçons que les bartares me donnoient. Oui, les barbares ont comme nous leurs Titus et leurs Marc- Aurèle. Téodoric et Totila ont mérité l'amour du monde. O villes d'Italie ! s'écria le vieillard, quelle comparaison vous avez faite de ces barbares avec nous ! J'ai vu dans Naples égorger sous mes yeux les femmes , les vieillards , les çnfans au berceau. Je cour ois, j'arrachois des mains de mes soldats ces innocentes victimes 5 mais j'étois seul , mes cris n'étoient point entendus 5 et ceux qui auroient dû me seconder étoient occupés au pillage. Cette même ville a été prise par le généreux Totila.. Heureux prince ! il a eu la gloire de la sauver de la fureur des siens. Il s'y est conduit comme un père tendre au milieu de sa famille. L'humanité n'a rien de plus touchant que les soins qu'il a pris du salut de ce peuple , qui venoit se rendre à lui. II a été le même dans Rome, dans cette Rome où nos commandans venoient d'exercer y

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au milieu des horreurs de la famine , le monopole le pins affreux. Voilà comme nos ennemis ont su gagner le cœur des peuples. Leur justice et leur modération nous ont plus nui que leur valeur.

Mais en revanche, ce qui les a bien serais , c'est l'avarice , la dureté , la tyrannie de nos chefs. Dès que j'eus quitté l'Italie , ces mêmes Goths dont je venois de refuser la couronne ? indignés des vexations de ceux qni m'avoient remplacé , résolurent de secouer le joug : de là le règne de Totila et nos malheurs en Italie. Après avoir défait les Vandales en Afrique , j'avois persuadé aux Maures de vivre en paix avec nous. Mais quand je fus parti , nos illustres brigands ? nos gens de luxe et de rapine , loin de les traiter en amis , exercèrent en liberté sur leurs villes et leurs campagnes les plus horribles violences. Les Maures prirent le parti de la vengeance et du désespoir : le sang inonda nos provinces. Ainsi l'oppression excite la révolte , qui rompt tous les nœuds de la paix.

Il en est de même au dedans. Despréfets

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