CHAPITRE XII. l5l
pour le laboureur 5 car si le premier besoin est de vivre, Fart qui nourrit les hommes est le premier des arts. Mais comme il est facile et sur, qu'il n'expose point l'homme, et n'exige de lui que les facultés les plus communes 3 il est bon que les arts utiles, et qui demandent des talens , des vertus , des qualités plus rares , soient aussi plus encouragés. Ainsi les arts de premier besoin ne seront pas les plus considérés , et ils ne prétendent pas l'être. Mais autant il seroit superflu de leur attribuer des préférences vaines , autant il est injuste et inhumain d'y attacher un dur mépris. Que votre ami, mon cher Tibère , se garde bien de ce mépris stupide 5 qu'il ménage comme sa nourrice et comme celle de l'état , cette partie de l'humanité si utile et si dédaignée. Il est juste que le peuple travaille pour les classes qui le secondent, et qu'il contribue avec elles au maintien du pouvoir qui fait leur sûreté : c'est à la terre à nourrir les hommes. Mais les premiers qu'elle doit nourrir sont ceux qui la rendent fertile 5 et l'on n'a droit d'exiger d'eux que l'excédant de
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leurs besoins ( i ). S'ils n'obtenoient, par le travail le plus rude et le plus constant , qu'une existence malheureuse , ce ne seroient plus dans Fétat des associés, mais des esclaves : leur condition leur deviendroit odieuse et intolérable 5 ils y renonceroient, ils changeroient de classe, ou cesseroient de se reproduire et de perpétuer la leur.
Il est vrai , dit Justinien, qu'on les amis trop à l'étroit 5 mais heureusement il faut si peu de chose à cette espèce d'hommes endurcis à la peine ! Leur ambition ne va point au-delà des premiers besoins de la vie: qu'ils aient du pain , ils sontcontens.
En vérité , mon voisin , ditBélisaire , on diroit que vous avez passé votre vie à la cour, tant vous en savez le langa ge . Voilà ce qu'on y dit sans cesse , pour en gager le prince à dépouiller ses peuples , à les accabler sans remords. Oui , je conviens avec vous qu'ils n'ont pas les besoins insensés du luxe. Mais plus leur vie est frugale et modeste ,
(1) C'étoit le principe de Henri IV; c'est celui de tous les bons rois.